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Les Cahiers de Global Chance, n°34, novembre 2013

Le casse-tête des matières et déchets nucléaires

Si la catastrophe de Fukushima est venue rappeler le risque permanent d’un accident majeur sur le parc électronucléaire français, la question toujours non résolue du devenir des déchets et matières nucléaires non utilisées n’en demeure pas moins d’une actualité brûlante, avec en particulier le débat public sur le projet CIGEO de stockage géologique dit « réversible », à Bure, dans la Meuse. Il importe donc d’apporter un éclairage indépendant sur un certain nombre d’enjeux relatifs aux déchets et matières nucléaires, dans un contexte d’opacité entretenue à dessein par l’industrie nucléaire et de préemption du processus décisionnel par l’État français. Il s’agit, tout d’abord, de débusquer les mensonges sémantiques sur lesquels s’appuient le discours et la stratégie des pouvoirs publics et de l’industrie nucléaire. Il s’agit, également, de faire le point sur le « fardeau mondial » que constituent les stocks croissants de plutonium et sur les impasses du choix fait par la France d’utiliser ce plutonium sous forme de combustible MOX. Enfin, il convient d’examiner le projet CIGEO, non seulement du point de vue de sa pertinence et de ses limites stratégiques dans le contexte plus large du débat sur la transition énergétique, mais aussi au regard de ses caractéristiques propres et des risques qu’il soulève en termes de sûreté.


Page publiée en ligne le 5 janvier 2014
Principale mises à jour :
• 10/04/2015 : rubrique Revue de presse
• 05/05/2014 : dossier Bure : ceci n’est pas un débat public
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Éditorial - Sommaire - Éléments de conclusion et recommandations (extraits)
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ÉDITORIAL

Dans le domaine de la production d’électricité d’origine nucléaire, c’est évidemment la catastrophe de Fukushima de 2011, avec le cumul de trois accidents majeurs de réacteurs et leurs premières et graves conséquences sur les populations et la nature qui a fait l’actualité de ces deux dernières années. À cette occasion, au-delà des conséquences à très court terme de ces accidents sur les populations japonaises, le monde a pris conscience de l’incapacité dans laquelle se trouvait la communauté scientifique et industrielle japonaise, voire internationale, de tracer un scénario crédible de fin de crise, et de fournir une information tant soit peu crédible sur l’évolution de la situation des réacteurs et des piscines endommagés. Les gestes désordonnés d’urgence non maîtrisée se succèdent, les mauvaises surprises se cumulent, l’impensable de la veille devient la réalité du lendemain, l’impression d’impuissance domine.

Dans ce contexte d’urgence chaque jour prolongée depuis plus de deux ans, la question du devenir des déchets et matières nucléaires non utilisées des parcs actuels est logiquement passée au second plan de la préoccupation de nos concitoyens. C’était pourtant la préoccupation première des Français dans les années 1980-2010, comme en attestent tous les sondages de cette époque où nos concitoyens acceptaient en majorité le discours des autorités et de l’industrie nucléaire sur l’impossibilité d’un accident nucléaire majeur dans notre pays. Elles n’avaient pourtant pas ménagé leurs efforts tout au long des années 70 pour minimiser l’importance de cette question : l’ensemble des déchets nucléaires français les plus dangereux tiendrait aisément dans une piscine olympique !

Dès les années 80 cependant, l’industrie nucléaire et la puissance publique s’orientaient vers l’idée d’un stockage géologique en profondeur des déchets les plus dangereux et décidaient de lancer des recherches sur l’identification et la validation de sites favorables dans différents types de formations rocheuses sur le territoire national. Face aux oppositions très fortes des populations locales, le Gouvernement décida en 1989 un moratoire sur la recherche des sites.

C’est la loi de 1991 (1) qui allait fixer les axes d’un programme de recherche sur la gestion des déchets radioactifs, selon trois axes : séparation et transmutation des éléments radioactifs à vie longue ; stockage réversible ou irréversible dans des formations géologiques profondes ; entreposage de longue durée en surface de ces déchets. La loi transformait l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), jusque-là un département du CEA, en établissement public industriel et commercial (statut EPIC) indépendant.

L’application de la loi de 1991 s’avéra beaucoup plus difficile que prévu. La plus grave lacune, car elle atteint la légitimité même du processus, fut l’impossibilité pour les pouvoirs publics d’implanter plus d’un laboratoire de recherche souterrain, alors que la loi en prévoyait explicitement plusieurs. Après la désignation d’un site en argile à Bure, aux confins des départements de la Meuse et de la Haute-Marne, et l’abandon du second site envisagé dans la Gard, l’échec de la « mission granite » de concertation consacrait le non-respect de la loi.

Prenant acte de ces difficultés et des nombreuses interrogations sur la stratégie même de gestion des déchets, le Gouvernement demandait à la Commission nationale du débat public (CNDP) de consacrer en 2005, pour la première fois, un débat public, non pas comme elle en avait l’habitude à un projet industriel concret de gestion des déchets nucléaires, mais bien plus globalement à une question générique, celle du devenir des déchets nucléaires. Il fallait en effet préparer les éléments d’une loi qui fixerait le cap à moyen et long terme pour la France en termes de gestion des déchets radioactifs.

Très vite, le débat public a mis à jour l’ambiguïté des termes utilisés et montré qu’il fallait élargir la problématique à l’ensemble des matières nucléaires dangereuses, tant la notion de « déchets ultimes » paraissait inadéquate et réductrice.

On constatait en effet qu’au-delà des stocks de déchets qualifiés de déchets ultimes (au sens où ils ne pouvaient faire l’objet d’aucune utilisation dans l’état actuel des techniques), il existait des stocks beaucoup plus importants de matières nucléaires tout aussi dangereuses mais qui échappaient à cette définition, car il n’était pas impossible qu’elles puissent trouver un usage, dans un avenir indéterminé, et au moyen de technologies non démontrées…

Quant aux déchets considérés aujourd’hui comme « ultimes » (les déchets MAVL et HAVL), ils étaient l’objet de recherches intenses de la part du CEA pour en assurer à terme le recyclage : ils perdraient alors leur statut particulier. En attendant, il n’était plus question de les mettre dans une piscine de quelques milliers de m3 (la fameuse « piscine olympique ») mais bien de creuser des dizaines de km de galeries souterraines à grande profondeur pour les y enfouir…

Il devenait donc indispensable de disposer d’une vue d’ensemble sur les matières nucléaires dangereuses et leur gestion, tant leur statut pouvait changer en fonction des stratégies techniques et des scénarios énergétiques à court ou moyen terme et tant les chiffres qui les concernaient apparaissaient comme fantaisistes. C’est dans cet esprit que Global Chance publiait en septembre 2005 un « Petit mémento des déchets nucléaires - Éléments pour un débat sur les déchets nucléaires en France », dont la plupart des analyses restent encore aujourd’hui d’actualité.

Mais le débat public a aussi fait émerger une idée nouvelle pour la gestion à moyen et long terme des déchets de haute ou moyenne activité. Alors que l’ANDRA, avec le soutien des pouvoirs publics, proposait comme unique solution l’enfouissement définitif de ces matières dans une couche géologique profonde, émergeait du débat un nouveau concept, celui « d’entreposage pérenne ».

Il s’agissait dans l’esprit de ses défenseurs d’entreposer les déchets en question de façon pérenne dans des conditions qui autorisent leur examen périodique, par exemple tous les 30 ou 50 ans, la remise en état de leurs emballages de protection, leur recyclage éventuel si des progrès technologiques le permettaient : une stratégie s’appuyant plus sur la confiance dans la société et le progrès technique que dans la géologie qui a rencontré l’approbation d’un grand nombre des citoyens participant au débat. L’important n’est plus comme pour le stockage géologique la pérennité physique et l’intégrité du stockage, mais bien plutôt l’engagement de la société à vérifier périodiquement l’intégrité des colis stockés, et si nécessaire, à les extraire de leur lieu d’entreposage, à les réparer ou les reconditionner, voire à recréer un nouveau site d’entreposage. Le président du CNDP, présentant le bilan du débat de 2006, affirmait d’ailleurs : « La population a montré son incrédulité totale à l’égard des prévisions à long terme (justifiant aux yeux de l’administration le choix d’un stockage géologique) : personne ne peut savoir ce qui se passera dans mille ans, dans dix mille ans. Est apparue l’idée qu’aux échéances d’une à quelques décennies, il était sage d’ajouter des échéances de moyen terme (100-150 ans) ». Il ajoutait : « L’apport le plus notable du débat public est l’apparition d’une nouvelle stratégie… l’idée d’entreposage pérennisé, non plus solution provisoire, fut-elle de longue durée, mais autre solution de stockage ».

La loi de juin 2006 (2) qui a suivi ce débat n’a malheureusement pratiquement pas pris en compte ces deux avancées importantes. L’ambiguïté de la notion de déchets nucléaires est restée entière puisque le terme « déchets radioactifs » continue à être limité à des substances radioactives pour lesquelles aucune utilisation ultérieure n’est prévue ou « envisagée ». D’autre part, « Le stockage en couche géologique profonde » y est réaffirmé comme solution de référence, assorti de l’adjectif « réversible » sans que dans la loi ne soit défini précisément ce principe de réversibilité. Enfin le terme d’entreposage reste réservé à des opérations de nature temporaire. La loi prévoit enfin qu’un débat public sur l’installation de stockage géologique sera organisé. C’est sur ces bases que l’ANDRA a mis sur pied le projet CIGEO (Centre Industriel de Stockage Géologique) de stockage géologique réversible des déchets nucléaires qui fait aujourd’hui, conformément à la loi, l’objet d’un débat public sous l’égide de la CNDP. Ce débat soulève d’importantes controverses qui portent à la fois sur la consultation citoyenne, sur la pertinence du stockage en profondeur dans la croûte terrestre et sur la sûreté, le coût et la fiabilité à long terme du projet CIGEO.

Le présent numéro de Global Chance revient une nouvelle fois sur la question de la gestion de l’ensemble des matières et des déchets radioactifs. Après une première partie consacrée au rappel du statut et de l’inventaire actuel des principaux déchets et matières nucléaires non valorisées et des risques qu’ils présentent, la deuxième partie de ce numéro est consacrée à la question du plutonium à travers un compte rendu exhaustif du colloque « Plutonium, ressource énergétique ou fardeau mondial » qui s’est tenu à Paris le 13 mars dernier à l’initiative de l’IPFM (3) et de Global Chance. La troisième partie replace le projet CIGEO de stockage géologique des déchets nucléaires dans l’ensemble des questions de gestion des matières et déchets existants ou à venir, pour en apprécier la pertinence et les limites et s’interroge sur les caractéristiques même du projet proposé, en particulier en termes de sûreté.

Global Chance


Notes
(1) - Loi n° 91-1381 du 30 décembre 1991 relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs (Journal officiel, n° 1 du 1er janvier 1992, codifiée par les articles L.542-1 et suivants du code de l’environnement.
(2) - Loi 2006-739 du 28 juin 2006 de programme, relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs
(3) - IPFM : International Panel on Fissile Materials, créé en 2006, est un groupe indépendant d’experts en matières de contrôle d’armement et de non-prolifération. Le panel est basé à l’Université de Princeton. Les co-présidents en sont le Professeur Frank von Hippel de Princeton et le Professeur émérite R. Rajaraman de l’Université Jawaharlal Nehru, New Delhi. Les membres du panel sont issus de dix-sept pays. La mission de l’IPFM est fournir les bases d’initiatives politiques destinées à sécuriser, consolider et réduire des stocks de d’uranium hautement enrichi et de plutonium, pour prévenir la prolifération des armes nucléaires et leur acquisition par des organisations terroristes.

(haut de page)

SOMMAIRE

(encadré = plus d’informations au survol)

Éditorial
Global Chance
[2 pages, fichier pdf, 85 Ko]

Matières nucléaires dangereuses et déchets nucléaires : de quoi parle-t-on ?
Rédaction de Global Chance
[5 pages, fichier pdf, 140 Ko]

PLUTONIUM : RESSOURCE ÉNERGÉTIQUE OU FARDEAU MONDIAL ?

Plutonium et combustible Mox
Global Chance
[2 pages, fichier pdf, 80 Ko]

Panorama international - nature et origine de l’impasse plutonium et quelques options de sortie
Professeur Frank von Hippel - Program on Science and Global Security, Princeton
University - Co-chair, International Panel on Fissile Material (IPFM)
[7 pages, fichier pdf, 600 Ko]

L’échec de l’industrie du plutonium au Royaume-Uni
Professeur Gordon Mac Kerron - Director, Science Policy Research Unit (SPRU),
University of Sussex, United Kingdom
[3 pages, fichier pdf, 85 Ko]

Les combustibles MOX d’EDF : Radiotoxicité et bilans thermiques, production et stockages, bilans 2011
Jean Claude Zerbib & André Guillemette - Respectivement : Ingénieur en radioprotection, ancien du CEA & Ingénieur, ancien de la DCN, Cherbourg
[4 pages, fichier pdf, 310 Ko]

L’approche allemande : abandon du retraitement et entreposage – stockage à sec dans des conteneurs
Klaus Janberg - Ancien président directeur général de la GNS (compagnie allemande de service nucléaire : gestion et traitement des déchets)
[5 pages, fichier pdf, 230 Ko]

Les défis non relevés de la stratégie française du plutonium
Mycle Schneider - Consultant international en énergie et politique nucléaire (Mycle Schneider Consulting), basé à Paris
[6 pages, fichier pdf, 380 Ko]

LE PROJET CIGEO

L’enfouissement géologique des déchets nucléaires de haute activité en France : quels types de déchets, quelles quantités ?
Jean Claude Zerbib & André Guillemette - Respectivement : Ingénieur en radioprotection, ancien du CEA & Ingénieur, ancien de la DCN, Cherbourg
[19 pages, fichier pdf, 1 Mo]

Cigéo, une faisabilité en question
Bertrand Thuillier
[8 pages, fichier pdf, 155 Ko]

Éléments de conclusion et recommandations

Éléments de conclusion et recommandations
Rédaction de Global Chance
[5 pages, fichier pdf, 140 Ko]

(haut de page)

ÉLÉMENTS DE CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

(extraits)

Le document que nous avons présenté met en évidence une série de questions et fournit des éléments de réponse que nous présentons en conclusion de ce travail.

1. On ne sait pas qu’en faire, faut-il continuer d’en produire ?

Effectivement, aucune solution satisfaisante n’a été jusqu’ici trouvée pour éliminer les déchets radioactifs ni même pour réduire les risques qu’ils présentent, jusqu’à des centaines de milliers d’années pour certains d’entre eux.

C’est dès l’origine de la découverte de la possibilité d’utiliser l’énergie nucléaire par la fission des noyaux d’uranium 235 que l’impossibilité de traiter la question des déchets aurait dû amener à renoncer à cette technique. Il n’en a rien été. Au contraire : en 1974 déjà, les scientifiques savaient que le problème des déchets nucléaires deviendrait crucial. Mais certains d’entre eux estimaient que « avant que ce problème ne soit crucial, les scientifiques auront trouvé une solution ». C’était encore l’époque de la confiance absolue en la science…

Conscients de cette impasse, certains pays qui avaient développé cette utilisation y ont renoncé et notamment deux des quatre principaux pays de l’Union Européenne, l’Italie et l’Allemagne. La position de l’Allemagne a été clairement exposée par Wolfgang Renneberg, directeur général chargé de la sûreté nucléaire au ministère de l’environnement de l’Allemagne de novembre 1998 à novembre 2009, dans un discours prononcé à Madrid, le 24 mai 2001 :
« Comme vous le savez tous, le gouvernement de l’Allemagne a décidé d’éliminer progressivement l’utilisation commerciale de l’énergie nucléaire. [...]
La décision du gouvernement d’éliminer cette utilisation résulte d’une réévaluation des risques que présente cette technologie. [...] l’ampleur des effets des accidents nucléaires possibles est telle que cette technique ne peut être justifiée, même si la probabilité d’un tel accident est faible.
Une raison supplémentaire est qu’aucune solution pratique au problème de l’élimination finale des déchets hautement radioactifs n’a encore été trouvée. Les déchets radioactifs sont un fardeau pour les générations futures. L’arrêt définitif de la production d’électricité d’origine nucléaire supprime la production de nouveaux déchets.
Une autre raison est que les nombreuses mesures qui sont nécessaires pour réduire les risques d’une utilisation des matériaux fissiles à des fins destructrices au niveau national et international ne peuvent remplir leur fonction de protection, de sûreté et de contrôle que si les pays concernés jouissent de conditions sociales, économiques et politiques stables. [...]
 »

[...]

La même décision serait possible en France. A tout le moins, il est en tout cas indispensable de réduire la quantité de déchets radioactifs produits et cela de trois façons complémentaires :
• Réduire les consommations d’électricité, notamment pour les usages qui lui sont spécifiques [...].
• Ne pas exporter d’électricité d’origine nucléaire (actuellement la production d’environ dix unités de 900 MW de puissance électrique), dont on garde en France les déchets nucléaires qui en résultent.
• Réduire la production d’origine nucléaire au profit de la production d’origine renouvelable (notammen éolien et photovoltaïque).

De plus, il est indispensable d’arrêter la production de plutonium par le retraitement des combustibles irradiés car c’est une industrie à haut risque et polluante, tant au niveau de l’usine de La Hague que de l’usine Melox de fabrication des combustibles MOX et des transports de plutonium. Sans parler du risque d’extension de la prolifération des armes nucléaires, l’une des raisons de la décision allemande.

2. Des déchets radioactifs et des matières radioactives sont produits dans toutes les activités du combustible nucléaire et en particulier le retraitement. Quel en est le bilan ?

Il y a effectivement une grande quantité et une grande variété de déchets déjà produits. Pour s’en tenir à ceux résultant de la production d’électricité à partir de la chaleur produite dans les réacteurs nucléaires, on trouve d’abord les combustibles irradiés qui sont entreposés dans les piscines voisines des réacteurs, puis dans la grande piscine de La Hague, en attente du retraitement [...]. [Celui-ci] engendre de nouvelles catégories de déchets (tout en réduisant la quantité de combustibles irradiés) [et] ne s’applique qu’aux combustibles à uranium naturel enrichi, tandis que les combustibles MOX ne sont pas retraités et restent stockés dans les piscines de La Hague. [...] Soulignons par ailleurs que l’utilisation du plutonium dans les combustibles MOX ne diminue la quantité de plutonium (entre combustible neuf et combustible irradié) que de 20 % environ et que les combustibles MOX irradiés, outre le fait qu’il ne peuvent pas être retraités industriellement dans les conditions actuelles, sont beaucoup plus chauds et radiotoxiques que les combustibles irradiés issus de combustibles à uranium enrichi.

Pour les déchets de faible activité (qui proviennent actuellement surtout des usines de retraitement et des centrales nucléaires mais auxquels il faudra ajouter beaucoup de déchets provenant du démantèlement des réacteurs nucléaires lorsqu’ils seront arrêtés), il existe actuellement trois centres de stockage en surface gérés par l’Andra à Soulaine, Morvilliers et La Hague (centre de stockage de la Manche).

Ces différents stockages et entreposages posent des problèmes (notamment pour le centre de La Manche), mais la situation la plus critique concerne l’entreposage des combustibles irradiés (en particulier MOX) dans les piscines des centrales nucléaires et surtout celle de La Hague qui contient environ l’équivalent de cent chargements complets d’un réacteur de puissance (environ 1 000 MW de puissance électrique). En effet, ces piscines ne sont pas sécurisées vis-à-vis des agressions extérieures naturelles, terroristes ou militaires), situation qui ne peut perdurer et a été soulignée par l’autorité de sûreté nucléaire (ASN).

On a ainsi toute une gamme de déchets, depuis des matières entreposées dont une partie sera retraitée (les combustibles à uranium) jusqu’aux résidus des mines, en passant par toutes les catégories qui se distinguent par leur activité (haute activité HA, moyenne activité MA, faible activité FA) et leur durée de vie (on parle de « demie vie » qui est le temps au bout duquel la quantité initiale du produit concerné a été réduite de moitié), celle-ci allant jusqu’à des centaines de milliers d’années pour certains produits.

Les déchets radioactifs prévus pour le stockage dans Cigeo (HAVL, les verres stockés à La Hague, et MAVL, en conteneurs de bitume ou de béton) ne constituent donc qu’une partie minoritaire de l’ensemble des déchets et matières nucléaires (non seulement en volume mais aussi en radioactivité) actuellement sur le territoire, que ceux-ci soient appelés dans le langage « nucléaire » déchets radioactifs ou matières « valorisables » (comme le plutonium), puisqu’on sait qu’une très grande partie de ces matières ne sera probablement pas valorisée.

C’est en particulier le cas pour le plutonium qui est présent à la fois « sur les étagères » de La Hague et dansles combustibles MOX irradiés.

Ce qui paraît de la première urgence est d’assurer la sécurité des stockages et entreposages actuels, avant de se lancer dans des opérations de stockage en profondeur.

Ajoutons pour être complets que la France, qui a choisi le retraitement, ne retraite qu’un millier de tonnes de combustible irradié par an, alors que nos centrales en « produisent » 1 200 tonnes. [...]

3. Le stockage de déchets radioactifs en profondeur dans la croûte terrestre est-il acceptable ?

Il est aventureux de prétendre « imaginer l’inimaginable » quand il s’agit de « garantir » un stockage sans encombre pendant plus de cent mille ans.

[...] le risque d’infiltration d’eau dans des couches géologiques est probablement le principal risque « technique » à long terme, sans doute inévitable : reste à savoir au bout de combien de temps des eaux chargées d’éléments radioactifs pourraient remonter à la surface. Et cela quelle que soit la nature de la couche géologique concernée, l’argile étant toutefois plus favorable que le granite selon ce critère.

Le second inconvénient est la perte de mémoire de ce stockage souterrain. Certes, ce problème est étudié et les idées ne manquent pas. Selon les uns, l’objectif de l’enfouissement des déchets étant de les « faire disparaître », la meilleure solution serait de ne rien signaler aux générations futures et de confier à la géologie le soin de maintenir ces déchets bien calfeutrés et ignorés. Pour les autres, il faut au contraire faire le maximum pour signaler, sur longue période, la présence de ce lieu souterrain de risque majeur. Mais on parle de siècles et de millénaires [...] Et, quelles que soient les précautions prises, information ou non, suffisamment de bouleversements de toute nature peuvent provenir pour que la seule mémoire reste sans doute « qu’il y a quelque chose au fond qui pourrait bien être précieux » et qu’il faudrait aller le chercher.

Ce qui paraît à court et moyen terme le plus grave est que si la France, « championne du nucléaire », adoptait cette solution d’enfouissement en profondeur, il n’est pas difficile d’imaginer que de nombreux États et entreprises s’empresseraient de « faire comme la France » [et ce y compris pour] toutes sortes de déchets toxiques, dans des conditions invérifiables dans la pratique. [...]

Après la pollution de l’atmosphère et des océans, si difficile à endiguer et à réduire, l’homme s’attaque sérieusement au sous-sol. Sous-sol riche en matières premières, en ressources énergétiques et surtout lieu de circulation et de stockage de l’eau, indispensable à la vie sur la Terre.

[...]

Enfin, une fois refermé, le stockage en profondeur serait un choix imposé aux générations futures, car irréversible dans la pratique.

Le choix de faire ou ne pas faire un stockage profond est loin d’être seulement scientifique et technique : c’est un choix éthique, politique et citoyen.

4. Le projet CIGEO présente-t-il des risques pendant toute la durée de son exploitation ?

A travers l’analyse des trois grands accidents de réacteurs nucléaires, encore très partielle dans le cas de Fukushima, on se rend compte que l’évaluation par les concepteurs des risques encourus, privilégie l’évaluation séparée des situations d’anomalies ou de défaillances, et leurs niveaux envisageables. Cette évaluation est déjà extrêmement difficile, repose sur des modèles de calcul complexes dont les paramètres sont ajustés sur des expériences limitées et sur le « retour d’expérience » des incidents et accidents. On comprend alors combien la juxtaposition, parfois fortuite, de ces situations de défaillances (erreur de conception, usure des matériaux, équipements, appareils) et d’agressions externes dans des systèmes complexes peut relever de l’impossible (d’où l’expression aujourd’hui à la mode : « il faut imaginer l’inimaginable »). S’y ajoutent les erreurs humaines, inévitables pendant une période de cent ans et dont certaines peuvent avoir de graves conséquences [...].

Trois types de problèmes de sûreté ont été identifiés dans la phase d’exploitation :
a) La nature et la qualité des « colis » de déchets radioactifs (surtout les MA-VL qui sont de 32 types différents définis dans l’inventaire ANDRA 2012), ainsi que les critères de leur acceptation pour le stockage CIGEO. Très fortes interrogations sur les déchets bitumés [...] à cause du risque d’incendie, et sur les déchets qui émettent de l’hydrogène (quelquefois ce sont les mêmes).
b) Les risques liés à la production d’hydrogène (inflammation, explosion), nécessitant une ventilation puissante assurée en permanence avec une limite d’une dizaine de jours maximum pour son indisponibilité (ce qui paraît pouvoir arriver sur une période d’au moins cent ans).
c) Le risque d’incendie (présence de batteries, de bitume, d’hydrogène) avec accélération possible du feu par la ventilation.

La question des moyens de fermeture des alvéoles est d’autre part un problème majeur pour le long terme (risque d’attaque des déchets stockés par les infiltrations d’eau).

[...]

Tous ces risques ont, bien entendu, été sérieusement étudiés séparément par le maître d’œuvre. Mais imaginons – n’oublions pas que l’on raisonne sur une période de plus de cent ans - que tous ces paramètres, ou une partie d’entre eux se mettent à l’orange. Un accident, une zone non ventilée, une goutte d’huile sur un moteur (flamme), une batterie défectueuse (étincelle), un début d’incendie d’un engin, des colis bitumineux sur l’engin, des fumées, une élévation de température, l’empêchement d’intervenir vite par conséquence, une décision malheureuse en réaction et l’on se trouve dans des situations incontrôlables :
• intervention trop tardive, et les galeries sont trop dégradées pour être accessibles aisément ;
• pas assez d’eau, et l’incendie se développe, trop d’eau, et on augmente le risque de criticité ;
• trop de ventilation, pour éliminer les fumées, mais le feu s’étend, un arrêt de la ventilation, et alors l’hydrogène s’accumule et augmente le risque d’explosion…

5. La récupérabilité des déchets, composante technique de la réversibilité, est une obligation. Qu’en est-il en réalité ?

La logique qui sous-tend la réversibilité affichée devrait bien être la possibilité pratique d’action en cas d’accident ou d’incident générique qui affecterait tout ou partie des colis. [...]

De plus, dans ce genre de cas, et évidemment encore bien plus en cas d’accident (incendie, perte de ventilation, etc.), la notion de vitesse de sortie des colis devient un paramètre majeur, alors que l’enfouissement peut faire l’objet d’une planification temporelle sur plusieurs dizaines d’années. [...]

D’où une série de questions actuellement sans réponse et qui concernent la capacité réelle de récupération des colis d’ici la fermeture définitive potentielle du site vers 2130 :

Exhaure des colis à inspecter et à remettre éventuellement en état
À quel rythme journalier peut-on sortir des colis en cas d’urgence ? Ce rythme dépend-il de la date à laquelle on a besoin de l’effectuer, entre 2030 et 2130 ? Ce rythme dépend-il de l’état d’endommagement éventuel des colis (en particulier leur état radiologique) ?

Entreposage sur les sites et atelier de réparation éventuelle des colis
Quel type d’installation et quel dimensionnement du site d’entreposage des colis sortis des galeries ? Quelle capacité, quelle surface, quels aménagements de sûreté ?
Quelles solutions de remise en état des colis selon le type de colis sont elles envisagées ? Ces remises en état éventuelles sont elles envisagées sur place ? Dans quel type d’installations, équipées de quels types de machines ? Sinon, où ces colis seront-ils transportés et comment ? Quelles précautions de sûreté sont elles envisagées ?

Réintroduction éventuelle des colis dans les galeries
La réintroduction des colis inspectés et/ou remis en état dans les galeries souterraines est elle possible ? Si oui à quel rythme ? Est elle compatible avec l’exhaure simultanée de colis du même site de stockage ?

Aspects économiques
Quels coûts pour l’ensemble de ces opérations à partir de quelques scénarios incidentels ou accidentels ? Quel peut être le coût de la réversibilité si elle porte sur une fraction importante (10 %, 20 %, 50 %) des colis stockés ?

Gouvernance et risques pour les riverains
Qui va prendre les décisions de récupération de colis et sur quelles bases ? Quelles garanties sont apportées aux populations riveraines, à la société, d’avoir un pouvoir d’influencer les décisions ? Quelles mesures de protection des populations riveraines en cas d’exhaure de colis plus ou moins abîmés ?

6. Quelle solution préconiser ?

Trois pistes sont recommandées : la poursuite des recherches afin de réduire, en quantité et dans le temps, la nocivité des déchets radioactifs, la sécurisation des entreposages et stockages actuel, l’entreposage pérenne en sub-surface.

La séparation-transmutation, une des trois voies de recherche de la loi de 1991, ne permettra pas de « régler » la question des déchets. [...] La transmutation est encore étudiée par le CEA, mais cela ne concerne qu’une infime partie des déchets. Et le débat de 2006 a conclu que ce ne pouvait pas devenir une solution industrielle pour les dizaines de milliers de tonnes de déchets existants.

Mais le fait que cette voie de recherche paraisse décevante n’est pas une justification pour ne pas poursuivre les efforts de réduction de la nocivité des déchets radioactifs. La poursuite de ce domaine de la recherche doit être une priorité.

Le stockage en surface (considéré comme « définitif ») existe déjà pour des déchets de faible activité (centres de stockage Andra de Soulaines, Morvilliers, la Manche) et n’est pas sans poser des problèmes : il devrait être « contrôlé » pendant au moins 300 ans, voire 800 car il contient parfois du plutonium.

L’entreposage en surface (stockage temporaire) existe également pour les déchets de haute activité que sont les combustibles irradiés ou « usés » à la sortie du réacteur : ils sont tellement chauds et radioactifs qu’il faut les stocker pendant six mois au moins et souvent plus (au moins deux ans et demi pour les combustibles MOX) dans des « piscines », vastes bassins situés auprès des réacteurs et dans lesquels ils sont refroidis en permanence. Ces combustibles sont ensuite transportés à La Hague, également entreposés dans une piscine qui est actuellement la plus grande concentration au monde de déchets radioactifs (l’équivalent du chargement de cent réacteurs nucléaires). Ces piscines, auprès des réacteurs ou à La Hague, ne sont pas sécurisées vis-à-vis d’agressions extérieures graves (naturelles, terroristes ou militaires). La première urgence, comme cela a été souligné par l’Autorité de sûreté nucléaire est la sécurisation de ces piscines, en premier lieu celle de La Hague.

Il n’existe pas à l’heure actuelle de solution satisfaisante pour la gestion des déchets. Celle qui paraît la moins mauvaise paraît être le « stockage à sec en sub-surface ».

Il y a dans la dénomination « stockage à sec en subsurface » deux composantes : l’entreposage à sec qui est une technique et la sub-surface qui est un contenant.

L’entreposage à sec existe déjà en France pour plusieurs types de déchets :
• Les verres produits à La Hague qui contiennent les produits de fission et les actinides mineurs (éléments plus lourds que l’uranium, hors plutonium) qui sont
issus des combustibles usés provenant des réacteur et séparés par le retraitement : ils sont entreposés à La Hague dans des silos verticaux et, comme ils sont très chauds, ils sont refroidis par une ventilation naturelle forte et une ventilation forcée. Ce sont des déchets HA-VL (haute activité, vie longue).
• Le plutonium issu lui aussi du retraitement et non utilisé pour faire des combustibles MOX (un stock de 56 tonnes environ à La Hague fin 2012, dont 18,2 t issues de combustibles usés d’origine étrangère) est lui aussi entreposé à sec « sur les étagères » à La Hague [...].
• Les déchets MA-VL (moyenne activité, vie longue) et notamment les déchets en conteneurs de bitume sont entreposés à La Hague dans des hangars ventilés, sans autre protection.

Mais le plus intéressant est que [l’Allemagne et les États-Unis, où] les combustibles usés (ou combustibles irradiés) sont considérés comme des déchets puisqu’ils ne sont pas retraités comme en France (qui est pratiquement le seul pays à le faire à grande échelle), ont développé et développent des entreposages de longue durée sur le site même des centrales nucléaires (ce qui évite les transports), à sec, pour les combustibles usés, après un séjour d’environ cinq ans dans les piscines de refroidissement situées auprès des réacteurs nucléaires. Les assemblages de combustibles sont placés chacun dans des conteneurs métalliques de type « Castor » (utilisés pour le transport des assemblages pour retraitement à La Hague) ou dans des conteneurs en béton.

[...]

Quant à la « sub-surface », il s’agit de stocker les combustibles irradiés des centrales sans aucun retraitement dans des galeries creusées à faible profondeur, ou dans le flanc de montagnes granitiques. De la sorte, on facilite la surveillance, et on garantit la possibilité d’extraire ces combustibles dans le cas d’une solution technique. C’est la solution préconisée (avec quelques variantes) par la plupart des pays nucléarisés.

[...]

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REVUE DE PRESSE (en construction...)

Sommaire de la revue de presse

Projet Cigéo : des déchets nucléaires encombrants
Antoine de Ravignan, Alternatives Économiques, n°331, janvier 2014

Nucléaire : que faire des déchets ? (extraits)
Antoine de Ravignan, Alternatives Économiques, n°334, avril 2014


Projet Cigéo : des déchets nucléaires encombrants
Antoine de Ravignan, Alternatives Economiques, n°331, janvier 2014

Les coûts et les risques associés à l’enfouissement définitif des déchets radioactifs, prévu à Bure dans la Meuse, sont très élevés.

Les déchets radioactifs s’accumulent depuis un demi-siècle et on n’a toujours aucune solution sérieuse pour s’en débarrasser. En France, les autorités envisagent en particulier l’enfouissement géologique profond, et (a priori) définitif, sur le site de Bure, dans la Meuse. Et elles tentent de convaincre l’opinion du bien fondé de ce projet, baptisé Cigéo. Sans grand succès, au vu de l’échec de la phase de consultation publique, achevée le 15 décembre. Celle-ci aura au moins été l’occasion de lever un coin du voile sur ce qu’envisage l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Publié par l’association de scientifiques Global Chance, l’analyse détaillée des documents publics de l’Andra, réalisé par l’universitaire Bertrand Thuillier, en évidence un projet à hauts risques et hors de prix (1).

S’il voit le jour, le projet Cigéo impliquera à partir de 2019 la construction à 500 mètres sous terre d’une centaine de kilomètres de galeries, nécessitant l’excavation de plus de 7 millions de mètres cubes de matière. Ce site pourrait recevoir, pendant les 100 à 120 années que durera son remplissage (prévu à partir de 2025), près de 290 000 "colis" de déchets de haute et moyenne radioactivité. Soit un volume équivalent à 150 piscines olympiques. Sans épuiser pour autant les stocks puisque des déchets à vie longue continueront entre temps d’être produits par la filière nucléaire et devront, pour certains, attendre de refroidir pendant près d’un siècle en piscine avant de pouvoir faire l’objet d’un enfouissement.

Le danger : l’hydrogène

Les risques liés à la concentration d’un tel volume de matières très radioactives sont très importants. Ils se situent déjà au niveau du transport : Cigéo devrait recevoir cent trains de dix wagons par an pendant cent ans. Or, comme l’indique le dossier du projet, des fuites sur des colis défaillants ont déjà été relevées par le passé. Par ailleurs, compte tenu du nombre d’unités à transporter, un accident de manutention occasionnant la chute et l’ouverture d’un emballage n’est pas une probabilité, mais une quasi-certitude.

Sous terre, la probabilité d’accident est également non négligeable. Une grande partie des déchets génèrent de l’hydrogène, ce qui exclut de les placer dans des colis étanches qui finiraient par exploser. Il faut donc les placer dans des contenants laissant s’échapper ce gaz, lequel entraîne avec lui des éléments radioactifs qu’il faut par conséquent filtrer. L’hydrogène étant très explosif, une ventilation continue des installations sera par ailleurs nécessaire. Une panne de ventilation d’une dizaine de jours entraînerait une concentration de gaz qui exploserait à la première étincelle.

En cas d’incendie, une équipe de secours n’aurait guère plus de deux heures pour atteindre, à travers une centaine de kilomètres de galeries, le foyer et le maîtriser. Au-delà, en effet, le béton ne résisterait pas à la chaleur (extrêmement élevée dans les incendies souterrains, ce qu’on appelle l’effet four), qui pourrait endommager les structures et les colis.

Le coût de cette poubelle à hauts risques avait été évalué en 2005 à 16 milliards d’euros. Mais aujourd’hui, l’estimation officielle atteint désormais 35 milliards. Et il semble peu probable que cela suffise : aux États-Unis, le coût du projet pilote Wipp est estimé à 19 milliards de dollars ; or, Cigéo sera dix fois plus grand…

Note :
(1) « Le casse-tête des matières et déchets nucléaires », Les cahiers de Global Chance, n° 34, novembre 2013.

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Nucléaire : que faire des déchets ? (extraits)
Antoine de Ravignan, Alternatives Economiques, n°334, avril 2014

La Commission du débat public a remis ses conclusions sur le projet contesté de stockage profond des déchets radioactifs. Un appel à revoir le dossier.

Il est urgent… d’attendre. C’est du moins le sens des conclusions présentées le 12 février dernier par la Commission nationale du débat public (CNDP) sur Cigéo. Un énorme projet industriel visant à enfouir en profondeur et définitivement les déchets les plus radioactifs produits en France, principalement par les centrales nucléaires. Car pas plus aujourd’hui qu’il y a quarante ans, quand la France s’est lancée dans son programme électronucléaire, on ne sait comment rendre inoffensifs des déchets qui vont rester très dangereux pendant des centaines, voire des millions d’années.

Une loi de juin 2006 a confié la réalisation de Cigéo à l’Andra, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. En application de cette loi, un débat public, complété d’une conférence de citoyens, s’est tenu entre mai 2013 et janvier 2014. L’Andra doit à présent affiner sa copie en tenant compte des conclusions du débat public, puis déposer - dès l’an prochain - un dossier de demande d’autorisation de travaux. Ce dossier sera examiné pendant trois ans par les autorités et les différentes instances en charge de la sûreté nucléaire. Le feu vert gouvernemental pourrait donc être donné en 2018 et le stockage démarrer en 2025. Le coût de l’opération est estimé, selon le dernier chiffrage qui date de 2009, à au moins 35 milliards d’euros.

Ce projet comporte de nombreux risques. [...] Cigéo devrait recevoir pendant cent à cent vingt années près de 290 000 "colis" de déchets de haute et moyenne radioactivité [...]. Certains auront dû refroidir en surface durant une soixantaine d’années avant de pouvoir être manutentionnés, tant ils sont chauds. L’un des principaux dangers durant cette longue période est l’incendie, qui pourrait libérer des éléments radioactifs. Ce risque n’est pas une vue de l’esprit : le 5 février dernier, un feu heureusement sans conséquences dramatiques s’est déclenché dans le centre de stockage de déchets à vie longue de Carlsbad (Nouveau-Mexique), aux États-Unis.

Ces menaces ont été prises en compte par les concepteurs de Cigéo. [...] En dépit de leur sérieux, ces multiples dispositifs de sécurité n’ont cependant pas totalement convaincu les participants au débat public. Dans ses conclusions, le président de la CNDP, Christian Leyrit, écrivait ainsi : « De nombreux participants au débat, rejoints par le panel de citoyens, mais également l’IRSN, considèrent qu’il est impératif de détendre les délais et que l’on ne peut envisager d’autoriser la phase industrielle en l’absence d’essais en vraie grandeur. »

L’Andra doit indiquer avant le 15 mai quelles suites elle donnera aux conclusions du débat public. Or, celles-ci remettent sérieusement en cause son projet. En effet, s’il fallait procéder à une expérimentation en conditions réelles, cela aurait pour conséquence, outre des coûts supplémentaires, de reporter la décision finale au-delà de l’échéance de 2018 fixée par la loi de 2006.

Quant à la recommandation de la conférence de citoyens de poursuivre les recherches sur les alternatives à l’enfouissement, elle relance de fait le débat sur le fond. Quelles sont ces alternatives ? Pour se débarrasser de la radioactivité, il n’y a pas, à vrai dire, grand-chose en magasin. La technique de la séparation-transmutation, qui consiste à isoler les différents éléments des déchets hautement radioactifs et à en transformer la structure physique par irradiation afin de réduire la durée de leur radioactivité, permettrait d’atténuer le problème. A défaut de pouvoir l’éliminer. Une opération complexe, très coûteuse et surtout non concluante à ce jour. Mais ce n’est « pas une raison pour ne pas poursuivre les efforts pour réduire la nocivité des déchets. Ce devrait être une priorité », juge l’association Global Chance, qui produit une expertise indépendante et reconnue sur ces questions.

Une réversibilité douteuse

A quoi bon alors dépenser des dizaines de milliards pour enfouir ce qu’il faudrait un jour ressortir au cas où de telles recherches aboutiraient ? En outre, si ces recherches débouchent sur une solution industrielle, ce ne sera pas avant des décennies. Or, à de telles échéances, la récupération des déchets sera quasiment impossible. La réversibilité de l’enfouissement pendant une durée d’un siècle, imposée par la loi de 2006, est en partie théorique. En effet, après quelques décennies d’observation, les alvéoles seront bouchées au fur et à mesure de leur remplissage, et une fois celles-ci fermées par des mètres de béton, il sera alors très difficile et coûteux de les rouvrir. Détail en petits caractères à lire attentivement en bas du contrat : Cigéo prévoit que les coûts de ces éventuels retraits seront à la charge des générations qui les réaliseront et ne sont par conséquent pas intégrés dans le chiffrage du projet…

Les risques de l’enfouissement et la nécessité de laisser davantage de chances à la recherche plaideraient donc plutôt pour le stockage à sec en surface, comme aux États-Unis, ou mieux, en "subsurface", comme le pratique l’Allemagne. Après refroidissement en piscine pendant environ cinq ans, les combustibles irradiés sont placés dans des galeries creusées à faible profondeur ou à flanc de montagne. Les déchets sont ainsi protégés d’éventuelles attaques aériennes et restent récupérables. Inconvénient : ce dispositif nécessite une surveillance continue (comme c’est du reste le cas aujourd’hui avec les déchets déjà produits) qui pourrait durer des siècles.

La majorité des pays qui utilisent l’énergie nucléaire, tels que les États-Unis ou l’Allemagne, ont opté pour ce type de stockage (sans pour autant exclure l’étude de l’enfouissement, comme aux États-Unis). Et comme par hasard, ce sont aussi ces mêmes pays qui ont renoncé au retraitement des combustibles usés : une fois qu’un assemblage d’uranium enrichi est retiré d’un réacteur (au bout de trois années environ), il est considéré comme un déchet (très radioactif) et entreposé comme tel.

Un retraitement sale et coûteux

Ce n’est pas le cas en France. L’Hexagone reste aujourd’hui, avec la Russie, le seul pays à pratiquer le retraitement de l’uranium, réalisé à l’usine de La Hague, en Normandie. Cette opération est censée réduire les importations d’uranium naturel, mais elle est complexe, source de dangers multiples, coûteuse et sale. Elle consiste à extraire des combustibles usés l’uranium (dit de retraitement) et le plutonium qu’ils contiennent. Ces matières radioactives sont en effet considérées comme valorisables pour faire de nouveaux combustibles, ce qui réduit également la masse des déchets que la France se propose d’enfouir.

Or, l’uranium de retraitement est un sous-produit de piètre qualité qui n’a jamais pu réellement être valorisé jusqu’ici. Son stock atteignait 24 000 tonnes en 2010, et il continue de gonfler. Il devrait atteindre 40 000 tonnes en 2020, selon l’Andra. Quant au plutonium, les quantités accumulées (80 tonnes) représentent des risques très élevés en termes de prolifération nucléaire ou de menace terroriste : quelques kilos suffisent pour faire une bombe. Et l’inhalation ou l’ingestion de quelques microgrammes de ce métal extrêmement radiotoxique se présentant sous forme de poudre est létale.

L’intérêt économique du plutonium comme combustible nucléaire est par ailleurs très hypothétique. La France poursuit, avec le projet Astrid (lancé par le Commissariat à l’énergie atomique en 2010), son vieux rêve de réaliser des réacteurs dits de 4e génération, les surgénérateurs, qui sont refroidis au sodium et fonctionnent avec du plutonium en mélange avec de l’uranium appauvri, matière également théoriquement "valorisable" mais dont les stocks, là encore, s’accumulent (271 000 tonnes en 2010, 345 000 prévues en 2020). Or, les coûts et les dangers de la surgénération avaient justifié l’abandon du prototype Superphénix en 1997 à la suite d’une série d’accidents. En clair, cette technologie est toujours loin d’être maîtrisée.

En attendant ce futur très hypothétique, la France utilise ce mélange de plutonium et d’uranium appauvri, appelé Mox, dans les réacteurs classiques, en substitution à l’uranium enrichi. Sur les 58 réacteurs de l’Hexagone, 24 sont partiellement alimentés avec du Mox. Or, ce combustible présente beaucoup de défauts. D’abord, il coûte cher. Au moins cinq fois le coût du combustible classique, indiquent Jean-Claude Zerbib et André Guillemette, experts de Global Chance, sur la base des rares sources. Et en raison de sa plus forte radioactivité, comparée à celle d’un combustible classique, son emploi nécessite des précautions, donc des coûts, supplémentaires. D’où les tensions entre les deux protagonistes publics de la filière nucléaire : Areva, fabricant de combustible, a besoin de vendre du Mox pour justifier ses activités de retraitement, tandis qu’EDF, pour réduire ses charges, cherche à en freiner l’usage. De fait, aujourd’hui, le Mox ne se substitue qu’à 11 % seulement de la consommation française d’uranium naturel, selon l’IRSN.

La facture explose

Si la France devait à son tour renoncer au retraitement, ces matières, valorisables en théorie mais si peu valorisées en pratique, passeraient au rang de déchets. Outre les stocks d’uranium appauvri, de plutonium et d’uranium de retraitement, il faudrait ajouter au bilan actuel 14 000 tonnes de combustibles usés attendant leur traitement en piscine et 5 000 tonnes en cours d’utilisation dans les réacteurs. Ces matières que la France conserve concentrent, a calculé Global Chance, l’équivalent de toute la radioactivité contenue dans les déchets qu’il est aujourd’hui prévu d’enfouir dans Cigéo. S’il fallait enterrer telles quelles les barres de combustible usé au lieu de les retraiter, il faudrait presque doubler les capacités de stockage de Cigéo, ce qui pourrait faire passer sa facture à 70 milliards d’euros au moins. Loin des 35 milliards actuellement estimés par l’Andra, chiffre qui repose implicitement sur l’hypothèse que la France poursuivra indéfiniment ses activités de retraitement. Ce dernier chiffre étant lui-même fort éloigné de l’estimation de 15 milliards d’euros sur laquelle, selon la Cour des comptes, les producteurs de déchets, EDF en tête, se basent actuellement pour provisionner dans leurs comptes la gestion future des déchets à vie longue… avec la ferme intention de ne pas la réviser à la hausse.

« Au final, Cigéo ne règle rien. Son intérêt est surtout de faire croire aux Français qu’on leur a trouvé une solution, conclut Bernard Laponche, physicien nucléaire et membre de Global Chance. Si vraiment nous nous préoccupions de nos déchets nucléaires, la première chose que nous ferions serait de protéger les piscines où refroidissent les combustibles irradiés, afin d’éviter ce qui s’est produit il y a trois ans à Fukushima. Les immenses piscines de La Hague en particulier, dont les toits ne sont pas plus solides que celui de ma maison et qui ne résisteraient pas à l’attaque d’un drone. »

Améliorer les stockages existants et investir dans la recherche de long terme, donc. Et fabriquer moins de déchets en réduisant la production électronucléaire grâce aux économies d’énergie et au développement des renouvelables. Trois urgences que le projet Cigéo pousse à enfouir ?

* * * * *

Note de la rédaction de global-chance.org : l’article original publié par Alternatives Économiques comprend, en plus des extraits repris ci-dessus, plusieurs encadrés - sur le projet Cigéo, sur les différents types de déchets nucléaires - et un lexique, ainsi qu’une sélection de références, parmi lesquelles ce 34ème numéro des Cahiers de Global Chance : « Le casse-tête des matières et déchets nucléaires », publié en novembre 2013.

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Déchets nucléaires : qu’en faire ?
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les analyses de Global Chance et de ses membres sur la question des déchets nucléaires

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Les contributions de Global Chance et de ses membres au débat sur la sûreté nucléaire

Nucléaire : quand la facture explose...
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc :
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Bure : ceci n’est pas un débat public
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Global Chance et ses membres dans le « débat public » sur le projet Cigéo

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Les Cahiers de Global Chance

Des questions qui fâchent : contribution au débat national sur la transition énergétique
Les Cahiers de Global Chance, n°33, mars 2013, 116 pages

L’énergie et les présidentielles : décrypter rapports et scénarios
Les Cahiers de Global Chance, n°31, mars 2012, 100 pages

L’énergie en France et en Allemagne : une comparaison instructive
Les Cahiers de Global Chance, n°30, septembre 2011, 96 pages

Débattre publiquement du nucléaire ? Un premier bilan des deux débats EPR et déchets organisés par la Commission nationale du débat public
Les Cahiers de Global Chance, n°22, novembre 2006, 76 pages

Petit mémento des déchets nucléaires
Éléments pour un débat sur les déchets nucléaires en France
Les Cahiers de Global Chance, hors-série n°2, septembre 2005, 48 pages

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