Réacteur Astrid : l’effondrement brutal d’un mythe

, par  Benjamin Dessus

Ingénieur et économiste, fondateur de Global Chance en 1992, Benjamin Dessus est décédé le dimanche 6 octobre 2019, à l’âge de 80 ans. Publiée le 24 septembre par Alternatives Économiques, cette tribune sur les enjeux pour la filière nucléaire française de l’abandon du projet Astrid restera donc son ultime contribution au débat public sur la politiques énergétique de notre pays...

Benjamin Dessus y expose de façon argumentée en quoi la décision d’interrompre les recherches en cours sur ce nouveau réacteurs à neutrons rapides met un terme aussi brutal que définitif au mythe du « cycle fermé » qui depuis soixante ans servait d’alibi majeur à la poursuite du nucléaire, en opposant aux inquiétudes relatives à une accumulation exponentielle de la masse de déchets nucléaires la conviction de la faisabilité industrielle d’un recyclage quasi total de l’ensemble des diverses matières nucléaires radioactives contenues dans le combustible usé.

Le constat dressé par le fondateur de Global Chance est sans appel : « L’abandon d’Astrid, [...] en renvoyant aux calendes grecques la perspective d’un usage des matières [radioactives] dites valorisables mais de fait non valorisées, fait écrouler le château de cartes patiemment mis en place par l’État nucléaire. » Avec à la clé deux conséquences majeures : la nécessité de reformuler de A à Z la stratégie française de gestions des matières et déchets radioactifs, et l’enjeu impérieux d’une sortie rapide du nucléaire, seule scénario à mettre de permettre une stabilisation de ces stocks radioactifs...

Sur cette page :

Benjamin Dessus : Réacteur Astrid : l’effondrement brutal d’un mythe
Global-Chance.org : Dossiers thématiques sur les matières et déchets nucléaires

QUELQUES HOMMAGES...
Valéry Laramée de Tannenberg : La transition énergétique perd l’une de ses âmes
Antoine de Ravignan : Benjamin Dessus nous a quittés
Denis Clerc : Un côté inattendu de Benjamin
Patrick Piro : Benjamin Dessus, l’énergie du citoyen
Fabrice Nicolino : Astrid, le réacteur qui vitrifie le nucléaire

Pour aller plus loin : Changer de paradigme | Les Dossiers de Global-Chance.org

RÉACTEUR ASTRID : L’EFFONDREMENT BRUTAL D’UN MYTHE

Benjamin Dessus, Alternatives Économiques, mardi 24 septembre 2019

Au milieu des graves ennuis techniques et financiers que rencontre la filière nucléaire française depuis quelques années (retard récurrent de l’EPR de Flamanville, non-conformité de ses soudures et de celles de sept réacteurs du parc actuel, etc.), l’annonce de l’abandon du projet « Astrid », prototype de la future génération IV de réacteurs à neutrons rapides (RNR) (1) est passée relativement inaperçue avec la complicité active d’EDF.

Déboires en série

Ce réacteur de 600 MW de puissance électrique, de conception voisine de ses ancêtres Phénix et Superphénix, devait ouvrir la voie à la pénétration massive dans la deuxième partie du siècle de réacteurs capables à la fois : de brûler de façon efficace le plutonium issu du retraitement du combustible usé des réacteurs actuels et d’utiliser beaucoup plus efficacement l’uranium. Son combustible est un mélange d’uranium appauvri (issu de l’enrichissement de l’uranium naturel et contenant environ 97 % d’uranium 238) et de 20 % à 25 % de plutonium.

En fonction de ses conditions de fonctionnement, ce type de réacteur peut brûler l’ensemble du plutonium qu’il contient, peut-être une part des actinides mineurs des combustibles irradiés, voire produire du plutonium supplémentaire à partir de l’uranium 238 (2). Mais, de déboires en déboires, l’État financeur et les concepteurs du projet ont été contraints de revoir leurs ambitions, réduisant la puissance du réacteur de 600 à 200 MW, avant d’annoncer l’abandon définitif du projet il y a quelques semaines. Derrière cet événement peu médiatisé se cache une véritable bombe.

Temps long

C’est en fait le mythe du « cycle fermé » qui depuis soixante ans sert de justificatif majeur à la poursuite du nucléaire. Certes, nos réacteurs produisent des déchets très dangereux pour des temps infiniment longs, mais on considérait comme acquise la possibilité industrielle d’un recyclage quasi total de l’ensemble des matières nucléaires contenues dans le combustible usé, qui ne laisserait à l’état de déchets ultimes qu’une part totalement négligeable, de l’ordre du pour cent de la masse des matières nucléaires existantes (la fameuse piscine olympique censée suffire pour accueillir l’ensemble des déchets à haute activité à vie longue (HAVL) du parc français).

Il est bien évident que cela constituait un argument de choc pour rassurer ceux qui auraient pu s’inquiéter d’une accumulation exponentielle de la masse de déchets nucléaires les plus dangereux, au fur et à mesure du développement et de la diffusion de cette technologie.

L’abandon d’Astrid, premier pas timide vers cette démonstration indispensable, en renvoyant aux calendes grecques la perspective d’un usage des matières dites valorisables mais de fait non valorisées, fait écrouler le château de cartes patiemment mis en place par l’État nucléaire. Le CEA, dans ses visions les plus optimistes d’introduction massive de RNR dans le parc français, reconnaissait dès 2005 qu’il faudrait attendre au moins 100 ans pour voir se stabiliser l’inventaire du plutonium sans emploi au niveau qu’il atteint actuellement. On prend d’autant plus conscience des conséquences désastreuses d’un retard d’au moins 50 ou 60 ans pendant lequel cet inventaire passerait de 200 à plus de 1 000 tonnes (3) !

EDF aux abois

Le tabou français du « cycle fermé » s’effondre sur lui-même. Dans son désarroi EDF tente désespérément de créer un pare-feu. Qu’à cela ne tienne, nous dit-il, on va généraliser l’usage du MOX – constitué d’un mélange d’oxydes de plutonium et d’uranium appauvri – à tous les réacteurs à eau des centrales actuelles ou à venir (EPR), brûlant ainsi une partie du plutonium contenu dans le MOX. Malheureusement, la quantité ainsi brûlée dans son passage en réacteur pendant trois à quatre ans ne dépasse pas 20 % de la masse initiale. Le MOX irradié contient donc encore 80 % du plutonium initial. A priori un nombre de retraitements-recyclages adapté à ce combustible irradié devrait résoudre la question.

Mais c’est faire l’impasse sur deux obstacles majeurs : le nombre de recyclages nécessaire pour faire tomber l’inventaire de plutonium et actinides mineurs aux valeurs cibles (1 %) atteint le chiffre invraisemblable de 20. Quand on sait qu’aujourd’hui EDF renonce déjà au recyclage du MOX pour des raisons aussi bien techniques que financières, on mesure le ridicule de cette proposition.

De fait le roi est nu. La première solution qui s’impose à la raison est un arrêt du parc nucléaire aussi rapide que possible pour stabiliser au plus vite l’inventaire de matières aussi dangereuses et se donner le temps de trouver de nouvelles solutions à ce casse-tête. Mais on sait bien que cette option de bon sens n’a guère de chance d’être même seulement envisagée par une administration droguée au dogme du nucléaire « sauveur de l’humanité » et d’un lobby extrêmement influent sur la classe politique au pouvoir.

Le MOX, substitut non crédible

Quoi qu’il en soit, il faut prendre conscience que la donne a complètement changé. Puisque le MOX n’est pas un substitut crédible au déploiement massif de réacteurs à neutrons rapides, comment continuer à justifier la séparation d’un plutonium inutile et le regroupement de tous les autres produits (produits de fission et d’activation (4), actinides mineurs) dans un fourre-tout dénommé « déchets ultimes » qu’on se propose de jeter en vrac dans le sous-sol terrestre ?

La figure ci-dessous met évidence les comportements très contrastés des principales composantes de ces déchets au cours des quelques centaines premières années après leur sortie du réacteur.

En début de période (2 ans), l’activité des produits de fission est plus de dix fois supérieure à celle de l‘ensemble « plutonium et actinides mineurs » et cent fois celle des produits d’activation. Les choses s’inversent ensuite du fait de la décroissance des activités respectives des produits de fission et des produits d’activation (à 500 ans, d’un facteur 1 000 pour les produits d’activation et près de 100 000 pour les produits de fission contre 5 pour l’ensemble « plutonium et actinides mineurs »). À 1 000 ans, l’activité de « plutonium et actinides mineurs » est 12 fois celle des produits de fission et 30 fois celle des produits d’activation. Cette composante domine donc largement le bilan à long terme.

Alternatives

Dans ces conditions il devient tout simplement aberrant de maintenir à l’état de « tout-venant » (à l’instar de nos déchetteries municipales) des déchets de nature, de radioactivité, de temps de vie, de solubilité dans l’eau, de densité, etc. aussi différents, sans même tenter de les rassembler en groupes homogènes dont chacun pourrait relever d’un traitement spécifique.

Cette stratégie serait d’autant plus justifiée que les progrès récents réalisés sur les stockages à sec de longue durée permettent d’envisager des stockages réversibles sur plusieurs centaines d’années. D’autre part, la surveillance des stockages des déchets de moindre activité s’impose sur une période de l’ordre de 300 ans. Autrement dit, que l’on poursuive le nucléaire ou pas, la France sera contrainte de maintenir une forte compétence sur ces sujets.

À la logique du projet Cigéo s’oppose la notion d’entreposage surveillé et pérennisé qui repose sur une attitude très différente. La notion d’évolution (scientifique et technique, des esprits et des sociétés) est au cœur de cette proposition alternative présentée par Global Chance. On rejoint ainsi l’association de deux des voies proposées par la loi de 1991 relative aux méthodes de gestion des déchets radioactifs : associer l’entreposage à sec à moyen terme en sub-surface à la poursuite de la recherche, afin de réduire la nocivité et la durée de vie des déchets nucléaires les plus dangereux.

Groupes d’experts indépendants

C’est alors que la proposition de Georges Mercadal (5) au débat public sur le Programme de gestion des matières et déchets nucléaires du 9 septembre dernier prend tout son sens. Puisqu’il est nécessaire de respecter une phase de pilote industriel du projet Cigéo digne de ce nom (50 à 70 ans), destinée à examiner en conditions réelles la sa pertinence, sa proposition est d’utiliser pleinement ce « temps masqué » pour tenter de faire le tour des voies de recherche pour des solutions alternatives au stockage profond, pratiquement irréversible.

Pour définir un tel programme en rupture avec nos pratiques vieilles de 50 ans, il suggère la création d’un groupe d’experts indépendants qui se réunirait pour une période de l’ordre de deux ans pour définir une approche nouvelle fondée sur une méthodologie adaptée au problème à résoudre, condition indispensable à la définition d’un programme de recherche.

Une telle proposition permettrait de contribuer efficacement à rétablir un dialogue rompu avec les citoyens en montrant une réelle volonté de l’État d’élargir au maximum et de baliser le champ des possibles. À son issue, vers la fin du siècle, on en saurait beaucoup plus sur la réalité des promesses qu’annoncent les promoteurs du projet Cigéo et on aurait une idée beaucoup plus claire des pistes de R&D les plus fécondes pour apporter de vraies réponses à cette question aujourd’hui délibérément déjà classée comme définitivement insoluble.

Bien entendu une telle démarche devrait s’accompagner d’une décroissance la plus rapide possible du recours à l’énergie nucléaire que permet aujourd’hui l’explosion des filières de production d’électricité renouvelable et des techniques de maîtrise de l’énergie, pour éviter de transformer notre territoire en poubelle nucléaire sous la contrainte d’une augmentation incontrôlable des déchets.

Benjamin Dessus
Ingénieur & économiste,
Membre fondateur de Global Chance,
Décédé le dimanche 6 octobre 2019 - R.I.P.


Réunies sur Global-Chance.org, l’essentiel des Publications de Benjamin Dessus sur la période 1989-2019.


Notes

(1) Par opposition aux neutrons lents ou « thermiques » qui assurent la réaction nucléaire dans les réacteurs actuels (0,025 électron volt contre plus de 0,9 électron volt pour les neutrons rapides).

(2) Le plutonium, fissile, provient de la capture par l’uranium 238, non fissile, d’un neutron de la réaction de fission. Les actinides mineurs regroupent les autres atomes lourds (neptunium, américium, curium) produits par captures successives de neutrons par du plutonium. Les produits de fission sont les fragments produits par la fission des atomes d’uranium 235 (fissiles) et de plutonium (source : CNDP).

(3) Petit mémento des déchets nucléaires. Éléments pour un débat sur les déchets nucléaires en France, Les Cahiers de Global Chance, hors-série n°2, septembre 2005, 48 pages

(4) Produits d’activation : les matériaux constitutifs des installations nucléaires (par exemple la cuve du réacteur) subissent des irradiations neutroniques prolongées, qui génèrent des produits d’activation (radioactifs).

(5) Ancien vice-président de la Commission nationale du débat public.

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NOS DOSSIERS THÉMATIQUES SUR LES DÉCHETS NUCLÉAIRES

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NOTRE FARDEAU RADIOACTIF COMMUN EN DÉBAT...
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Global Chance et ses membres dans le « Débat public Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs » de 2019

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LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE PERD L’UNE DE SES ÂMES

Valéry Laramée de Tannenberg, journaldelenvironnement.net, lundi 7 octobre 2019

Ingénieur et économiste, spécialiste des questions énergétiques, Benjamin Dessus est mort le 6 octobre. Il avait 80 ans.

Jusqu’au bout, il aura œuvré à rehausser le niveau du débat. Au début du mois, Benjamin Dessus publiait son dernier article consacré à l’économie des déchets nucléaires. Publié par Alternatives Économiques, le papier de cet ingénieur-économiste montrait l’incohérence de certains choix techniques, scientifiques et économiques concernant la gestion des résidus de la filière électronucléaire.

À l’encontre de nombreux observateurs, Benjamin Dessus connaissait le sujet sur le bout des doigts. En 2000, il publie avec Jean-Michel Charpin et René Pellat) la toute première étude économique indépendante sur la filière nucléaire française [GC1]. Cette référence été complétée depuis par trois rapports de la Cour des comptes, l’un sur l’économie de l’industrie nucléaire tricolore, l’autre sur l’agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra), le troisième, plus récent, sur l’aval du cycle du combustible.

Des fibres optiques ...

Réduire la vie de Benjamin Dessus à ses travaux sur l’économie de l’atome tricolore serait lui faire injure. Jeune ingénieur, il travaille sur l’optique quantique et les lasers (les bases de la conception des fibres optiques) dans les laboratoires de la Compagnie générale d’électricité à Marcoussis. En toute logique, il est embauché par le département études et recherches d’EDF pour y créer un laboratoire de métrologie optique.

En 1982, la balbutiante agence française pour la maîtrise de l’énergie - l’AFME (1) - fait appel à ses services. Cinq années durant, il y coordonnera les programmes de recherche, notamment d’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments. C’était l’époque où la France investissait massivement dans les économies d’énergie. Une époque où les compagnies pétrolières produisaient des films de publicité pour modérer la demande d’hydrocarbures !

... à la gestion des ressources

Spécialiste reconnu des questions énergétiques, il entre au CNRS en 1987. Il y dirige l’ambitieux programme interdisciplinaire Ecodev de maîtrise du cycle des ressources épuisables et de la prévention des atteintes à l’environnement. Dans son bureau, un portrait « grandeur nature » de Corto Maltese rappelle au visiteur que le sérieux Benjamin Dessus ne se prend pas toujours au sérieux.

C’est le plus sérieusement du monde qu’il partage ses connaissances. Au fil des ans, ce questionneur des politiques publiques publie des ouvrages de vulgarisation (L’énergie solaire, en 1996, Déchiffrer l’énergie, en 2014), politique (So Watt, en 2005), voire carrément engagé : En finir avec le nucléaire : pourquoi et comment (2011). [GC2]

Expertise et débats

Travailleur insatiable, il trouve le temps de s’engager dans le militantisme. Avec quatre compères (Bernard Laponche, François Pharabod, Arthur Riedacker et Philippe Roqueplo) et une consœur (Martine Barrère), il crée, en 1992, Global Chance, une association se donnant pour but d’apporter une expertise indépendante sur la transition énergétique. L’une des premières actions d’éclat de l’ONG sera le lancement d’un contre-appel de Heidelberg, appel « scientiste » rédigé par un cabinet de lobbying pendant le sommet de la terre de Rio [GC3]. Par la suite, Global Chance et ses experts seront de tous les débats sur l’énergie et la transition.

Le risque méthanique

Ces dernières années, Benjamin Dessus avait élargi son champ d’intervention. Avec le climatologue Hervé Le Treut et le physicien Bernard Laponche (un ancien de l’AFME), il s’est attaché à démontrer le manque de prise en compte des effets climatiques du méthane [GC4]. Un gaz à effet de serre dont le potentiel de réchauffement global est revu à la hausse dans chaque rapport d’évaluation du Giec (2). Et dont les émissions ne cessent d’augmenter.

Valéry Laramée de Tannenberg
Rédacteur en chef

(1) L’AFME sera fusionnée dans l’Ademe en 1991.

(2) Dans son second rapport d’évaluation (publié en 1995), le Giec donnait au méthane un pouvoir de réchauffement de 21. Il sera réévalué à 25 puis à 28, dans les quatrième (2007) et cinquième rapports (2013).


NOTES DE LA RÉDACTION DE GLOBAL-CHANCE.ORG

[GC1] - Sur cette « Étude économique prospective de la filière électrique nucléaire » de juillet 2000, communément appelée Rapport Charpin-Dessus-Pelat :

Faire l’économie du nucléaire ? Un rapport récent relance le débat
Les Cahiers de Global Chance, n°13, novembre 2000, 98 pages

Prospective énergétique : l’EPR, contre toute évidence
in « RÉACTEUR EPR : NI FAIT NI À FAIRE », Les Dossiers de Global Chance, n°11, décembre 2017

[GC2] - Sur ces deux ouvrages récents et majeurs que sont « En finir avec le nucléaire » & « Déchiffrer l’énergie » :

En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Éd. Le Seuil, 2011, 176 pages

Déchiffrer l’énergie
Benjamin Dessus, Éd. Belin, octobre 2014, 384 pages

[GC3] - Sur la création de Global Chance en 1992 et les réactions à l’Appel de Heidelberg :

Pourquoi Global Chance
L’effet de serre et la taxe sur le carbone
Les réactions à l’appel de Heidelberg
Les Cahiers de Global Chance, n°1, décembre 1992, 40 pages

[GC4] - Sur la question de la prise en compte adéquate du CH4 dans le cadre des politiques de prévention du risque climat :

CLIMAT : N’OUBLIONS PAS LE MÉTHANE !
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. : les travaux de Global Chance et de ses membres sur le mésusage de la notion de « pouvoir de réchauffement global »

CLIMAT : AGIR, OUI, MAIS À BON ESCIENT !
À suivre sur Global-Chance.org : le méthane, enjeu climatique majeur
>
• Pour mémoire : une alerte lancée en 2008...
• Méthane et climat : où en sommes nous ?

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BENJAMIN DESSUS NOUS A QUITTÉS

Antoine de Ravignan, Alternatives Économiques, mardi 8 octobre 2019

Benjamin Dessus, ingénieur et économiste de l’énergie, fondateur de l’association Global Chance, est décédé dimanche 6 octobre. Observateur critique et indépendant, il compte parmi les meilleurs experts de la politique climatique, énergétique et nucléaire de la France.

À un nouvel article qu’il avait envoyé à Alternatives Économiques le 23 septembre dernier, Benjamin Dessus joignait ces mots :

« Ma santé commence à décliner rapidement [...]. Je pense et j’espère qu’il n’y en a plus pour bien longtemps. Mais j’ai encore pondu pendant que l’intellect semble encore docile un papier que m’inspire l’histoire d’Astrid qui est un peu passée à la trappe, alors qu’elle remet profondément en cause le château de cartes mis a point depuis toujours par nos amis nucléaristes. Le voici. J’aurais grand plaisir à le voir publié dans Alter Éco. J’ai bien peur qu’il ne finisse en testament ! Et si jamais il sortait demain, dernier jour du débat consacré à la gouvernance, cela permettrait aux critiques de s’appuyer dessus pour la dernière discussion. »

Un fin connaisseur des questions énergétiques et climatiques

Dans cet article (ci-dessus), Benjamin Dessus décryptait pour nos lecteurs, à sa façon à la fois très technique, rigoureuse et très claire, les enjeux industriels qui se cachaient derrière l’annonce, fin août, de l’abandon du projet de réacteur surgénérateur Astrid. Publié au moment de la clôture du débat public sur les déchets nucléaires, ce texte mettait en évidence l’effondrement du mythe sur lequel la France a construit toute son industrie nucléaire : le retraitement et la valorisation des déchets radioactifs. Partant, c’est tout le « château de cartes » de l’atome français qui pourrait s’effondrer, de La Hague à Marcoule en passant par Bure, le site pressenti pour servir de poubelle souterraine et faire croire que l’on a trouvé une solution au problème des déchets à haute activité.

Comme le pressentait Benjamin Dessus, ce qui ressemble à un requiem pour EDF et Orano (ex-Areva) a fini en testament. Pendant toutes ces dernières années où il a été terriblement éprouvé, il n’a jamais cessé d’écrire, de travailler, de publier, d’intervenir dans les débats et de les éclairer, d’apporter des analyses originales. Ses nombreux articles et ouvrages restent des références pour comprendre l’actualité et les enjeux touchant à l’énergie. Sur le nucléaire. Sur la transition bas carbone. Sur le climat, en particulier le méthane, un gaz à effet de serre aussi puissant que négligé dans le débat public. Un « angle mort » sur lequel il s’est inlassablement efforcé d’intéresser médias et politiques, avec un succès limité.

Un précurseur

Après l’électronique et l’optique et un début de carrière au département des études à EDF, Benjamin Dessus s’est rapidement intéressé aux liens entre énergie, économie et environnement. En 1982, il a rejoint la toute nouvelle Agence pour la maîtrise de l’énergie, l’ancêtre de l’Ademe. Puis il est entré au CNRS en 1987, et a entre autres animé le programme interdisciplinaire Ecodev, consacré à « l’écodéveloppement ». Au moment de la conférence de Rio sur le climat, en 1992, il cofonde avec d’autres experts de l’énergie et de l’environnement l’association Global Chance, dont les publications (Les Cahiers de Global Chance) contribuent depuis cette date au débat public en France.

Benjamin Dessus fait partie des premiers experts à avoir critiqué les hypothèses de croissance de la demande énergétique sur lesquelles était fondé, entre autres, le programme électronucléaire français. Il insistait sur le potentiel des économies d’énergie et la nécessité de repenser notre modèle de croissance et ses bases énergétiques, fossiles et non durables. Rétrospectivement, l’histoire lui a donné raison : tous les scénarios prospectifs de la transition bas carbone reposent désormais sur une accélération des gains d’efficacité énergétique. Des scénarios toujours aussi peu suivis. Mais ceci est une autre histoire…

Vous pouvez retrouver ici l’ensemble des articles et tribunes que Benjamin Dessus a publiés dans Alternatives Économiques.

Antoine de Ravignan
Rédacteur en chef adjoint

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UN CÔTÉ INATTENDU DE BENJAMIN

Denis Clerc, Alternatives Économiques, mardi 8 octobre 2019

C’était le 18 juin 2009. Politis publiait une tribune concernant Claude Allègre signée de huit personnes : quatre économistes (Geneviève Azam, Jean-Yves Barrère, Denis Clerc et Benjamin Dessus (1) qui vient de nous quitter, rédacteur du texte), un urbaniste (Gus Massiah), un ancien directeur de la Météo nationale (Jean Labrousse), un ancien délégué aux risques majeurs (Michel Mousel) et un biologiste (Jacques Testart). Objet du texte : le parcours scientifique de Claude Allègre est trop constellé de polémiques, voire de manipulations, pour qu’il soit nommé à un poste scientifique éminent, comme il en était alors question.

Rire volcanique

L’essentiel du texte relatait l’affaire de l’éruption volcanique en Guadeloupe de la Soufrière, en 1976. Selon Claude Allègre, le volcan risquait d’exploser si la matière vitreuse contenue dans les laves se coagulait en bouchon, alors que Haroun Tazieff soutenait que ce risque était inexistant, les analyses de laves ne contenant aucune trace de matière vitreuse. Le préfet, par mesure de précaution, fit évacuer plusieurs dizaines de milliers de personnes durant un semestre.

Au cours d’un procès ultérieur contre Haroun Tazieff (1991), plusieurs témoins affirmèrent que Claude Allègre savait que la composition des laves écartait tout risque d’explosion, mais qu’il avait interdit à ses ingénieurs de dire qu’il s’était trompé. Le rappel de cette vilaine affaire mit sans doute Claude Allègre très en colère, et il porta plainte pour diffamation par voie de presse. Nous fûmes donc inculpés, ainsi que Denis Sieffert, directeur de Politis. Mais Benjamin, qui connaissait bien le dossier, réussit à rassembler un bouquet de témoignages accréditant la véracité de la tribune. La veille du procès, nous apprîmes que, sans doute sous la pression de son avocat qui avait eu accès au dossier, Claude Allègre retirait sa plainte. À défaut de volcan, la seule explosion que l’on entendit alors fut celle du rire de Benjamin, qu’il avait sonore et entraînant : Claude Allègre avouait ainsi sa rouerie et sa crainte de voir son image ternie par la justice.

Denis Clerc
Fondateur d’Alternatives Économiques

(1) Benjamin se présentait ainsi, car il était fier de sa thèse d’économie sur travaux, qui l’avait confirmé comme ingénieur-économiste.

Note de la rédaction de Global-Chance.org : plusieurs pages de notre site internet ont été consacrées à cette affaire, toutes accessibles via la page-portail Allègre attaque en justice !.

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disparition :
BENJAMIN DESSUS, L’ÉNERGIE DU CITOYEN

Patrick Piro, Politis n°1572, mercredi 9 octobre 2019

Ingénieur et économiste, Benjamin Dessus est décédé le 6 octobre. Politis perd avec lui un compagnon de route. Hommage.

Benjamin Dessus nous a quittés dimanche 6 octobre à l’âge de 80 ans, et nous perdons avec lui un compagnon de route de grande valeur, citoyenne, professionnelle et humaine.

Notre première rencontre, à la fin des années 1980, fixe quelques impressions fortes qui ne se démentiront jamais. Chevelure et barbe foisonnantes, il règne en « baba » sur un bureau vieillot aux allures de placard : il anime, au CNRS, un programme interdisciplinaire sur les problèmes d’énergie et d’environnement. ­Benjamin Dessus n’aura pas dragué les voies royales pour faire mousser sa carrière… Pourtant, l’approche qu’il défend est exactement celle que réclame l’histoire de la crise écologique planétaire naissante. Il acceptera avec enthousiasme de chroniquer dans nos pages.

Ingénieur et économiste, Benjamin Dessus réfutait l’épithète de « militant » : rejetant toute argumentation idéologique, il défendra toute sa vie une position d’expert indépendant, exigeant qu’on vienne l’affronter sur le terrain des chiffres et des faits. Posture salutaire, car les publications de ­Global Chance, association qu’il cofonde en 1992, démontent le consensus nucléaire, délitent les calculs officiels, déstabilisent les dogmes en matière d’énergie. Et s’il signe en 2005 l’ouvrage So watt ? L’énergie, une affaire de citoyens (L’Aube), avec Hélène Gassin, chargée de campagne à Greenpeace, il s’affiche dans la lignée naissante de ces scientifiques qui estiment de leur responsabilité de contribuer aux débats publics cruciaux de l’époque.

Esprit en alerte permanente, Benjamin Dessus savait nous « emmerder » avec ses trouvailles sur le prix de l’électricité ou la menace escamotée du méthane, puissant gaz à effet de serre. Le 18 juin 2009, il cosigne dans Politis une tribune accusant de « dérives dangereuses » un Claude Allègre alors en plein militantisme climatosceptique. L’ex-ministre déposera plainte pour diffamation. Pendant des mois, Benjamin Dessus rassemblera des kilos de documents étayant ses dires. Allègre retirera sa plainte trois jours avant l’audience.

Éminemment attachant, Benjamin Dessus nous parlait aussi de sa peinture et de ses engagements citoyens (habitat collectif, solidarité internationale, etc.). Il restait très pudique sur les épreuves personnelles qui l’ont usé à la fin de sa vie, continuant à se battre avec ses armes de toujours. Le 13 septembre, il faisait encore circuler une tribune dézinguant l’irrationalité du débat économique sur les déchets nucléaires. Nous assurons sa femme, Catherine, et sa famille de nos pensées émues et très amicales.

Patrick Piro
Journaliste indépendant

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ASTRID, LE RÉACTEUR QUI VITRIFIE LE NUCLÉAIRE

Fabrice Nicolino, Charlie Hebdo, mercredi 9 octobre 2019

Deux mots sur Benjamin Dessus, que je connaissais un peu et appréciais tant. Benjamin Dessus vient de mourir. C’était un grand. C’était un homme. Requiescat in pace. Il était économiste et ingénieur de très haute volée. Il avait travaillé pour EDF, et il y a plus de quarante ans sur la première centrale solaire, Thémis. Depuis cette date, c’était l’un des grands experts énergéticiens de notre pays. Indépendant des lobbys - une rareté -, il était président d’une association émérite, Global Chance, où il écrivait pour nous tous avec son ami et complice le physicien Bernard Laponche.

Dessus venait de publier sur Alternatives-Economiques.fr un texte éclairant sur l’insondable fiasco du réacteur Astrid. Malgré l’importance de l’affaire, la presse en a (beaucoup) moins parlé que du footballeur Neymar. En Janvier 2006, notre ami Chirac annonce le lancement d’un réacteur de quatrième génération, Astrid, appelé à utiliser massivement le combustible irradié des vieilles centrales EDF, et même du plutonium. Mais ça foire atrocement, et malgré près de 1 milliard d’euros engloutis par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en notre nom, le projet est abandonné cet été. Que dit Dessus ? Que c’en est fini des fables. On prétendait qu’à terme les réacteurs type Astrid feraient disparaître 99% des saletés produites par le parc nucléaire. Pour Dessus, c’est la fin d’un mythe fondateur du nucléaire celui « du “cycle fermé” qui depuis soixante ans sert de justificatif majeur à la poursuite du nucléaire ».

L’abandon d’Astrid relance spectaculairement la nécessité d’un vrai débat national sur l’avenir interminable des déchets. Enfouir pour ne plus voir, comme dans le projet fou de Cigéo, dans la Meuse ? Trier - ce qu’on ne fait pas ! - les déchets nucléaires et les surveiller catégorie par catégorie en fonction de leur dangerosité ? Dessus, qui avait oublié d’être dupe : « De fait le roi est nu. La première solution qui s’impose à la raison est un arrêt du parc nucléaire aussi rapide que possible pour stabiliser au plus vite l’inventaire de matières aussi dangereuses et se donner le temps de trouver de nouvelles solutions à ce casse-tête. » Mais, comme il ajoutait, cela n’arrivera pas. Sauf si.

Fabrice Nicolino

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pour aller plus loin...
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Énergie, Environnement, Développement, Démocratie : changer de paradigme pour résoudre la quadrature du cercle (Manifeste publié en ligne le 1er mai 2014)

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