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EPR : Les illusions perdues

Alors même qu’elle reste suspendue à la décision de l’Autorité de sûreté nucléaire au sujet de la cuve et des soupapes du réacteur (dont la fiabilité a été sérieusement remise en cause début 2015), la mise en service de l’EPR de Flamanville vient une nouvelle fois d’être décalée de 2 ans, avec à la clé un coût supplémentaire de 2 milliards, portant - provisoirement - la facture du projet à 10,5 milliards d’€. Depuis le démarrage en 2006 du chantier, celui-ci n’a en fait pas cessé d’accumuler déboires, malfaçons et retards, et son coût prévisionnel a connu une dérive exponentielle, le coût prévisionnel du MWh suivant une courbe analogue.
Difficile dès lors de comprendre les raisons de l’acharnement thérapeutique dont fait preuve EDF et, plus généralement, la fuite en avant stratégique généralisée de l’électricien national, dans un contexte énergétique, industriel et financier qui lui est de plus en plus défavorable. Difficile aussi de ne pas souscrire aux propos tenus dans Les Échos du 4 septembre dernier par David Barroux, selon lequel « les politiques et les hauts fonctionnaires qui auraient dû exercer une supervision continue et vigilante de ces groupes publics ont prouvé qu’ils étaient soit aveugles, soit incompétents, soit lâches »....


Page publiée en ligne le 9 mars 2016

Sur cette page :
EPR : les illusions perdues (Benjamin Dessus)
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EPR : LES ILLUSIONS PERDUES

Benjamin Dessus, Le Club Mediapart, mardi 8 septembre 2015

Le président d’EDF vient d’annoncer un nouveau décalage de près de deux ans et un coût de deux milliards supplémentaires pour l’EPR de Flamanville (10,5 milliards d’€) en faisant le pari risqué que dans un an les essais imposés par l’Autorité de sûreté sur la solidité des cuves et le fonctionnement des soupapes du réacteur mis en cause début 2015 lèveront toute hypothèque sur la sûreté du réacteur.

Comment se place cette double évolution de délai et de prix dans l’histoire de l’EPR ?

Comme le montre la courbe ci-dessous le coût prévisionnel de l’EPR de Flamanville en fonction du temps se place sur une courbe exponentielle depuis le démarrage du chantier en 2016. C’est dire que chaque année de retard coûte plus cher en valeur absolue : 0,3 milliard par an entre 2006 et 2008, 0,5 milliard entre 2008 et 2010, mais 1,1 milliard par an depuis 2010 (soit près de100 millions par mois).

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On pourrait imaginer qu’à ce prix au moins le retard allait se résorber. Il n’en est malheureusement rien : en 2010 EDF affichait deux ans de retard et un démarrage du réacteur en 2014, en novembre 2014 un démarrage en 2017 et en septembre 2015 un démarrage fin 2018. Comme si chaque fois le constructeur, complètement dépassé par les tuiles qui lui tombent dessus, se donnait trois ans en espérant chaque fois que cela lui suffira pour résoudre les problèmes déjà connus et ceux qui vont surgir.

Le coût prévisionnel du kWh suit une courbe analogue : ce n’est pas étonnant puisque plus de 80% de ce coût est constitué des frais d’amortissement de l’investissement initial et des coûts fixes de fonctionnement du réacteur (salaires, etc.). EDF, prudemment, ne donne plus de prévisions de coût par MWh. Mais on sait que le prix garanti par le gouvernement anglais pour les EPR d’Hinkley Point en octobre 2014, avant même qu’on découvre l’affaire de la fragilité des cuves, était de 92,5 livres sterling/MWh, (126€/MWh au cours du 5 septembre 2015). Et ces temps sont déjà révolus puisque depuis, en moins d’un an, le coût estimé de construction de l’EPR français a encore augmenté de 23%... Et personne ne sait si c’est fini, ni en termes de coût, ni en termes de délais, ni même en termes d’autorisation d’existence du réacteur puisqu’on ne connaîtra pas les résultats des essais imposés par l’Autorité de sûreté sur les cuves avant début 2016….

On se demande alors les raisons de cet acharnement thérapeutique de la part d’EDF dans un contexte de rapide décrue des coûts de production de l’électricité renouvelable (éolienne et photovoltaïque) pour les pays qui affichent comme priorité la lutte contre l’effet de serre, du charbon et du gaz naturel pour ceux qui ne s’en préoccupent pas. En France même dont l’ensoleillement n’est pourtant pas optimal les derniers appels d’offre de centrales photovoltaïques se négocient autour de 75€ le MWh (1). L’AIE dans son dernier rapport montre qu’un peu partout, à l’étranger (2), éolien ou photovoltaïque sont produits à des coûts souvent encore inférieurs (37€/MWh en Égypte, 44 aux USA, 46 en Afrique du Sud, 49 au Brésil 62 en Irlande pour l’éolien, 54 €/MWh à Dubaï, 59 en Afrique du Sud, 68 aux États–Unis, etc.).

Sans même compter la compétition que se livrent entre eux les industriels du nucléaire, bien plus nombreux qu’il y a dix ans, sur un marché international évanescent : aux acteurs historiques comme les États-Unis, le Japon ou la Russie sont venus s’ajouter en particulier la Chine et la Corée du Sud qui proposent dès aujourd’hui des réacteurs de taille plus modestes que l’EPR mieux adaptés au marché international (3).

Quant à l’état du marché on peut en prendre conscience quelques chiffres extraits d’un rapport récent (4). En 2014 le nucléaire n’a produit que 147 TWh de plus qu’en 1997 (date du protocole de Kyoto) alors que l’éolien en a produit 694 TWh (dont 430 de plus depuis 2010) et le photovoltaïque 185 TWh (dont 150 de plus depuis 2010). Enfin, alors qu’en 2010 15 réacteurs nucléaires nouveaux étaient mis en chantier, ils n’étaient que trois en 2014, alors que plus de la moitié des réacteurs de l’ensemble du monde ont dépassé trente ans d’âge.

Même si, contre toute attente raisonnable, Flamanville démarrait fin 2018 sans nouveau retard et sans nouveau surcoût, son kWh battrait tous les records au delà de 130 € / MWh. Il faudrait attendre au mieux le début des années 2020 pour savoir s’il marche bien puis tenter de réduire en quelques années son coût de construction de l’ordre de 50 % pour espérer le vendre à des acheteurs potentiels qui n’en disposeraient pas avant 2030 voire 2035 à une époque où le photovoltaïque et l’éolien auront très probablement conquis des parts majeures du marché.

On ne voit pas pourquoi EDF, confronté par la loi de transition énergétique à la nécessité de programmer l’arrêt définitif d’une vingtaine de réacteurs d’ici 2025 tout en investissant plusieurs dizaines de milliards d’€ pour mettre aux normes post Fukushima l’ensemble du parc, investir des capacités renouvelables électriques de plusieurs dizaines de GW et intégrer l’ingénierie en piteux état d’Areva à sa propre ingénierie, serait prête à continuer d’alimenter à coups de milliards cette fuite en avant aventureuse.

Pourquoi ne trouve-t-on personne dans la sphère de la haute administration et du gouvernement pour mettre en garde contre cette illusion qui s’éternise ? David Barroux, dans Les Échos du 4 septembre dernier (« Nucléaire : mais où sont les coupables ? ») a cette phrase très dure « Les politiques et les hauts fonctionnaires qui auraient dû exercer une supervision continue et vigilante de ces groupes publics ont prouvé qu’ils étaient soit aveugles, soit incompétents, soit lâches ». Mais comment s’en étonner quand on sait bien que c’est l’entre soi des grands corps d’État, en particulier celui des mines qui orchestre les décisions. Leur désaveu semble tout simplement impensable, quitte à sortir de la route !

Et puis pour EDF et le lobby nucléaire ce délai supplémentaire présente un avantage non négligeable puisque Ségolène Royal vient d’annoncer que la fermeture de Fessenheim ne pourrait pas avoir lieu avant fin 2018 date « prévisionnelle » de la mise en route de l’EPR de Flamanville.

Serait-ce une façon « élégante » de refiler le bébé de la fermeture de Fessenheim au prochain président et laisser en plus bon espoir au lobby nucléaire de voir remise en cause la clause des 50% de nucléaire qui lui fait si peur par un nouveau président ? En tout cas, lier comme le fait Ségolène Royal la fermeture de Fessenheim à la mise en route de l’EPR de Flamanville revient comme on pouvait le craindre à sanctuariser la puissance du parc à 63 GW, non plus comme une valeur maximale, comme l’indique la loi mais comme une valeur obligatoire, voire minimale….

Benjamin Dessus
Ingénieur et économiste, Président de l’association Global Chance

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Notes :

(1) Le nucléaire est-il toujours l’énergie la plus compétitive ?, Le Monde, vendredi 4 septembre 2015

(2) Projected costs of generating electricity, AIE, 2015

(3) Atmea et ses concurrents, Bernard Laponche, Les cahiers de ClobalChance, n° 37, mai 2015

(4) The world nuclear industry, Status report 2015, Mycle Schneider consulting project, July 2015

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Bernard Laponche, document de travail n°59 de l’Agence Française de Développement, janvier 2008, 49 p.

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