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Nucléaire français : que faire devant la catastrophe économique annoncée ?

Alors que l’action d’EDF a perdu près de 90% de sa valeur depuis 2008, et que l’entreprise, dans un contexte de marché atone au niveau français, européen et mondial, est confrontée à des difficultés industrielles et financières majeures, ces dirigeants successifs, avec la complicité passive de leurs autorités de tutelle, restent dans le déni et dans la fuite en avant stratégique, au risque non seulement d’aggraver la situation déjà critique de ce qui fût autrefois un fleuron industriel national, mais aussi d’entraver de façon irréversible la transition énergétique pourtant votée par le Parlement.


Page publiée en ligne le 9 mars 2016

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Nucléaire français : que faire devant la catastrophe économique annoncée ? (Benjamin Dessus)
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NUCLÉAIRE FRANÇAIS :
QUE FAIRE DEVANT LA CATASTROPHE ÉCONOMIQUE ANNONCÉE ?

Benjamin Dessus, Mediapart, mercredi 17 février 2016

Électricité de France, considérée encore il y a peu comme un fleuron industriel de la maison France est en pleine déconfiture. Depuis 2008, la valeur de l’action EDF dont l’État détient 84,5% a été divisée par 8,5 de 86 € à 10 € (une perte de valeur de plus de 136 milliards en 7 ans) : une évolution qui exprime les doutes qu’éprouvent les autres actionnaires que l’État (dont le personnel) quant à l’avenir à court et moyen terme de l’entreprise.

Cours de l’action EDF 2007 – 2016 (€)

Source : Les Échos

Qu’arrive-t-il donc à EDF et au nucléaire que porte à bout de bras l’entreprise ?

Un contexte difficile

La production mondiale d’électricité d’origine nucléaire a commencé à ralentir au tournant des années 2000 pour atteindre 2 700 TWh en 2005, a stagné entre 2005 et 2011 et décroît depuis cette date (2400 TWh en 2014) : les nouvelles capacités se substituent à des réacteurs arrivés en fin de vie et l’accident de Fukushima a eu des conséquences importantes sur la production nucléaire en Allemagne et au Japon. Les experts indépendants qui dès 2005 avaient tenté de mettre en garde sur l’irréalité d’une reprise du marché (1) n’ont pas été entendus.

C’est donc dans un marché atone qui contraste avec celui de l’électricité d’origine renouvelable en très rapide expansion que se trouve aujourd’hui placé notre « champion ».

Au niveau européen comme français trois phénomènes viennent se cumuler :

• La consommation d’électricité stagne depuis plusieurs années. RTE prévoit d’ici 2020, une croissance de la consommation d’électricité en Europe comprise entre +0,7% et ‐2% par an et en France, de + ou‐ 0,16% par an, en dépit des nouveaux usages de l’électricité régulièrement invoqués pour soutenir que les consommations vont repartir à la hausse (2). De plus la loi de transition énergétique française affiche l’ambition d’une division par deux de la consommation d’énergie en 2050 dont on a du mal à imaginer qu’elle concernera tous les produits énergétiques sauf l’électricité.

Cela n’a pas empêché Henri Proglio, le prédécesseur de l’actuel président d’EDF, il y a à peine plus d’un an, de déclarer, sans être contredit par sa tutelle, que le passage d’ici 2025 d’une production nucléaire de 75 à 50% de la consommation française d’électricité qui figure dans la loi n’entraînerait aucune fermeture de réacteur nucléaire puisque la consommation électrique nationale ne pouvait manquer d’augmenter d’ici cette date de 40% ou 50%.

Évolution de la consommation d’électricité en France depuis 2006 (TWh)

Source RTE

• Aucun pays européen n’envisage à court ou moyen terme de renforcer son parc nucléaire : l’Allemagne s’en dégage complétement, le Royaume-Uni se contente de maintenir sa production nucléaire en remplaçant vers 2025 ses plus vieux réacteurs par deux EPR à Hinkley Point, même la France a décidé de limiter la puissance de son parc à sa valeur actuelle.

• S’y ajoutent la chute récente des prix des combustibles les plus utilisés pour produire de l’électricité en concurrence avec le nucléaire sur un marché européen déjà saturé et la montée en puissance des capacités électriques renouvelables (éolien, photovoltaïque, biomasse) qui font chuter les prix de gros, ce qui n’incite pas les investisseurs à s’engager dans des projets à très forte intensité capitalistique.

Un contexte difficile donc qui ne date donc pas d’hier mais dont les dirigeants d’EDF comme les gouvernements successifs, prisonniers d’un discours volontariste, n’ont pas voulu prendre conscience, tant le dogme de l’augmentation inéluctable de la consommation d’électricité et de la supériorité française dans le domaine nucléaire s’est révélé prégnant.

Au début des années 2000, convaincue qu’un vaste marché international ne peut manquer de s’ouvrir à court et moyen terme, Areva propose un EPR clés en main à la Finlande, livrable en 2009. EDF, sans attendre le retour d’expérience d’Areva, suit en 2006 avec la construction d’un EPR à Flamanville, présenté comme la tête d’une série de réacteurs qui devraient remplacer à partir de 2018 les réacteurs français atteints par la limite d’âge (40 ans).

Les deux chantiers dérapent inexorablement, les coûts s’envolent d’un facteur 3 à 4. En 2016 aucun des deux réacteurs n’est encore en marche et des incertitudes majeures demeurent à la fois sur le coût, sur la date, voire même sur la possibilité de leur mise en route (3). Néanmoins une chose est à peu près sûre : le coût de production dépassera largement 100 €/MWh. C’est déjà le cas pour les deux EPR qu’EDF a proposé au Royaume-Uni à Hinkley Point, s’ils voient le jour (125 €/MWh garantis pendant 35 ans).

Durant cette même période EDF, engagée dans une politique intense d’acquisitions de sociétés à l’international et qui fait le pari qu’elle disposera de réacteurs type EPR sûrs et bon marché vers 2020, néglige la maintenance des réacteurs de son parc : l’investissement de maintenance reste inférieur à 1 G€ (4) par an jusqu’en 2007. Conséquence, le taux de disponibilité du parc tombe de 84% en 2005 à moins de 78% quatre ans plus tard. EDF prend alors conscience de la nécessité de réaliser des investissements annuels bien plus importants de l’ordre de 4 G€ par an, pour maintenir la productivité et le niveau de sûreté de son parc vieillissant.

Évolution des investissements de maintenance du parc nucléaire français (millions €)

Source : Cour des comptes

Mais en mars 2011, l’accident majeur de Fukushima vient rebattre les cartes. De nouvelles mesures de sûreté sont en effet exigées par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), mesures qui viennent grever le budget d’investissement initialement prévu. L’opération « Grand carénage » prévue par EDF d’ici 2025 est supposée répondre à cette double exigence de sûreté et de jouvence du parc. Estimée initialement à 55 G€2010, la facture s’élèverait en fait, selon la Cour des comptes (5), à 100 G€ d’ici 2030. Mais elle permettrait peut être, c’est tout au moins l’espoir d’EDF, de prolonger la durée de vie des réacteurs de10 ans supplémentaires, voire plus, ce qui permettrait de mieux amortir ce très gros investissement, d’ampleur comparable à l’investissement initial du parc actuel (96 Md€2010 (6). À condition que les solutions envisagées soient validées par l’ASN, réacteur par réacteur, ce qui n’est évidemment pas acquis.

Si tout va bien, le coût de production du MWh du parc rénové, autour de 63 à 70€/MWh (7), bien que largement supérieur au coût actuel du parc amorti, resterait très compétitif vis-à-vis de celui de l’EPR.

C’est la raison pour laquelle EDF, qui n’envisage manifestement pas d’autre alternative qu’un maintien d’un parc nucléaire d’importance analogue à celle d’aujourd’hui, tente cette opération délicate et risquée. Délicate parce qu’une incertitude pèse sur les conditions de prolongation de la durée de fonctionnement de chacun des réacteurs, risquée parce que les opérations de jouvence excluent des matériels aussi sensibles que la cuve et l’enceinte de confinement, des éléments essentiels de sûreté des installations qui ne sont pas remplaçables.

Un premier mur d’investissement nucléaire pour une entreprise déjà fortement endettée, auquel s’ajoutent une bonne vingtaine de milliards € (8) à débourser dans les années qui viennent pour construire les deux EPR qu’EDF a proposé au Royaume-Uni à Hinkley Point contre une promesse d’achat de l’électricité produite à un tarif élevé (125€/MWh) et le rachat de la section réacteurs d’Areva (2 milliards). Sans compter l’incertitude qui règne sur le montant des réserves à constituer pour le démantèlement des réacteurs ou le stockage des déchets nucléaires dont les coûts prévisionnels ne cessent d’augmenter et le casse tête de l’embauche et de la formation des 110 000 techniciens nécessaires avant 2020 (9).

Jean Bernard Lévy, le nouveau président d’EDF explicite sa stratégie à plus long terme en pariant (10) sur la réalisation d’un EPR compétitif en 2028, pour commencer à remplacer les premiers réacteurs âgés de 50 ans. L’histoire financière des différents paliers nucléaires montre l’ampleur du pari qu’il prend ainsi : il faudrait réduire le coût d’investissement des EPR d’un facteur au moins 2 par rapport à celui de Flamanville, 3 par rapport à ceux d’Hinkley Point pour produire de l’électricité autour de 60€/MWh alors que l’expérience historique montre que le gain d’investissement entre les têtes de série et la série n’a jamais dépassé 18%.


Données : Cour des comptes

Le déni de la loi sur la transition

Problème majeur, cette stratégie, en plus des risques de sûreté et des risques économiques et financiers qu’elle comporte, est en totale contradiction avec deux points majeurs de la loi de transition énergétique : la division par deux de la consommation finale d’énergie en 2050 (et donc une diminution de l’ordre de 15% en 2025), et la limitation à 50% du nucléaire dans la consommation électrique française en 2025 (11).

Quelques soient les efforts de pénétration de l’électricité dans de nouvelles applications, personne, à l’exception d’EDF, n’imagine d’augmentation significative de la consommation d’électricité en France en 2025, mais plutôt sa stagnation, voire sa décroissance. Comment alors satisfaire à la règle des 50% ?

Il n’est guère vraisemblable de multiplier par deux les exportations d’électricité actuelles (91 TWh en 2015), à la fois pour des raisons techniques (la capacité des lignes électriques transfrontalières) mais aussi économiques : la stagnation de la consommation d’électricité et le développement rapide de l’électricité renouvelable dans la plupart des pays européens conduit à une surcapacité qui retentit sur les prix de l’électricité hors pointe, qui s’effondrent en Europe.

Une autre solution serait de réduire le facteur de charge du parc nucléaire de 80 à 60%. Mais une telle réduction du nombre d’heures de production aurait pour conséquence une augmentation du coût moyen de production de 25% de 63-70€ à 79- 97€/MWh.

Seul l’arrêt de 15 à 25 des tranches nucléaires les plus anciennes du parc permettrait de respecter la règle des 50%. Cette stratégie permettrait des économies d’investissement de maintenance importantes à court terme (25 à 35G€) (12). Par contre elle rapprocherait d’une dizaine d’années les échéances du démantèlement problématique des centrales (13). Elle pose aussi évidemment des problèmes importants de réallocation d’emplois pour 8000 à 12000 travailleurs à EDF qu’il faudra former et affecter à d’autres tâches dans les 10 ans qui viennent.

Mais cette solution n’est manifestement pas envisagée pour l’instant par EDF ni par le gouvernement qui continuent à développer de nouvelles capacités d’électricité renouvelables pour tenter de se rapprocher de l’engagement de la France au niveau européen (14) de produire 23% d’électricité renouvelable en 2020 (contre 18,7% en 2015), sans pour autant réduire le moins du monde la puissance du parc nucléaire en fonctionnement. Aucune planification de fermeture de réacteurs n’est envisagée, à l’exception de la centrale de la fermeture de Fessenheim renvoyée quant à elle après l’élection présidentielle de 2018 et indexée sur la mise en route de Flamanville...

En fait, EDF et le gouvernement sont pris au piège entre trois contraintes contradictoires :

• faire croître rapidement la proportion d’électricité renouvelable dans la consommation d’électricité à 23% en 2025 et en 2030, objectif d’autant moins difficile que cette consommation est faible,

• faire décroître fortement la proportion d’électricité nucléaire destinée à la consommation française, objectif d’autant moins difficile que cette consommation est élevée,

• faire participer la consommation d’électricité à la décroissance continue de la consommation d’énergie finale nécessaire à sa division par deux en 2050, objectif compatible avec le premier objectif mais incompatible avec le second…

En renvoyant en fait au prochain quinquennat des décisions certes douloureuses en terme d’emploi, le gouvernement et EDF jouent sans aucun doute la politique du fait accompli. Il deviendra en effet de plus en plus évident, dès avant 2020, que ni les uns ni les autres des objectifs précédents ne seront respectés : ni bien entendu et de loin les 50% de nucléaire, ni les 23% de renouvelables en 2020 qui supposeraient de pratiquement doubler la production d’électricité renouvelable cumulée actuelle, hors hydraulique, ni les économies d’électricité indispensables.

Cette stratégie du laisser faire, dispendieuse et risquée, ne fait que repousser à plus tard la question inéluctable du démantèlement tout en enfermant la France dans une spécificité dont elle risque de faire les frais dans 15 ans en n’ayant plus d’autre choix que le nucléaire, quelque soit son coût, pour les 60 ans qui suivront.

En continuant à dépendre principalement à court et moyen terme d’une énergie qui se caractérise par l’hyper-concentration de ses installations (plusieurs milliers de MW par site) et la rigidité de sa production, EDF tourne délibérément le dos à l’évolution des systèmes énergétiques qui se développe en Europe. Les progrès du numérique et des transmissions rendent en effet dès maintenant possible le dialogue en temps réel au niveau local entre consommateurs et producteurs de vecteurs énergétiques divers et complémentaires. Le développement des moyens de production d’électricité locaux (renouvelables ou non), l’émergence de solutions de stockage décentralisées et de lissage des pointes de consommation engendrent dès maintenant dans des pays comme l’Allemagne ou le Danemark une modification importante de l’architecture des réseaux : il s’agit en effet de passer d’un réseau fonctionnant essentiellement en sens unique depuis quelques sites de production jusqu’au consommateur, à un système de dialogue constant entre une myriade de producteurs et de consommateurs en recherchant à chaque instant l’optimisation des comportements des uns et des autres. En restant largement prisonnière d’une production nucléaire rigide toujours plus concentrée et de l’architecture maître-esclave qu’elle entraîne pour le réseau, la France se trouvera très mal placée pour accueillir l’arrivée massive des énergies renouvelables qui se profile d’ici 2030.

Le PDG d’EDF, plutôt que de quémander comme il le fait (15) des subventions déguisées pour poursuivre ses errements, ferait mieux, pour une fois, de se soumettre aux engagements qui découlent des lois votées par la représentation nationale, après un long débat, plutôt que d’attendre des jours politiques éventuellement meilleurs pour le lobby nucléaire en déconfiture.

Benjamin Dessus
Président de l’association Global Chance

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Notes

(1) Voir les rapports annuels World Nuclear Industry Status Report de Mycle Schneider, ainsi que les publications de Global Chance consacrées à cette question.

(2) En France par exemple, l’introduction de 5 millions de véhicules électriques dans le parc avant 2025, évidemment bien improbable (il n’en existe que 40 000 aujourd’hui) n’entraînerait qu’une augmentation de consommation de 15 TWh d’électricité (3% de la consommation actuelle).

(3) En particulier du fait des défauts relevés sur le fond de la cuve du réacteur actuellement en expertise.

(4) G€ =milliard d’€.

(5) Cour des comptes, rapport 2015, page 111.

(6) Cour des comptes, Les coûts de la filière nucléaire (2012)

(7) Cour des comptes, rapport 2015, page 124.

(8) 67% d’un coût de 24 milliards de livres.

(9) « L’ensemble des projets industriels d’EDF et leurs répercussions sur la filière nucléaire devraient nécessiter 110 000 recrutements d’ici 2020 dans les emplois directs et indirects », Cour des comptes, rapport 2015, page 126.

(10) « EDF veut renouveler le parc nucléaire grâce à ces EPR », Challenges, 21 octobre 2015.

(11) le respect d’une telle consigne en 2015 supposerait de faire chuter la production nucléaire de 416 à 245 TWh environ.

(12) Sur la base de l’évaluation de la Cour des comptes (1600€/kW).

(13) Le coût de 300€/kW retenu par EDF pour constituer ses provisions pour démantèlement est contesté par la Cour des comptes.

(14) Paquet climat 2020 : 23% d’électricité renouvelable dans la consommation électrique nationale.

(15) « Le PDG d’EDF demande à l’État "un rattrapage sur les tarifs réglementés des particuliers" », Jean-Michel Bezat, Le Monde, 16 février 2016.

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