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EDF : la fin de l’État dans l’État ?

Dans son éditorial du 17 février, le quotidien Le Monde évoquait « la fin d’une époque où EDF et son armée d’ingénieurs du nucléaire, véritable État dans l’État, dictaient aux gouvernements la politique de la France ». On pourrait s’en réjouir pour la démocratie si les circonstances n’étaient pas si graves pour le service public et les finances de l’État, et si, au moins, c’était tout à fait exact. En effet, la stratégie d’EDF, dispendieuse et risquée, ne fait que repousser à plus tard la question inéluctable du démantèlement, tout en enfermant la France dans le piège nucléaire d’un système électrique rigide et concentré pour les 60 ans qui suivront 2030. Et le président de l’« électricien national », en optant, ouvertement et au mépris de la loi votée par la représentation nationale, pour le passage en force et la politique du fait accompli, le tout sans aucune réaction du gouvernement, apporte la démonstration qu’EDF, plus que jamais, reste « un État dans l’État », mais dans un État démissionnaire, au risque d’un dépérissement supplémentaire de notre démocratie.


Page publiée en ligne le 9 mars 2016

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EDF : la fin de l’État dans l’État ? (Benjamin Dessus)
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EDF : LA FIN DE L’ÉTAT DANS L’ÉTAT ?

Benjamin Dessus, AlterEcoPlus.fr, mercredi 24 février 2016

La découverte récente des difficultés d’EDF avec la chute de la valeur de ses actions - de 85,50 € le 22 novembre 2007 à 10,90 € le 18 février dernier (une perte de valeur de 157 milliards d’euros de 2016 pour l’État actionnaire) - et les craintes suscitées pour l’avenir par le mur d’investissement à réaliser pour engager la politique que son président a présentée le 16 février suscitent évidemment de nombreux commentaires.

Dans son éditorial du 17 février, le quotidien Le Monde y voit « la fin d’une époque où EDF et son armée d’ingénieurs du nucléaire, véritable État dans l’État, dictaient aux gouvernements la politique de la France ». On pourrait s’en réjouir pour la démocratie si les circonstances n’étaient pas si graves pour le service public et les finances de l’État, et si, au moins, c’était tout à fait exact.

Qu’en est-il ? Le président d’EDF, Jean-Bernard Lévy, nous annonçait le 16 février dernier qu’« il n’y a pas de fermeture de centrales de prévue dans les dix ans à venir », qu’EDF va continuer à exploiter l’ensemble de son parc qui produit 75 % de l’électricité nationale, en prolonger la durée de vie de dix ou vingt ans et assurer la relève avec des EPR. À nous, donc, consommateurs, de rendre compatible sa décision avec la loi de transition énergétique qui impose que la production nucléaire ne dépasse pas 50 % de la consommation intérieure d’électricité en 2025, en accroissant de 50 % notre consommation d’ici à cette date. Et cela devrait nous coûter cher, puisque, dans le même temps, EDF demande à l’État de lui garantir un prix du nucléaire sur trente ou quarante ans et un relèvement des tarifs aux particuliers (1)…

L’état des lieux

C’est bien vrai que le nucléaire et donc EDF sont aujourd’hui dans une situation difficile :

avec une consommation d’électricité qui stagne depuis plusieurs années (voir figure ci-dessous) et dont la croissance en Europe d’ici à 2020 se situera selon RTE entre + 0,70 % et – 2 % par an et, en France, de + ou – 0,16 % par an, malgré les nouveaux usages de l’électricité régulièrement invoqués pour justifier un retour à la hausse (2) ;

• avec une loi de transition énergétique qui impose une division par deux de la consommation d’énergie en 2050 dont on a du mal à imaginer qu’elle concernera tous les produits énergétiques sauf l’électricité ;

avec une production mondiale d’électricité nucléaire qui a chuté depuis 2011 de 12 %, comme l’avaient prévu les experts indépendants dès 2005 sans être jamais entendus (3).

C’est à un marché atone peuplé de nouveaux concurrents dans le domaine nucléaire, qui contraste avec celui de l’électricité d’origine renouvelable en très rapide expansion, que se trouve donc aujourd’hui confronté EDF. S’ajoutent à ses difficultés la chute récente des prix des combustibles fossiles et la montée en puissance des renouvelables sur un marché européen déjà saturé qui font chuter les prix de gros, et la perte du monopole de vente d’électricité d’EDF sur le sol national.

Cela ne date pas d’hier, mais les dirigeants d’EDF comme les gouvernements successifs n’ont manifestement pas voulu en prendre conscience, tant le dogme de l’augmentation inéluctable de la consommation d’électricité et de la supériorité française dans le domaine nucléaire s’est révélé prégnant.

Trop sûr de soi

Au début des années 2000, sûr de son excellence nucléaire, EDF se lance dans des acquisitions de sociétés à l’international en faisant le pari qu’il disposera de réacteurs type EPR bon marché vers 2020, puisqu’Areva vient de proposer un EPR clés en main à la Finlande, livrable en 2009, et que lui-même suit en 2006 avec la construction d’un EPR à Flamanville.

Du coup, l’entreprise néglige la maintenance des réacteurs de son parc : l’investissement de maintenance reste inférieur à 1 milliard d’euros par an jusqu’en 2007 et le taux de disponibilité du parc tombe de 84 % en 2005 à moins de 78 % en 2009. Il va falloir investir nettement plus dès 2008 (voir figure ci-dessous) pour maintenir la productivité et le niveau de sûreté du parc vieillissant.

Mais en mars 2011, l’accident majeur de Fukushima vient rebattre les cartes. Les nouvelles mesures de sûreté exigées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) viennent grever le budget d’investissement initialement prévu. L’opération de « grand carénage » prévue par EDF d’ici à 2025 doit répondre à cette double exigence de sûreté et de jouvence du parc. Estimée à 55 milliards d’euros jusqu’en 2025, la facture s’élèverait selon la Cour des comptes à 100 milliards d’euros jusqu’en 2030 (4). Mais elle permettrait peut-être, espère EDF, de prolonger la durée de vie des réacteurs de 10 ou 20 ans de plus et de mieux amortir ce très gros investissement, d’ampleur comparable à celui du parc actuel (96 milliards d’euros de 2010) (5). À condition que les solutions envisagées soient validées par l’ASN, réacteur par réacteur, ce qui n’est évidemment pas acquis.

Si tout va bien, le coût de production du MWh du parc rénové, entre 63 et 70 euros (6), bien que largement supérieur au coût actuel du parc amorti, resterait très compétitif vis-à-vis de celui de l’EPR qui s’est révélé un fiasco. En effet, depuis l’origine, les deux chantiers dérapent inexorablement. Les coûts se sont déjà envolés de 3 milliards d’euros à plus de 9 milliards pour l’EPR finlandais et à 10,5 milliards pour celui de Flamanville, alors qu’aujourd’hui aucun des deux n’est encore en marche et que des incertitudes majeures demeurent à la fois sur le coût, la date, voire même la possibilité de leur mise en route (7). Personne n’espère plus qu’ils fournissent 1 MWh à moins de 110 ou 120 euros.

Dans le mur de l’investissement

C’est la vraie raison pour laquelle EDF tente cette opération délicate et risquée. Délicate, parce que l’incertitude pèse sur les conditions de prolongation du fonctionnement de chacun des réacteurs. Risquée, parce que les opérations de jouvence excluent des matériels comme la cuve, l’enceinte de confinement et les circuits électriques qui la traversent, des éléments essentiels de sûreté des installations qui ne sont pas remplaçables.

Cette prolongation du parc représente un mur d’investissement nucléaire pour l’entreprise, auquel s’en ajoutent d’autres. Il y a une bonne quinzaine de milliards d’euros (8) à débourser pour construire les deux EPR que propose EDF au Royaume-Uni à Hinkley Point contre le rachat de l’électricité produite à 120 euros/MWh pendant trente-cinq ans. Il faut également compter avec le rachat de la section réacteurs d’Areva, pour 2 milliards d’euros. Sans oublier le démantèlement des réacteurs ou le stockage des déchets, dont les coûts prévisionnels ne cessent d’augmenter (9) : le coût du projet Cigéo de stockage des déchets hautement radioactifs, initialement évalué en 2005 à 16,5 milliards d’euros (10), a par exemple été réévalué par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) fin 2015 à 34 milliards d’euros, avant d’être arbitrairement fixé par Ségolène Royal à 25 milliards. S’y ajoute le casse-tête de l’embauche et de la formation des 110 000 techniciens nécessaires avant 2020 (11).

À plus long terme, EDF parie sur la réalisation d’un EPR compétitif pour commencer à remplacer les premiers réacteurs âgés de 50 ans en 2028 (12). Mais il faudrait réduire le coût d’investissement d’un facteur d’au moins 2 à 2,5 par rapport aux EPR de Flamanville et d’Hinkley Point pour produire de l’électricité compétitive autour de 60-65 euros/MWh. Un pari énorme, puisque l’expérience historique montre que le gain entre les têtes de série et la série n’a jamais dépassé 18 %.

Vous avez parlé de transition énergétique ?

Problème, cette stratégie est en contradiction avec deux points majeurs de la loi de transition énergétique : d’une part, la division par deux de la consommation finale d’énergie en 2050 et sa chute de 20 % en 2030 (et donc une diminution de l’ordre de 15 % en 2025), d’autre part, la limitation à 50 % du nucléaire dans la consommation électrique française en 2025.

Le respect d’une telle consigne supposerait de faire chuter la production nucléaire de 416 TWh aujourd’hui à environ 245 TWh dans dix ans. En effet, quels que soient les efforts de pénétration de l’électricité dans de nouvelles applications, personne (y compris probablement le président d’EDF) n’imagine une augmentation, mais plutôt une stagnation, voire une décroissance de la consommation d’électricité en France en 2025.

Il n’est pas vraisemblable non plus de multiplier par deux les exportations d’électricité actuelles (91 TWh en 2015), à la fois pour des raisons techniques (la limite de capacité des lignes électriques transfrontalières) et parce que la surcapacité de la plupart des pays européens retentit sur les prix de l’électricité hors pointe qui s’effondrent. Il n’est pas davantage envisageable de réduire le facteur de charge du parc nucléaire. Ainsi, une baisse de 80 % à 60 % du niveau d’utilisation des centrales provoquerait une augmentation du coût moyen de production de 25 %, de 65 euros/MWh à plus de 80 euros/MWh.

En fait, seul l’arrêt d’une vingtaine de tranches nucléaires du parc, comme l’indique la Cour des comptes (13), permettrait de respecter la règle des 50 %, avec à la clé des économies d’investissement de maintenance de 25 à 35 milliards d’euros (14). En revanche, elle rapprocherait d’une dizaine d’années les échéances du démantèlement problématique des centrales (15) et poserait aussi évidemment des problèmes de réallocation d’emplois pour 8 000 à 12 000 travailleurs à EDF qu’il faudra former et affecter à d’autres tâches dans les dix ans qui viennent.

La France, ainsi, fait face à trois objectifs qui se retrouvent en contradiction :

• faire croître rapidement la proportion d’électricité renouvelable dans la consommation d’électricité de 18,2 % aujourd’hui (16) à 23 % en 2020 comme la France s’y est engagée (17). Un objectif d’autant plus facile à atteindre que cette consommation est faible ;

• faire décroître fortement la proportion de nucléaire de 75 à 50 %. Un objectif inversement d’autant plus facile que la consommation est élevée ;

• faire participer la consommation d’électricité à la décroissance continue de la consommation d’énergie finale nécessaire à sa division par deux en 2050. Un objectif en synergie avec le premier, mais qui est en conflit avec le second.

Devant ces trois objectifs, le président d’EDF choisit manifestement le passage en force et la politique du fait accompli. Aussi, il va devenir chaque jour plus clair, dès avant 2020, que ni les 50 % de nucléaire, ni les 23 % de renouvelables en 2020 (18), ni les économies d’électricité indispensables ne seront au rendez-vous.

Une absence de vision

Dispendieuse et risquée, cette stratégie ne fait que repousser à plus tard la question inéluctable du démantèlement et enferme la France dans le choix nucléaire, quel que soit son coût, pour les soixante ans qui suivront 2030. En restant volontairement prisonnier d’une production nucléaire rigide toujours plus concentrée et de l’architecture maître-esclave qu’elle entraîne pour le réseau, EDF passe à côté de la révolution qui s’opère déjà aux États-Unis et dans les pays du nord de l’Europe dans l’architecture des réseaux avec les progrès du numérique, le développement des moyens de production d’électricité locaux et l’émergence de solutions de stockage décentralisées. L’électricien français se trouvera très mal placé pour accueillir l’arrivée massive des énergies renouvelables qui se profile d’ici à 2030.

Un déni de démocratie

Le président d’EDF, en affichant ainsi sa politique, propose unilatéralement sa propre définition de la transition énergétique (en fait le maintien d’un presque tout-nucléaire pour les cent ans qui viennent), mais demande en plus à l’État comme au consommateur de s’engager quoi qu’il arrive à en financer les surcoûts pour éviter de succomber devant la concurrence. Le tout sans aucune réaction du gouvernement.

Curieuse conception de la notion de service public qu’on associait encore à notre entreprise nationale. Curieuse conception aussi de la démocratie que d’ignorer ouvertement la loi votée par la représentation nationale, après un long débat.

De fait, EDF reste plus que jamais un État, mais dans un État démissionnaire, au risque d’un dépérissement supplémentaire de notre démocratie.

Benjamin Dessus
Président de Global Chance

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Notes

(1) « EDF alerte l’État sur sa situation financière », Les Échos, 16 février 2016.

(2) En France, par exemple, l’introduction dans le parc de 5 millions de véhicules électriques avant 2025, évidemment bien improbable (il n’en existe que 40 000 aujourd’hui), n’entraînerait qu’une augmentation de consommation de 15 TWh d’électricité (3 % de la consommation actuelle).

(3) Voir les rapports annuels World Nuclear Industry Status Report de Mycle Schneider, mais aussi les publications de Global Chance sur ce thème.

(4) Cour des comptes, rapport 2015, page 111.

(5) Cour des comptes, « Les coûts de la filière électronucléaire », janvier 2012.

(6) Cour des comptes, rapport 2015, page 124.

(7) En particulier du fait des défauts relevés sur le fond de la cuve du réacteur actuellement en expertise.

(8) 67 % d’un coût de 24 milliards de livres.

(9) « France, which operates Europe’s largest fleet of nuclear plants, is heavily underfunded, having earmarked assets only worth 23 billion euros, less than a third of 74,1 billion euros in expected costs », Reuters World, 16 février 2016 9:37am.

(10) Cour des comptes, « Les coûts de la filière électronucléaire », janvier 2012, page 151.

(11) « L’ensemble des projets industriels d’EDF et leurs répercussions sur la filière nucléaire devraient nécessiter 110 000 recrutements d’ici 2020 dans les emplois directs et indirects », Cour des comptes, rapport 2015, page 126.

(12) « EDF veut renouveler le parc nucléaire grâce à ses EPR », Challenges, 21 octobre 2015.

(13) Cour des comptes, rapport 2015, pages 130-134.

(14) Sur la base de l’évaluation de la Cour des comptes (1 600 euros/kW).

(15) Le coût de 300 euros/kW (18,4 milliards d’euros pour 63 GW) retenu par EDF pour constituer ses provisions pour démantèlement est contesté par la Cour des comptes dans un rapport thématique sur la filière nucléaire publié en 2012 (page 114), au vu des estimations étrangères qui situent ces coûts entre 20 et 62 milliards d’euros.

(16) 92 TWh, dont 59 d’hydraulique et 33 d’éolien solaire et biomasse.

(17) Paquet climat 2020 : 23 % d’électricité renouvelable dans la consommation électrique nationale.

(18) Cela supposerait en effet de pratiquement doubler la production d’électricité renouvelable cumulée actuelle, hors hydraulique.

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