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L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français

Processus de décision, options de renforcement et coûts associés à une éventuelle prolongation d’exploitation au delà de 40 ans des réacteurs d’EDF

L’échéance des 40 ans des 58 réac­teurs nucléaires d’EDF est une étape majeure qui n’a pas été suffisamment anticipée, alors que près des deux tiers doit l’atteindre d’ici à 2025. Face à ce retard, pointé par la Cour des Comptes comme par l’Autorité de sûreté nucléaire, des décisions urgentes sont cruciales pour maîtriser la sûreté et les coûts, tout en permettant une évolution du parc compatible avec l’engagement, pris par François Hollande, de ramener la part du nucléaire à 50 % de la production d’électricité à l’horizon 2025. Cette urgence est d’autant plus grande qu’EDF mise depuis 2008 sur une prolongation jusqu’à 50 voire 60 ans de durée de vie, arguant que cette option sera la moins coûteuse - l’exploitation prolongée des réacteurs constituant dès lors une « rente » à saisir - tout en ne posant pas de problème de sûreté majeur. Mais l’analyse détaillée du parc nucléaire, du cadre réglementaire, des enjeux de sûreté et des conditions dans lesquelles des prolongations pourraient être envisagées montre au contraire qu’il s’agit d’opérations complexes, potentiellement très coûteuses, et dont la faisabilité réglementaire et technique ne saurait être garantie.


Page publiée en ligne le 28 mars 2014
Dernière mise à jour : 13 mai 2014 à 13h40

Sur cette page :

L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français (introduction vidéo - Yves Marignac)

Rapport sur le nucléaire : exploiter au-delà de 40 ans est cher et risqué (communiqué)

L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français (rapport Wise Paris)

Interventions & auditions de Yves Marignac (Parlement européen, Assemblée nationale)

« M’enfin, tout le monde a le droit de se tromper » (Henri Proglio, PDG d’EDF, 6 mai 2014)

Revue de presse (Le Monde, Mediapart, Actu-Environnement, Le Figaro, Les Échos...)

À découvrir également sur le site de Global Chance (dossiers et documents)


L’ÉCHÉANCE DES 40 ANS POUR LE PARC NUCLÉAIRE FRANÇAIS

Directeur de Wise Paris et auteur pour Greenpeace France d’un important rapport sur « L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français », Yves Marignac en détaille pour la Fondation de l’Écologie Politique les principaux points, soulignant notamment les risques en termes de sûreté et les enjeux démocratiques et économiques du prolongement de la durée de vie des réacteurs français.

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RAPPORT SUR LE NUCLÉAIRE :
EXPLOITER AU-DELÀ DE 40 ANS EST CHER ET RISQUÉ

Paris, le 25 février 2014 – Greenpeace présente ce matin un rapport que l’ONG a commandé à Yves Marignac, directeur du cabinet Wise-Paris, qui analyse les enjeux liés au vieillissement des réacteurs nucléaires français au-delà de 40 ans d’exploitation. Le rapport envisage différents scénarios prospectifs de renforcement de ces réacteurs en fonction du degré d’exigence et de sûreté applicable et en analyse les coûts liés.

« D’après ce rapport, si EDF voulait exploiter ses réacteurs au-delà de 40 ans dans des conditions de sûreté proches de celles des nouveaux EPR, cela pourrait coûter 4 fois plus cher qu’annoncé, soit environ 4 Milliards d’euros par réacteur, déclare Sébastien Blavier, chargé de campagne nucléaire pour Greenpeace. Ce rapport montre également que le Grand Carénage d’EDF tel qu’annoncé par l’électricien s’inscrit dans un cadre de sureté incomplet. »

Sur la base des conclusions de cette étude, Greenpeace demande à ce que la future loi sur l’énergie fixe la limite d’âge de 40 ans comme durée de vie maximale des réacteurs français. Ce plafonnement devra être assorti d’un objectif d’au moins 45% d’énergies renouvelables pour la France d’ici 2030 pour pouvoir anticiper le remplacement des capacités nucléaires désinstallées progressivement.

Un défi industriel et de sûreté

La France est un pays particulièrement concerné par cette problématique. En effet, 80% des centrales nucléaires vont atteindre l’âge de 40 ans entre 2017 et 2027. Depuis plusieurs mois, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) met en garde publiquement sur l’incertitude qui entoure une éventuelle extension, au-delà de 40 ans, de la durée de fonctionnement des réacteurs nucléaires français.

Le présent rapport montre l’ampleur du défi industriel et de sûreté qui se présente à EDF si elle souhaite étendre le fonctionnement de ses réacteurs. C’est ce défi auquel est censé répondre le programme « Grand Carénage », dont l’investissement a été chiffré à 55 milliards d’euros par EDF.

Des décisions à inscrire dans la loi sur l’énergie

Cette éventuelle prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires s’inscrit dans le contexte de la future loi de programmation sur l’énergie. Cette loi devra préciser l’engagement de François Hollande de réduire à 50% la part du nucléaire dans l’électricité française d’ici 2025. Actuellement en cours de finalisation au sein des ministères concernés, elle doit être votée en 2014 avec près de deux ans de retard sur le calendrier annoncé.

(Source : Greenpeace France)

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L’ÉCHÉANCE DES 40 ANS POUR LE PARC NUCLÉAIRE FRANÇAIS

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Synthèse / Sommaire / Conclusions et recommandations

TÉLÉCHARGEMENT

L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français (fichier pdf, 11 Mo)
Processus de décision, options de renforcement et coûts associés à une éventuelle prolongation d’exploitation au delà de 40 ans des réacteurs d’EDF
Yves Marignac, Wise Paris, 22 février 2014, 171 pages
Rapport commandité par Greenpeace France

SYNTHÈSE

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L’échéance des 40 ans de durée de vie des 58 réacteurs nucléaires d’EDF est une étape majeure qui n’a pas été suffisamment anticipée, alors que près des deux tiers doit l’atteindre d’ici à 2025. Face à ce retard, pointé par la Cour des Comptes comme par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), des décisions urgentes deviennent cruciales pour maîtriser la sûreté, les coûts, et une évolution du parc compatible avec l’engagement de ramener la part du nucléaire à 50 % de la production d’électricité à l’horizon 2025 fixé par le Président de la République.

Cette urgence est d’autant plus grande qu’EDF a fait le choix stratégique, à partir de 2008, de retarder l’éventuel remplacement de son parc par des nouveaux réacteurs, au profit d’une prolongation jusqu’à 50 voire 60 ans de durée de vie. Cette stratégie s’appuie sur l’idée que cette prolongation ne pose pas de problème de sûreté majeur, qu’elle est l’option la moins coûteuse et que l’exploitation prolongée des réacteurs constitue une « rente » dont il faut se saisir.

L’analyse détaillée de la situation du parc nucléaire, du cadre réglementaire, des enjeux de sûreté et des conditions dans lesquelles des prolongations pourraient être envisagées montre au contraire qu’il s’agit d’opérations complexes, potentiellement très coûteuses, et dont la faisabilité réglementaire et technique ne saurait être garantie.

Scénarios et coûts

La présente étude imagine les scénarios de renforcement auxquels pourraient conduire différents niveaux d’exigence de sûreté applicables au delà de 40 ans. Elle montre que les investissements nécessaires à la prolongation de durée de vie pourraient être plus de quatre fois supérieurs à ce qu’envisage aujourd’hui EDF, si ces exigences devaient se rapprocher sérieusement de celles de nouveaux réacteurs comme l’EPR.

EDF n’a pas encore communiqué sur le détail des opérations et des coûts prévus dans son plan de prolongation de la durée de vie des réacteurs. Partie de 400 M€ par réacteur en 2008, sa prévision a depuis été relevée pour atteindre, dans le plan de « grand carénage » programmé à partir de 2015, un total de 55 Md€ pour l’ensemble du parc (dont 10 Md€ environ consacrés aux renforcements issus du retour d’expérience de la catastrophe nucléaire survenue en 2011 à Fukushima).

Malgré des incertitudes fortes sur les coûts, un scénario d’exigences élevées pourrait conduire, selon la décomposition des renforcements correspondants et de leur coût proposée dans cette étude, à un investissement moyen d’environ 4,5 Md€ par réacteur.

Quelques dispositifs lourds essentiels pour satisfaire ces exigences, tels que la « bunkerisation » de certains éléments vitaux et la construction d’une enceinte de protection des piscines de combustible, représentent plus de la moitié de cette estimation. Un scénario médian, renonçant à ces dispositifs tout en maintenant certaines exigences, coûterait néanmoins environ 2 Md€ par réacteur. Seul un scénario de sûreté dégradée, où les renforcements consentis ne compensent pas les faiblesses connues des réacteurs vieillissants, conduit à une estimation d’environ 0,8 Md€ par réacteur.

Exigences de sûreté

Ces scénarios s’appuient sur une analyse détaillée des caractéristiques, du fonctionnement et des principes de sûreté des réacteurs, des enjeux de sûreté liés au vieillissement et des enseignements de Fukushima, ainsi que des prescriptions imposées à ce titre à EDF par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Les réacteurs ont été conçus pour une durée de vie technique ne dépassant pas 40 ans. Le vieillissement de leurs équipements peut être combattu, et ses effets retardés, mais il dégrade inéluctablement les performances d’éléments lourds non remplaçables tels que la cuve du réacteur et son enceinte de confinement, tout en augmentant le risque de défaillance des équipements diffus.

Par ailleurs, le parc nucléaire a été conçu entièrement et déployé pour l’essentiel avant les accidents nucléaires de Three Mile Island (1979) et Tchernobyl (1986). La catastrophe de Fukushima a définitivement mis en évidence les défaillances profondes de la doctrine de « défense en profondeur » de ces réacteurs vis-à-vis du risque d’accident majeur.

La prolongation de leur exploitation suppose l’application des exigences de sûreté beaucoup plus strictes qui s’imposent progressivement après Fukushima à des réacteurs non conçus pour ce genre de scénarios, et dont la vulnérabilité augmente en raison des dégradations liées au vieillissement. Il n’est pas certain que les solutions techniques existent pour concilier durablement ces contraires.

Beaucoup de prescriptions imposées par l’ASN dans le cadre des réexamens de sûreté à 30 ans ou des évaluations complémentaires de sûreté restent suspendues à des études ou qualifications supplémentaires. Des sujets majeurs tels que l’élargissement des scénarios d’accident, ou encore la prise en compte du vieillissement dans ces scénarios les plus sévères, restent en suspens.

Il n’est plus envisageable de poursuivre le processus d’amélioration continue du référentiel de sûreté qui a prévalu jusqu’ici. La France doit définir un référentiel nouveau et spécifique, adapté aux enjeux de l’exploitation éventuelle de ses réacteurs nucléaires au delà de leur dimensionnement initial pour 40 ans dans le contexte de l’après Fukushima.

Processus de décision

Le risque de fait accompli en faveur de prolongations et le lien étroit entre leur rentabilité, leur faisabilité, et leur niveau de sûreté exigent la mise en place au plus vite d’un cadre de décision qui n’existe pas aujourd’hui. Ce processus devra répondre aux besoins de visibilité industrielle d’EDF, aux principes fondamentaux d’accès à l’information et de réelle participation du public aux décisions, et au respect des orientations fixées dans le cadre de la politique énergétique.

Des nouveaux mécanismes doivent définir, dans le cadre d’un dispositif global de planification énergétique conforme aux engagements, les conditions dans lesquelles des décisions individuelles de fermeture pourront s’imposer aux différents réacteurs avant 40 ans, et celles dans lesquelles leur prolongation pourrait être envisagée au delà.

Le changement de référentiel et les renforcements associés à une éventuelle prolongation constituent des modifications telles qu’elle est assimilable, du point de vue réglementaire, à la création d’une nouvelle Installation nucléaire de base (INB). Celle-ci donne notamment lieu à une procédure d’enquête publique, et au delà de 300 M€, à une saisine de droit de la Commission nationale du débat public (CNDP). Un débat public par réacteur concerné, ou en amont autour d’orientations génériques sur la prolongation de durée de vie, doit donc être également envisagé.

Facteur temps

Le facteur temps constitue, compte tenu du calendrier très tendu, un enjeu essentiel. Le phasage entre les décisions et les éventuels travaux doit éviter à la fois le risque de prolongations « forcées » par des investissements anticipés et celui d’investissements perdus par des refus tardifs.

Il faut, conformément à l’engagement de l’ASN, anticiper l’ensemble des actions pour s’assurer qu’aucun réacteur ne fonctionne au-delà de 40 ans sans avoir fait l’objet d’une autorisation de prolongation et subi les travaux de renforcement nécessaires à cette éventuelle autorisation.

C’est un défi majeur, au regard des incertitudes à lever, de la prévision de charge engendrée par ce programme, et de la dérive d’ores et déjà observée. Sur 27 réacteurs dépassant 30 ans de fonctionnement depuis leur démarrage, seuls cinq ont obtenu une autorisation de poursuite d’exploitation, en moyenne après plus de 34 ans, tandis qu’onze n’ont pas commencé leur réexamen.

Avec un bilan de l’état technique et réglementaire du parc vis-à-vis de l’échéance des 40 ans, une analyse critique des enjeux de sûreté attachés aux prolongations de réacteurs au delà, des propositions de scénarios techniques de renforcement correspondants et des premières estimations de coûts associés, ce rapport espère contribuer à la réflexion nécessaire sur les décisions à prendre rapidement.

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SOMMAIRE

1. Introduction

2. Problématique PLEX
2.1. Contexte général
a. Stratégie de prolongation de la durée de vie
b. Incertitude et manque de retour d’expérience

2.2. Cas de la France
a. Émergence d’une stratégie PLEX
b. Enjeux économiques d’une prolongation
c. Incertitude sur les investissements pour la prolongation
d. Risque de décisions implicites imposées

2.3. Mise en débat

3. Parc de réacteurs français
3.1. Statut des réacteurs exploités par EDF
a. Paliers de construction du parc nucléaire français
b. Principaux jalons de la vie des réacteurs
c. Situation réglementaire des réacteurs en exploitation

3.2. Caractéristiques des réacteurs d’EDF
a. Principe de fonctionnement commun des réacteurs
b. Principaux composants des réacteurs
c. Principales fonctions de sûreté
d. Principaux accidents graves considérés

4. Enjeux de sûreté
4.1. Enjeux du vieillissement
a. Problématique du vieillissement
b. Phénomènes spécifiques de vieillissement des matériaux
c. Gestion du vieillissement

4.2. Enjeux de la réévaluation post-Fukushima
a. Problématique post-Fukushima
b. Augmentation de la robustesse des centrales
c. Insuffisances des évaluations complémentaires de sûreté

5. Renforcements engagés
5.1. Référentiel de sûreté
5.2. Exigences de renforcement applicables
a. Réexamens de sûreté
b. Exigences introduites après Fukushima

5.3. Prescriptions de renforcement appliquées
a. Renforcements applicables tirés des ECS
b. Renforcements issus des troisièmes visites décennales
c. Insuffisances et perspectives

6. Scénarios de renforcement
6.1. Enjeux des scénarios
a. Niveaux d’exigence
b. Enjeux de procédure
c. Enjeux de calendrier

6.2. Palette de scénarios
a. Limites et objectifs des scénarios
b. Typologie de trois scénarios : « sûreté dégradée » / « sûreté préservée » / « sûreté renforcée »

7. Analyse des scénarios
7.1. Caractérisation des scénarios
a. Protection contre les agressions
b. Robustesse diffuse
c. Prévention et gestion des accidents en réacteur
d. Prévention et gestion des accidents en piscine
e. Moyens ultimes de contrôle et de secours
f. Tableau récapitulatif

7.2. Comparaison des coûts des scénarios
a. Méthode d’estimation des coûts
b. Estimations des coûts de renforcement
c. Résultats globaux

8. Conclusions et recommandations

Annexe

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CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS

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Une large part des 58 réacteurs nucléaires français s’approche des 40 ans de durée de vie, qui marquent à la fois le maximum prévu dans les études de conception des réacteurs, et le maximum autorisé dans le cadre réglementaire actuel. Pourtant, comme la situation brossée dans cette étude le montre, les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies pour une gestion maîtrisée de cette échéance cruciale sur le plan des risques, des coûts et de la transparence des choix.

Il existe un grand risque d’aller vers des prolongations de réacteurs décidées par défaut dans un cadre politique et réglementaire insuffisant pour en fixer pleinement les exigences du point de vue de la sûreté, en mesurer sérieusement les conséquences du point de vue économique, et pour en assurer le caractère démocratique. Au delà des constats tirés de cette analyse, des actions doivent être engagées pour retrouver la maîtrise publique des décisions à prendre.

Aucune « décision » n’a donc été prise à ce stade en faveur ou contre la prolongation au delà de 40 ans de l’exploitation des réacteurs, que ce soit en termes d’orientation générale pour le parc ou d’autorisation individuelle réacteur par réacteur. Cette absence de décision ne signifie pas pour autant que les options restent indéfiniment ouvertes. Au contraire, la proximité croissante des échéances transforme de plus en plus l’inaction en décision par défaut.

Ainsi, la pyramide des âges du parc nucléaire d’EDF, caractérisée par l’effet de falaise lié à la montée en puissance très rapide au lancement du programme, n’offre plus que quelques années pour trancher la décision de prolongation ou d’arrêt des réacteurs à cette échéance de 40 ans.

Si les réacteurs étaient effectivement arrêtés au plus tard 40 ans après leur démarrage, la capacité nucléaire se maintiendrait pendant les trois prochaines années (jusqu’en 2017) avant de chuter de moitié d’ici 2025, de trois quarts d’ici 2029 et de sept huitièmes d’ici 2033.

Cette échéance majeure et prévisible n’a pourtant pas été réellement anticipée. L’effacement d’une telle capacité appelle un programme majeur de remplacement. Les actions de maîtrise de la consommation d’électricité, le développement de nouvelles capacités de production non nucléaires (en priorité renouvelables) ou la construction de nouveaux réacteurs sont les trois options disponibles pour maintenir l’approvisionnement en électricité. Qu’on les combine ou qu’on les oppose, elles représentent à l’échelle nécessaire un chantier colossal, et long à réaliser. Faute d’avoir été mis suffisamment tôt et clairement en débat, les choix stratégiques tardent à se dessiner.

Les engagements pris par le Président de la République dans le cadre de son élection en mai 2012, le Débat national sur la transition énergétique qu’il a mis en place, et les orientations qu’il a définies à son issue, dessinent des priorités claires : l’efficacité et la sobriété énergétiques et les énergies renouvelables d’une part, la baisse de la part du nucléaire pour atteindre 50 % de la production en 2025 d’autre part – en laissant toutefois ouverte la question de son évolution au-delà. Il reste néanmoins à traduire ces orientations dans une loi de programmation de la transition énergétique et à les mettre en œuvre, à travers notamment des outils de planification. En commençant pour cela, conformément à une conclusion consensuelle du Débat national sur la transition énergétique, par préciser au plus vite une stratégie d’évolution du parc nucléaire à l’horizon de 2025, et différentes options au delà.

Face au retard pris en matière d’élaboration d’une stratégie énergétique pour la gestion de l’arrivée à 40 ans du parc de réacteurs, la prolongation de la durée de vie des réacteurs apparaît aujourd’hui comme un moyen possible, voire indispensable, pour se donner du temps. C’est oublier que cette prolongation ne va pas de soi du point de vue de la sûreté et qu’elle reste au contraire très incertaine en termes de faisabilité technique autant que de coût.

Compte tenu des échéances proches d’atteinte de la limitede 40 ans par une large partie du parc de réacteurs, le temps est compté pour mettre en place des alternatives à la prolongation de leur durée de vie au delà. Le retard pris et l’insuffisance des efforts dans ce domaine conduisent aujourd’hui à parier implicitement sur une telle prolongation d’une partie importante au moins de ces réacteurs.

Or cette décision n’a pas été prise, et n’est pas acquise aujourd’hui du point de vue de la sûreté. Un effort considérable doit donc être engagé pour anticiper l’effet de falaise prévu entre 2017 et 2027, pour préciser quelle évolution du parc doit permettre d’atteindre l’objectif de 50 % de production nucléaire en 2025, et pour éviter tout fait accompli dans les choix de gestion des réacteurs.

Cette clarification est d’autant plus urgente que la gestion industrielle et financière de cette évolution du parc de réacteurs se prépare aujourd’hui. Or, si la politique énergétique n’a pas anticipé l’échéance des 40 ans, EDF a au contraire fixé sa politique industrielle. Celle-ci, qui privilégiait jusqu’au milieu des années 2000 un remplacement massif du parc de réacteurs par des EPR à partir de 2020 environ, s’est totalement réorientée vers une prolongation de l’ensemble des réacteurs au delà de 40 ans.

Ainsi, EDF s’est engagé dans une stratégie d’exploitation entre 50 et 60 ans dont la logique est simple : en maintenant les investissements liés à cette prolongation de la durée de vie en dessous des investissements nécessaires dans d’autres moyens de production, EDF rentabiliserait davantage encore le parc existant tout en s’épargnant des dépenses supplémentaires.

L’exploitant se prépare dans cette perspective à engager d’importants investissements qui, tout en s’inscrivant dans le respect des exigences de renforcement des réacteurs pour atteindre 40 ans, visent explicitement une exploitation plus longue. Les travaux engagés au cours ou à l’issue des réexamens de sûreté décennaux et la mise en œuvre des prescriptions issues des évaluations complémentaires de sûreté menées après la catastrophe nucléaire de Fukushima se mêlent à un programme de maintenance lourde pour former un plan de « grand carénage », dont le contenu et les contours d’application restent flous mais dont l’objectif est clairement de porter la durée de fonctionnement des réacteurs à 60 ans.

Il est naturel que l’industriel cherche à anticiper des investissements lourds, et nécessaire qu’il puisse le faire pour assurer la continuité, le cas échéant, d’un outil de production stratégique pour la Nation. Mais de tels investissements ne sont théoriquement engagés par un industriel que s’il dispose d’une visibilité suffisante pour limiter le risque, c’est-à-dire qu’il maîtrise les conditions dans lesquelles ces investissements pourront être rentabilisés. Dans le cas de la prolongation de la durée de vie des réacteurs, il s’agirait de pouvoir identifier en amont selon quels critères, à quelles conditions et donc au prix de quels renforcements cette prolongation pourrait, l’échéance venue, être obtenue.

Or, cette politique d’investissement se déploie alors même que l’Autorité de sûreté nucléaire a déclaré que la prolongation n’est pas acquise du point de vue de la sûreté, et qu’elle ne pourra se prononcer définitivement sur le principe de prolongation au delà de 40 ans qu’en 2018 ou 2019. Il existe donc un risque élevé que les investissements décidés par EDF, en portant les efforts sur la prolongation aux dépends des alternatives et en préemptant le niveau considéré comme raisonnable de travaux de renforcement, créent une pression économique et politique forte sur les conditions de sûreté exigibles pour autoriser cette prolongation. Le risque inverse, lié à un éventuel refus de prolonger la durée de vie, est tout aussi réel : la poursuite jusqu’à son échec de la stratégie d’EDF entraînerait en effet la perte des investissements réalisés et de grandes difficultés pour le système électrique.

L’engagement par EDF d’investissements préparant la prolongation de la durée de vie alors qu’un cadre précis d’exigences associées n’est pas établi est contraire à la pratique, qui veut qu’un industriel ne s’engage que dans un contexte de risques limités. Cette situation crée un fait accompli en faveur de la prolongation, aux dépens éventuels des alternatives d’une part et des exigences de sûreté d’autre part.

Il revient donc aux pouvoirs publics d’assurer au plus vite, sans préempter à leur tour les décisions qui restent à prendre, les conditions d’une bonne articulation de la définition des orientations de la politique énergétique d’abord, de la clarification des exigences de sûreté applicables à une éventuelle prolongation ensuite, et enfin des conditions d’engagement des investissements correspondants.

L’élément fondamental de toute décision maîtrisée sur l’éventuelle prolongation des réacteurs est celui des conditions dans lesquelles la sûreté de la poursuite de cette exploitation pourrait être assurée. Or ce point est aujourd’hui loin d’être résolu.

La sûreté intrinsèque des réacteurs, tels qu’ils ont été conçus et construits à l’origine, pose dans la perspective d’une poursuite d’exploitation au delà de 40 ans deux questions majeures. La première porte sur les effets du vieillissement de ces réacteurs, qui peuvent s’analyser pour la partie matérielle en termes de sénescence d’une part et d’obsolescence d’autre part. La seconde concerne l’intégration du retour d’expérience de Fukushima.

La sénescence frappe, selon des mécanismes de nature très différente en fonction des matériaux et de leurs conditions d’utilisation, l’ensemble des matériaux du réacteur. Elle entraîne à la fois une dégradation connue des performances d’équipements lourds non ou difficilement remplaçables, au premier rang desquels la cuve du réacteur et son enceinte, et une dégradation diffuse, impossible à tracer et à contenir dans son intégralité, de l’ensemble des composants. L’obsolescence vise la conception, et parfois même la disponibilité industrielle de composants. Elle génère une difficulté croissante à maintenir le niveau de sûreté du réacteur par rapport à ses exigences de sûreté, et plus encore à adapter le réacteur à l’évolution des exigences, l’interface entre les anciens et les nouveaux éléments posant par exemple des difficultés de plus en plus complexes.

Ces deux phénomènes peuvent être combattus par divers moyens, et leurs effets retardés, mais ils ne peuvent être empêchés. Il est en ce sens illusoire de prétendre rendre indéfiniment les réacteurs intrinsèquement plus sûrs. L’enjeu est au contraire de compenser un affaiblissement inéluctable de certaines lignes de défense par le renforcement d’autre lignes, et la question posée est celle de l’équilibre résultant de cette évolution croisée.

Ce problème est d’autant plus difficile que dans le même temps, le retour d’expérience de l’exploitation du parc de réacteurs français et des accidents observés dans le monde vient renforcer les exigences mêmes. Les réacteurs existants ont pour l’essentiel été conçus et construits avant les accidents survenus à Three Mile Island en 1979 et à Tchernobyl en 1986, dont les enseignements ont donné lieu à des modifications conséquentes mais nécessairement limitées.

Leur sûreté est encore plus impactée par la catastrophe de Fukushima, qui remet profondément en cause certains principes appliqués jusqu’ici dans la démarche de défense en profondeur, et dont les leçons continuent d’être tirées. En particulier, les conclusions tirées des Évaluations complémentaires de sûreté soulignent la nécessité de réviser le dimensionnement des réacteurs et de renforcer leur tenue aux agressions, de mieux prendre en compte le « potentiel de danger » que représentent les réacteurs et leurs piscines, et de compléter les dispositifs de sûreté par une ligne de défense ultime aussi robuste que possible, dénommée « noyau dur ».

Les réacteurs ont été conçus pour une durée de vie technique ne dépassant pas 40 ans, et le parc nucléaire a été déployé pour l’essentiel avant les accidents nucléaires, dont le retour d’expérience n’est introduit qu’à posteriori. La prolongation de leur exploitation suppose l’application d’exigences de sûreté plus strictes, telles qu’elles s’imposent progressivement après Fukushima, à des réacteurs non conçus pour ce genre de scénarios, et dont le vieillissement augmente la vulnérabilité.

Aussi, il n’est pas certain que les solutions techniques existent pour concilier durablement ces contraires avec un niveau de confiance suffisamment élevé.

La réponse à cette question dépendra en réalité du niveau d’exigences qu’il s’agira précisément d’atteindre. On peut noter de ce point de vue que les processus en cours, notamment les visites décennales et leurs suites et les Évaluations complémentaires de sûreté et leurs suites, débouchent sur un certain nombre de prescriptions directement applicables mais limitées, et d’autres plus importantes mais qui restent pour l’instant à l’étape d’études à réaliser ou de propositions à formuler.

Ce processus reste toutefois incomplet à plusieurs titres, en particulier vis-à-vis d’une projection au delà de 40 années de fonctionnement. Par exemple, les Évaluations complémentaires de sûreté ne prennent pas en compte le vieillissement des composants lourds et non ou peu remplaçables, en particulier la dégradation de la capacité de la cuve et de l’enceinte à résister à des scénarios d’accident plus sévères que les accidents sans fusion de cœur considérés comme les plus pénalisants dans le référentiel en vigueur. Ils ne prennent pas non plus en compte l’effet diffus du vieillissement, qui fait croître l’incertitude sur le degré de conformité des équipements du réacteur à leur niveau de performance supposé. Enfin, les prescriptions actuelles ne poussent pas à son terme la démarche initiée après Fukushima en limitant le champ des agressions considérées, des événements initiateurs d’accident et des équipements à redimensionner pour y faire face.

Ainsi, des questions majeures devront être tranchées, telles que la révision des événements initiateurs et des événements accidentels considérés comme exclus à la conception (tenue de la cuve), celle de l’ensemble des agressions considérées et des niveaux de résistance associés pour les composants concernés, la définition des exigences de maintenance préventive pour faire face au risque de vieillissement, la révision des exigences de robustesse de l’installation aux conséquences d’un accident grave (tenue des enceintes), ou encore le niveau de prévention et de protection contre les accidents majeurs applicable aux piscines d’entreposage du combustible.

En d’autres termes, c’est à une révision en profondeur du référentiel de sûreté des réacteurs qu’appelle le passage éventuel à plus de 40 ans de fonctionnement dans le contexte de l’après-Fukushima. De ce point de vue, la référence à un niveau de sûreté « aussi proche que raisonnablement possible » de celui des nouveaux réacteurs dits de « troisième génération » tels que l’EPR ne saurait suffire pour deux raisons au moins. D’une part, ces réacteurs obéissent eux-mêmes à des règles et à une logique de conception antérieurs à la catastrophe de Fukushima et qui pourraient être fortement révisées à l’issue du long processus de retour d’expérience engagé sur cet accident. D’autre part, si les objectifs fixés aux réacteurs neufs en termes de limitation des accidents et de leurs conséquences peuvent être retenus, les moyens nécessaires – donc le référentiel – pour atteindre les mêmes objectifs sur des réacteurs vieux de 40 ans et non conçus pour cela ne peuvent qu’être différents.

Les difficultés soulevées par le maintien d’exigences fortes de sûreté pour des réacteurs affectés par différents phénomènes de vieillissement d’une part, par l’intégration complète des enseignements de Fukushima d’autre part, et par le croisement qui reste à faire de ces deux problématiques sont importantes. Il ne s’agit pas de poursuivre le processus d’amélioration continue du référentiel qui a prévalu jusqu’ici, mais de poser un cadre adapté à ces enjeux nouveaux.

Il semble dès lors incontournable de définir un référentiel de sûreté spécifique pour l’exploitation des réacteurs au delà de leur dimensionnement initial de 40 ans. Les principes et les exigences de ce nouveau référentiel doivent être élaborés sans attendre, dans le cadre d’un processus ouvert et pluraliste garantissant l’intégration de l’ensemble des préoccupations. Ces orientations devraient guider l’élaboration et la qualification des moyens d’atteindre les objectifs fixés, et non l’inverse comme on l’observe aujourd’hui.

Au delà de l’élaboration du référentiel, l’ensemble du processus de décision doit être révisé pour atteindre deux objectifs. Le premier est de respecter les principes constitutionnels du droit environnemental d’accès à l’information et de participation du public aux décisions. Le second est d’assurer l’articulation des décisions relatives à la sûreté et celles relatives à l’opportunité d’éventuelles prolongations, le tout en cohérence avec les orientations générales de la politique énergétique.

Le processus actuellement en place est basé dans le cas des réexamens décennaux comme des évaluations complémentaires de sûreté sur une très grande latitude d’appréciation donnée à l’ASN, sans dispositions fortes d’accès à l’information et de participation du public aux décisions. Ce processus ne semble pas en l’état réplicable aux décisions à prendre sur des prolongations au delà de 40 ans.

La nécessité de refonder le référentiel de sûreté pour répondre aux enjeux spécifiques de cette prolongation conduira très probablement à des aménagements très significatifs, par exemple sur les contraintes admissibles au niveau de la cuve du réacteur, de son enceinte et de son radier ou de la piscine, qui devraient constituer des « modifications notables » au sens où l’entend la réglementation applicable aux Installations nucléaires de base.

Dans ce sens, il semble légitime d’assimiler l’éventuelle prolongation de chaque réacteur au delà de 40 ans à la création d’une nouvelle installation, ce qui conduit à lui appliquer une procédure d’autorisation dans laquelle la décision de l’ASN est précédée, entre autres, d’une procédure d’enquête publique.

Le niveau d’investissement potentiellement nécessaire pour le renforcement de chacun des réacteurs dépasse, quelques soient les hypothèses, le seuil de 300 M€ qui conduit lors de la création d’une INB, à laquelle un projet de prolongation pourrait donc être assimilé, à une saisine obligatoire de la Commission nationale du débat public. Cette saisine peut en théorie déboucher sur une procédure de débat public, qui précède l’enquête publique et qui permet notamment d’articuler la mise en débat des exigences de sûreté avec celle de l’opportunité de la prolongation en regard d’autres considérations industrielles et énergétiques. Une option envisageable dans cette perspective consiste également à traiter la question en amont des premières décisions dans le cadre d’un débat sur les orientations d’une politique générale vis-à-vis de la prolongation de la durée de vie des réacteurs.

Enfin, ces procédures de consultation, quelles que soient leur forme, devront s’articuler avec un processus général de décision cohérent avec les orientations de la politique énergétique. Outre le besoin d’introduire une disposition autorisant le gouvernement à décider de la fermeture de réacteurs pour des raisons de politique énergétique, un véritable système de planification, d’évaluation et d’ajustement du dimensionnement du parc nucléaire dans la politique énergétique est nécessaire.

Autour d’une durée de fonctionnement de référence de 40 ans pour les réacteurs, tout en soulignant qu’elle n’est jusqu’ici acquise que pour 5 d’entre eux, ce dispositif doit permettre de fixer combien de réacteurs, et éventuellement lesquels, ferment par une sorte d’exception avant cette échéance, et combien de réacteurs, et éventuellement lesquels, poursuivent par une sorte d’exemption leur exploitation au delà. Ce dispositif doit notamment permettre de maîtriser le phasage des décisions et des engagements de travaux éventuels de renforcement en cohérence avec les échéances de fin d’exploitation actuelle des réacteurs. En termes de calendrier, le processus devra également offrir des garanties contre le type de dérive que l’on observe aujourd’hui dans la mise en œuvre des prescriptions applicables.

L’échéance des 40 ans de durée de vie des réacteurs est trop importante pour la gérer selon le même processus de décision que ceux qui sont actuellement appliqués au renforcement continu de la sûreté, qui présentent des lacunes en termes d’information et de participation. La décision d’un éventuel fonctionnement au delà de 40 ans suppose des modifications notables, et doit en ce sens être assimilée du point de vue réglementaire à la création d’une nouvelle installation, dotée d’un nouveau référentiel.

Le processus de décision reposerait alors sur une procédure d’enquête publique, précédée le cas échéant d’une procédure de débat public. Plus largement, les pouvoirs publics doivent définir les outils de planification, d’évaluation et de suivi dont ils comptent se doter pour articuler autour de ces procédures un processus de décision cohérent avec les orientations de politique énergétique. Ils doivent également préciser la manière dont ils comptent maîtriser le calendrier du processus, tant du point de vue du bon phasage entre décisions et éventuels travaux que du point de vue des échéances de réalisation éventuelle de renforcements liés à la prolongation.

Une fois posée la nécessité d’élaborer un référentiel spécifique adapté à une éventuelle prolongation au delà de 40 ans et de définir le processus de décision associé, celui-ci doit pouvoir s’appuyer sur des éléments de choix qui manquent singulièrement dans le paysage actuel : d’un côté, l’ASN s’engage sur les principes mais reste beaucoup plus prudente sur les exigences et type de renforcements applicables à une éventuelle prolongation de durée de vie, repoussant cette clarification de plusieurs années ; de l’autre EDF annonce sa volonté de préparer la prolongation à travers un programme de grand carénage de son parc dont il ne communique pas le détail.

On propose ici, en vue d’éclairer les choix et de contribuer à une clarification de leurs véritables options par les principaux acteurs du dossier, une démarche consistant à décliner différents scénarios correspondant à des degrés différents d’exigences.

En termes d’orientations, le premier consiste à s’appuyer au maximum sur les dispositions existantes des réacteurs, jugées suffisamment robustes et pérennes, en justifiant par les marges existantes la maîtrise des effets du vieillissement et en limitant les renforcements ; le deuxième cherche à compenser un effet consenti de dégradation de certaines lignes de défense initiales du réacteur par le renforcement d’autres lignes et par l’introduction de nouvelles, en visant un bilan positif pour la sûreté ; le troisième cherche à la fois à lutter autant que possible contre l’affaiblissement des lignes initiales et à renforcer autant que possible la sûreté par la consolidation des lignes existantes et l’ajout de nouvelles.

La déclinaison des approches ainsi résumées à l’ensemble des préoccupations issues de l’analyse des phénomènes de vieillissement et des enseignements de Fukushima conduit à différencier ces trois scénarios sur une petite quarantaine de postes correspondant à sept grands volets d’action : le renforcement de la protection du réacteur contre les agressions externes, de la robustesse des équipements diffus, de la robustesse intrinsèque du réacteur, de la robustesse intrinsèque de la piscine d’entreposage, des équipements d’instrumentation et de mitigation sur le réacteur et sur la piscine, et enfin des moyens de gestion et de secours.

Les scénarios ainsi dessinés n’ont ni la vocation d’être exhaustifs, ni la prétention d’être rigoureusement cohérents. Ils ne reposent évidemment pas sur une analyse détaillée, et encore moins sur une démonstration de sûreté qui sont très largement hors de portée du présent exercice. Cette analyse vise essentiellement à illustrer que sur pratiquement chacun des postes considérés, les niveaux d’exigence peuvent conduire à des prescriptions sensiblement différentes, voire extrêmement distinctes. Elle met ainsi en évidence, sans en épuiser la liste, des points clés de la discussion à mener sur les exigences applicables. On peut notamment souligner, parmi les points les plus sensibles, la nécessité ou non d’un renforcement des enceintes de bâtiments réacteurs, celle de la construction d’une enceinte béton pour les bâtiments combustibles, la mise en place d’un récupérateur de corium sous la cuve et celle d’une enceinte géotechnique autour du réacteur, le niveau d’indépendance et de bunkérisation de la salle de commande et celui du noyau dur, ou pour finir le degré de maintenance préventive des équipements contribuant à la protection contre les agressions.

L’analyse de différents scénarios correspondant à différents niveaux d’exigences, et la déclinaison a priori du type de renforcements qui en découle, constitue un exercice intéressant pour rendre compte des différences induites en termes de niveau de sûreté et de modifications nécessaires des installations.

Cet exercice ne préjuge pas de la faisabilité détaillée de ces opérations et de la faisabilité de la démonstration du niveau de sûreté correspondant. Mais il permet de souligner l’écart majeur qui existe entre une interprétation a minima de nouvelles exigences, conduisant de fait à une dégradation de la sûreté réelle par la consommation des marges existantes, et une interprétation forte reposant notamment, pour renforcer la sûreté malgré le vieillissement, sur des travaux importants de renforcement de l’enceinte des réacteurs, d’ajout d’une enceinte pour les piscines d’entreposage, d’efforts de bunkerisation, de génie civil et de maintenance lourde.

En conséquence, ces quelques points cruciaux pour le niveau de sûreté recherché dans une éventuelle prolongation doivent être tranchés au plus vite.

L’élaboration de scénarios permet, pour finir, de proposer un éclairage important sur les conditions économiques d’une éventuelle prolongation de la durée de vie à 40 ans, grâce à une évaluation des coûts d’investissement unitaires associés aux différentes opérations listées dans ces scénarios.

Cette comparaison est utile à double titre. D’une part, elle doit permettre d’éclairer les évaluations proposées jusqu’ici par EDF, qui ont régulièrement augmenté au cours des cinq dernières années pour porter fin 2013 à 50 ou 55 Md€ le coût estimé du programme de grand carénage, sans connaître le détail des opérations comprises et des estimations de coûts associés. D’autre part, elle doit permettre d’identifier les écarts possibles entre les scénarios et les principaux facteurs constitutifs de ces écarts. Elles contribuent ainsi à mettre en lumière la nature des arbitrages à rendre, le cas échéant, entre la rentabilité d’éventuelles prolongations de réacteurs et le niveau de sûreté exigé.

L’évaluation proposée ici reste toutefois limitée et fragile. Elle l’est d’abord par les limites de son périmètre. Non seulement l’évaluation ne porte que sur une sélection d’opérations de renforcement identifiées, et ne peut donc prétendre à l’exhaustivité, mais elle ne prend surtout en compte que les coûts d’investissement de renforcement ou de maintenance lourde engendrés par ces opérations.

Ainsi, d’autres coûts potentiellement importants ne sont donc pas pris en compte. Les premiers sont les coûts de maintenance des équipements les plus diffus et de gestion de l’obsolescence, qui peuvent notamment nécessiter la constitution d’importants stocks de pièce, soit dans une logique de recouvrement lorsque plusieurs années sont nécessaires à la qualification d’une nouvelle pièce qui n’est plus fabriquée, soit dans une logique de stock de fin de vie lorsqu’une pièce ne va définitivement plus être fabriquée. Les seconds sont les coûts générés par l’augmentation prévisible de la durée et/ou de la fréquence des arrêts de réacteurs. Le vieillissement engendre en effet un risque croissant de défaillances, qui peuvent soit être évitées par une augmentation des durées d’arrêt programmés pour intégrer une maintenance préventive plus lourde, soit être gérées de façon réactive au prix d’une multiplication des arrêts consécutifs à des incidents.

Cette évaluation est également fragile par manque de données chiffrées sur les coûts pour faire une évaluation précise et documentée. Elle procède ainsi sur de nombreux postes, qui constituent des opérations relativement inédites sur les réacteurs sous des aspects techniques ou par l’ampleur envisagée, par analogie et extrapolations avec des opérations déjà réalisées et dont les informations publiques fournies par EDF (ou dans certains cas, par d’autres opérateurs à l’étranger) permettent de connaître les coûts. De plus, l’expérience montre que les coûts prévisionnels annoncés en général par les exploitants sont significativement inférieurs aux coûts constatés des opérations une fois réalisées. Cette incertitude est traitée par l’application de fourchettes larges autour des estimations centrales retenues.

Les chiffres ainsi obtenus ne constituent donc que des ordres de grandeur, mais ils sont suffisamment éclairants sur les enjeux qui peuvent lier les exigences de sûreté et celles de rentabilité pour alerter sur les risques que cela représente et pour appeler à la production de données plus précises. Ainsi, l’influence du niveau d’exigences sur le coût de renforcement apparaît très clairement : la fourchette de coût, même large, d’un scénario bas (220 à 520 M€ environ par réacteur) reste dans tous les cas plus basse que celle d’un scénario médian (770 M€ à 2 Md€), elle même toujours inférieure à celle d’un scénario haut (2,5 à 6,2 Md€). De plus, l’écart provient pour plus de la moitié de quelques postes qui font figure de points cruciaux dans un référentiel adapté à l’application d’exigences post-Fukushima a des réacteurs de plus de 40 ans, principalement autour du niveau d’indépendance et de robustesse des noyaux durs d’une part, de la création d’une enceinte pour la piscine d’autre part.

Les coûts de renforcement des réacteurs associés à une éventuelle prolongation de la durée de vie restent très incertains, dans la mesure d’une part où le périmètre des opérations concernées n’est pas défini et d’autre part où l’estimation du coût de ces opérations, souvent inédites, reste difficile. En l’absence de références, l’application de ces estimations à différents scénarios éclaire toutefois la question des coûts.

Il ressort en premier lieu que le coût, qui pourrait être limité aux environs de 500 M€ par réacteur dans une perspective de sûreté dégradée incompatible avec les exigences tirées de Fukushima, risque en revanche d’atteindre 1,5 Md€ par réacteur dans un scénario d’exigences plus marquées, et pourrait dépasser 4 Md€ dans une démarche d’application systématique des meilleures garanties de sûreté s’approchant des exigences fixées pour de nouveaux réacteurs.

Ce coût risque donc d’être très supérieur au coût annoncé par EDF pour son plan de « grand carénage », qui correspond à moins de 1 Md€ par réacteur. De plus, quelques postes clés pour le renforcement de la sûreté, liés pour l’essentiel à la bunkérisation d’éléments vitaux pour la sûreté des réacteurs, concentrent dans toutes les fourchettes près de la moitié du coût total.

Ces résultats confirment le risque que fait peser sur les exigences de sûreté la rentabilité d’éventuelles prolongations et la nécessité de clarifier, avant toute décision, les enjeux économiques de ces opérations.

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INTERVENTIONS & AUDITIONS PUBLIQUES DE YVES MARIGNAC

Ci-dessous :
1. Intervention dans le cadre de la conférence « Ageing of nuclear power plants in Europe : a threat to nuclear safety » (Parlement européen, mercredi 19 mars 2014)
2. Audition par la commission d’enquête « coûts du nucléaire » de l’Assemblée nationale (mercredi 26 mars 2014)

1. « Legal Shut-Down Criteria ? Decision making process regarding the management of ageing of nuclear reactors »

Yves Marignac, intervention dans le cadre de la conférence « Ageing of nuclear power plants in Europe : a threat to nuclear safety » (Parlement européen, mercredi 19 mars 2014)

Téléchargements

Diaporama de l’intervention (fichier pdf, 1.5 Mo)

Programme de la conférence (fichier pdf, 305 ko)

Présentation de la conférence

Around one third of the European nuclear reactors are today over 30 years old. All European nuclear regulators and utilities are facing problems linked to this ageing of the fleet, which should be broadly understood as the physical degradation of structures, system and components (SSC) as well as the obsolescence of technologies, design, and losses in the transmission of human know-how.

Ageing directly impacts the possibilities of lifetime extension of nuclear facilities, one of the two key challenges (with nuclear waste) identified by the European Commission in its Strategic Energy Technology Plan. In this framework, the Commission proposed to add new Community safety objectives to the existing safety directive (1) so that plant life-time extension “does not expose the workers and the public to additional risks”. The importance of ageing has also been directly acknowledged by the European Nuclear Energy Forum and more specifically by its Working Group on risks, which is drafting a proposal for a Commission recommendation on “harmonized conditions for the safe long-term operation of Nuclear Power Plants (LTO) in the European Union” (2). This proposal defines among others the responsibilities of license holders as well as of regulatory authorities in charge of implementing harmonised safety LTO conditions.

For their part civil society organizations have taken the topic of ageing and its impacts on safety in hand but with few possibilities of expression. In this context, Michèle Rivasi (vice president of the Greens-EFA group), chair of Nuclear Transparency Watch, is organizing an open discussion with MEPs, representatives of the European institutions, regulators, operators and members of the civil society, in order to increase the transparency of the reflections already taking place and investigate the possibilities of public participation in policies aimed to tackle NPP ageing.

Objectives of this exploratory workshop :
• To give participants a scientific background on ageing processes and their impact on nuclear safety ;
• To review the different practices in EU MS for ageing control and their resulting policies ;
• To evoke the stakes and possibilities of an EU common policy/position on ageing ;
• To assess the possibilities for public participation regarding policies responding to NPP ageing.

(1) Directive 2009/71/Euratom establishing a Community framework for the nuclear safety, in revision. See (27) p17 of the Council proposal.
(2) On the basis of Directive 2009/71/EURATOM

(Source : Nuclear Transparency Watch)

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2. Audition par la commission d’enquête « coûts du nucléaire » de l’Assemblée nationale

A la demande du groupe EELV et en application du droit accordé à chaque groupe parlementaire d’obtenir chaque année la création d’une commission d’enquête, l’Assemblée nationale a créé le 11 décembre 2013 une commission d’enquête « relative aux coûts passés, présents et futurs de la filière nucléaire, à la durée d’exploitation des réacteurs et à divers aspects économiques et financiers de la production et de la commercialisation de l’électricité nucléaire ».

Le mercredi 26 mars 2014, cette commission d’enquête a entendu Yves Marignac (Wise-Paris), auteur du rapport « L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français » (voir plus haut), accompagné de Sébastien Blavier (Greenpeace-France) :


Cette audition est également visible en ligne et disponible en téléchargement sur le site de l’Assemblée nationale, et ce jusqu’au 15 janvier 2015.

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« M’ENFIN, TOUT LE MONDE A LE DROIT DE SE TROMPER » (henri proglio)

Ci-dessous :
1. Avant-propos (François Brottes / Henri Proglio, 6 mai 2014)
2. Réaction d’EDF au rapport de WISE-Paris sur l’échéance des 40 ans du parc nucléaire français : mise au point de Yves Marignac (7 mai 2014)


Henri Proglio - Président, Directeur, Général d’EDF

1. Avant-propos

François Brottes, président de la commission d’enquête « coûts du nucléaire » de l’Assemblée nationale, interrogeait, mardi 6 mai 2014, Henri Proglio, PDG d’EDF :

[...]

F. Brottes : « Il y avait juste avant peut-être dans la logique, la question sur votre réaction sur l’évaluation du cabinet Wise. »
H. Proglio : « Du coût de fermeture ? »
F. Brottes : « Du grand carénage. »
H. Proglio : « Ah le cabinet… oui [pff] enfin… ma réaction, on en a pris connaissance hein, c’est 6 Md€ par tranche, c’est ça ? [haussement d’épaules] Ces gens doivent être payés … très très cher à l’heure hein parce que bon… Nous, euh [pff], si je me réfère à l’estimation du même cabinet sur les diesels d’ultime secours [...] [grimace] [...] ça relativise la pertinence des chiffres qui sont affichés par ce cabinet. Heureusement, si je puis dire, pour l’économie française. M’enfin, tout le monde a le droit de se tromper, surtout quand il n’est pas dans la profession, donc je pense que dans le domaine du nucléaire on a une certaine antériorité [ndlr] par rapport au cabinet anglo-saxon qui nous permet peut-être de connaître les coûts de revient de nos propres tranches. Donc voilà, le sujet est je pense assez facile à cerner. Nous serons jugés d’ailleurs à la fois par nos actionnaires et par vous-même sur la capacité que nous aurons à maîtriser ou à garantir les chiffres que nous annonçons aujourd’hui. »

[...]

Ndlr - pour juger de cette « antériorité », se reporter au Dossier de Global-Chance.org :

Nucléaire : quand la facture explose...
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc :
Le débat sur les coûts réels du nucléaire vu par Global Chance et ses membres

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2. Réaction d’EDF au rapport de WISE-Paris sur l’échéance des 40 ans du parc nucléaire français - Mise au point de Yves Marignac

[Nota bene : ce commentaire en réponse a été transmis en premier lieu au Président et au Rapporteur de la commission d’enquête « coûts du nucléaire » de l’Assemblée nationale...]

Interrogé mardi 6 mai 2014 par Denis Baupin et François Brottes lors de son audition par la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les coûts du nucléaire, le PDG d’EDF, Henri Proglio, a pour la première fois commenté le rapport commandité par Greenpeace à WISE-Paris sur l’échéance des 40 ans du parc nucléaire français (1).

Malgré l’artifice consistant à extraire des valeurs extrêmes du rapport, les commentaires d’Henri Proglio (2) confirment en réalité le risque que les coûts de prolongation de durée de vie soient significativement sous-estimés par EDF en regard des enjeux de sûreté touchant les réacteurs vieillissants.

En effet, Henri Proglio extrait à l’appui de sa démonstration un chiffre de 200 millions d’euros par réacteur pour les diesels d’ultime secours (DUS), qu’il compare à une estimation produite par EDF de 2 milliards d’euros pour l’ensemble des 58 réacteurs de son parc. Ce chiffre de 200 millions correspond à la fourchette haute d’incertitude du coût d’un groupe diesel sécurisé, renforcé et redondant. Il est extrapolé à partir d’une estimation publiée dans le rapport du coût "basique" d’un groupe diesel, tel que pourrait l’envisager EDF, de 35 millions d’euros par unité (3). Cette estimation de WISE-Paris s’avère conforme à la prévision d’EDF : elle correspond précisément à un montant de 2 milliards pour 58 réacteurs.

Ce poste n’est qu’un des 36 points détaillés dans l’évaluation proposée par WISE-Paris. Tout en restant très prudent dans l’extrapolation, cet exemple renforce la conclusion de WISE-Paris selon laquelle les coûts globaux pourraient, si le renforcement doit viser un niveau de sûreté équivalent à celui de nouveaux réacteurs du type EPR, dépasser fortement les prévisions d’EDF, à un niveau d’environ 4 milliards d’euros par réacteur (4).

WISE-Paris, acteur de longue date du débat sur le nucléaire et l’énergie en France (5), se tient à la disposition [mail] de tous les acteurs qui le souhaitent pour apporter un éclairage plus complet sur ses estimations des coûts et sur son analyse des enjeux réglementaires, industriels et énergétiques attachés à ce dossier.

Yves Marignac
Directeur de WISE-Paris

Post-scriptum : bien entendu, l’absence d’estimations détaillées de la part d’EDF, même dans l’information qu’elle livre à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, empêche à ce stade d’aller plus loin dans la comparaison poste par poste...

(haut de page) (retour au titre « M’enfin... » »)

Notes :
(1) Marignac Yves, L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français : Processus de décision, options de renforcement et coûts associés à une éventuelle prolongation d’exploitation au-delà de 40 ans des réacteurs d’EDF [fichier pdf, 11 Mo], rapport commandité par Greenpeace France, WISE-Paris, février 2014, 169 p.
(2) Le verbatim relevé par WISE-Paris du passage correspondant :
F. Brottes : « Il y avait juste avant peut-être dans la logique, la question sur votre réaction sur l’évaluation du cabinet Wise. »
H. Proglio : « Du coût de fermeture ? »
F. Brottes : « Du grand carénage. »
H. Proglio : « Ah le cabinet… oui [pff] enfin… ma réaction, on en a pris connaissance hein, c’est 6 Md€ par tranche, c’est ça ? [haussement d’épaules] Ces gens doivent être payés … très très cher à l’heure hein parce que bon… Nous, euh [pff], si je me réfère à l’estimation du même cabinet sur les diesels d’ultime secours qui sont en cours de construction actuellement, euh, Wise les valorisait à 200 M€ par tranche [grimace] , euh, je vous rappelle que le programme tel qu’il a été arrêté et tel qu’il est en cours d’être réalisé est de 2 Md€ sur l’ensemble des 58 tranches, donc, bon, ça relativise la pertinence des chiffres qui sont affichés par ce cabinet. Heureusement, si je puis dire, pour l’économie française. M’enfin, tout le monde a le droit de se tromper, surtout quand il n’est pas dans la profession, donc je pense que dans le domaine du nucléaire on a une certaine antériorité par rapport au cabinet anglo-saxon qui nous permet peut-être de connaître les coûts de revient de nos propres tranches. Donc voilà, le sujet est je pense assez facile à cerner. Nous serons jugés d’ailleurs à la fois par nos actionnaires et par vous-même sur la capacité que nous aurons à maîtriser ou à garantir les chiffres que nous annonçons aujourd’hui. » (Source : http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5371.couts-de-la-filiere-nucleaire—m-henri-proglio-pdg-d-edf-6-mai-2014 - environ 46:30 minutes après le début de l’audition)
(3) Le rapport WISE-Paris retient en effet, dans un scénario bas d’exigences de sûreté correspondant à une dégradation (les renforcements ne compensant pas suffisamment les effets du vieillissement), un coût central de 35 M€ pour le DUS prévu dans le cadre du "noyau dur" introduit suite au retour d’expérience de Fukushima (avec une fourchette d’incertitude de 20 à 50 M€). Dans un scénario médian, des exigences telles que le renforcement de la robustesse intrinsèque du DUS ou de sa séparation électrique conduisent à remonter cette estimation à 75 M€ en valeur centrale (incertitude de 50 à 100 M€). Enfin, dans un scénario d’exigences élevées, le renforcement et la redondance de ce DUS, conforme à la situation d’un réacteur de type EPR, conduit à une valeur centrale de 150 M€, avec une fourchette d’incertitude de 100 à 200 M€.
(4) Le rapport décline en effet à travers 36 postes de renforcement trois scénarios contrastés d’application d’exigences de sûreté plus ou moins fortes à la prolongation éventuelle des réacteurs : un scénario haut (S3) d’alignement systématique sur les niveaux de sûreté d’un EPR neuf, un scénario médian (S2) de maintien relatif de la sûreté au niveau actuel, et un scénario bas (S1) où l’application a minima de renforcements ne suffit pas à empêcher une dégradation de la sûreté liée au vieillissement. Le rapport propose ensuite, comme pour le DUS, une estimation de coûts sur chacun des postes. Compte tenu des incertitudes pesant sur des opérations en grande majorité inédites dans leur ampleur ou leurs modalités techniques, des fourchettes haute et basse assez larges sont proposées, le rapport retenant une valeur centrale. Cette démarche conclut à un coût global de renforcement de l’ordre de 4,3 Md€ par réacteur dans un scénario d’exigence haute - et non pas 6 Md€, qui est la fourchette haute d’incertitude correspondante. Ce coût global est à comparer avec une valeur de l’ordre de 1,4 Md€ par réacteur dans le scénario médian, et 400 M€ dans un scénario de sûreté dégradée.
(5) WISE-Paris est une organisation de droit français basée depuis sa création en 1983 à Paris, qui est par ailleurs indépendante de toute autre structure portant le nom de WISE en France ou ailleurs. Elle a produit de très nombreuses études portant sur le nucléaire et l’énergie. Son directeur, Yves Marignac, a commencé sa carrière de chercheur dans l’industrie nucléaire il y a 20 ans et a contribué comme expert à de nombreux exercices institutionnels de débat et d’expertise pluraliste.

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REVUE DE PRESSE

Sommaire

Prolonger les réacteurs nucléaires : « hors de prix », selon Greenpeace
Pierre Le Hir, LeMonde.fr, mardi 25 février 2014

Nucléaire : allonger la durée de vie des réacteurs va coûter très cher
Jade Lindgaard, Mediapart, mardi 25 février 2014

Nucléaire : un rapport pointe les enjeux d’un prolongement au-delà de 40 ans des réacteurs français
Philippe Collet, Actu-Environnement.com, mardi 25 février 2014

Nucléaire : Greenpeace veut limiter à 40 ans la durée de vie des centrales
Marc Cherki, LeFigaro.fr, mardi 25 février 2014

Nucléaire : le coût de la prolongation du parc de centrales d’EDF fait débat
Véronique Le Billon, LesEchos.fr, mercredi 26 février 2014

Greenpeace fait grimper le coût du grand carénage du parc nucléaire français
Ludovic Dupin, UsineNouvelle.com, mercredi 26 février 2014

Nucléaire : faut-il rajeunir à tout prix les vieilles centrales ?
Frédéric Mouchon, LeParisien.fr, mercredi 26 février 2014


Prolonger les réacteurs nucléaires : « hors de prix », selon Greenpeace
Pierre Le Hir, LeMonde.fr, mardi 25 février 2014

Pousser les 58 réacteurs nucléaires français au-delà de 40 ans, comme le souhaite EDF, nécessite des « opérations complexes, potentiellement très coûteuses et dont la faisabilité réglementaire et technique n’est pas acquise ».

Telle est la conclusion d’un rapport réalisé, à la demande de Greenpeace, par le cabinet de conseil WISE-Paris, spécialisé dans le nucléaire. L’organisation écologiste demande, en conséquence, que la loi sur la transition énergétique qui doit être débattue avant l’été « fixe la limite d’âge des 40 ans comme durée de vie maximale des réacteurs français ».

Ce rapport, un épais document technique de 169 pages, présenté mardi 25 février par son rédacteur, Yves Marignac, directeur de WISE-Paris, se veut une contribution au débat en cours sur l’avenir de la filière électronucléaire hexagonale. Le constat de départ est connu : c’est celui du vieillissement d’un parc construit pour l’essentiel au cours de la décennie 1980-1990, et dont la durée moyenne de fonctionnement des réacteurs atteint vingt-neuf ans.

« Grand carénage »

Depuis plusieurs années, EDF a manifesté son intention de prolonger l’activité de ses centrales au-delà de l’échéance de 40 ans pour laquelle elles ont été conçues, pour la porter à 50, voire 60 ans. Cela, au prix d’un énorme chantier de modernisation, baptisé « grand carénage » et chiffré par le PDG du groupe public, Henri Proglio, à 55 milliards d’euros. Un montant qui inclut les travaux imposés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) à la suite de la catastrophe de Fukushima, estimés par l’électricien à 10 milliards d’euros.

La facture pourrait être en réalité beaucoup plus lourde, si l’on en croit l’étude commanditée par Greenpeace. Celle-ci a examiné trois scénarios de renforcement du parc nucléaire, conduisant à une sûreté « dégradée », « préservée » ou « renforcée ». Dans ce dernier scénario, qui vise à mettre les réacteurs aux normes de l’EPR (troisième génération de réacteurs) – comme celui en cours de construction à Flamanville (Manche) –, le rapport conclut à un coût moyen « d’environ 4,5 milliards d’euros par réacteur ». Soit, pour l’ensemble des 58 réacteurs, un total astronomique de 261 milliards d’euros.

Le scénario médian, lui, aboutit à un montant « d’environ 2 milliards d’euros par réacteur », soit 116 milliards d’euros pour tout le parc. Ce n’est que dans l’hypothèse d’une « sûreté dégradée » que l’addition tombe à « environ 0,8 milliard d’euros par réacteur », soit un total de 46,4 milliards d’euros, inférieur même au chiffrage d’EDF.

Chiffrage définitif « impossible »

Comment ces calculs sont-ils étayés ? C’est toute la question, qui rend difficile de les prendre pour argent comptant. Yves Marignac reconnaît qu’il s’est livré à « un exercice très délicat », en raison du « manque de données publiques précises et détaillées sur les coûts unitaires des opérations de maintenance ou de renforcement passées ou présentes », mais aussi du fait que beaucoup des travaux prévus « apparaissent comme des opérations inédites du point de vue technique ou du point de vue de leur échelle de mise en œuvre ». Il s’est donc fondé, explique-t-il, sur les « données existantes sur le parc français » et sur « des opérations de maintenance ou de renforcement menées sur des réacteurs étrangers ». D’où des « fourchettes de coûts parfois très larges », intégrant de « nombreuses et fortes incertitudes ».

Interrogé par Le Monde, EDF, sans commenter ce rapport, s’en tient au chiffre de 55 milliards d’euros annoncé par M. Proglio. Auditionné, le 20 février, par la Commission d’enquête parlementaire sur les coûts de la filière nucléaire, Dominique Minière, directeur délégué à la production et à l’ingénierie d’EDF, a précisé que cette somme se décomposait en 10 milliards d’euros pour les prescriptions post-Fukushima, 20 milliards pour l’amélioration de la sûreté des réacteurs, 15 milliards pour la maintenance lourde des grands composants (tels que les générateurs de vapeur) et 10 milliards pour des « projets patrimoniaux », c’est-à-dire des aménagements réalisés sur les sites nucléaires pour mieux prendre en compte l’environnement, le risque incendie ou « le risque grand chaud-grand froid ».

Mais, au cours de la même audition, le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, a souligné que des prescriptions nouvelles pouvaient entrer en ligne de compte. Dans un entretien donné au Monde le 14 octobre 2013, M. Chevet déclarait déjà : « Le dossier du “post-quarante ans” n’en est qu’à son commencement, il est donc impossible de donner un chiffrage définitif et EDF ne peut pas certifier que l’investissement qu’il prévoit suffira. »

Lors de l’audition du 20 février, le directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Jacques Repussard, s’est lui aussi déclaré dans l’impossibilité de chiffrer les travaux à mener. Regrettant, à cet égard, l’absence d’une expertise financière indépendante de l’exploitant.

Avis définitif en 2018 ou 2019

L’étude commanditée par Greenpeace pointe, par ailleurs, le problème des « dégradations liées au vieillissement » de certains composants des réacteurs, et estime qu’« il n’est pas certain que les solutions techniques existent » pour les mettre aux meilleures normes de sûreté. Enfin, le rapport considère que l’ampleur des travaux à réaliser est telle qu’elle pourrait nécessiter, pour chaque réacteur maintenu en activité, une nouvelle autorisation de création, avec enquête publique.

Pour Greenpeace, la cause est donc entendue. L’importance des investissements à engager, comme les risques pour la sûreté des réacteurs, plaident pour que la durée de vie du parc soit limitée à 40 ans, juge Sébastien Blavier, chargé de campagne nucléaire. L’ONG demande en outre que dans la future loi sur la transition énergétique, cette limitation s’accompagne d’un objectif d’au moins 45 % d’énergies renouvelables en France à l’horizon 2030, pour anticiper une réduction du parc nucléaire.

En tout état de cause, l’ASN a déjà prévenu que, du point de vue de la sûreté, « le fonctionnement des centrales nucléaires au-delà de quarante ans n’est pas acquis ». Le gendarme du nucléaire « prendra une première position sur ce sujet en 2015 », en attendant un avis définitif « en 2018 ou 2019 ». Encore ne s’agira-t-il que d’un avis « générique » de principe, la prolongation ou non de chaque réacteur étant ensuite examinée au cas par cas.

Mais auparavant, la Commission d’enquête parlementaire relative aux coûts de la filière nucléaire et à la durée d’exploitation des réacteurs, réclamée par Denis Baupin, vice-président (EE-LV) de l’Assemblée nationale, rendra ses conclusions en principe mi-juin.

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Nucléaire : allonger la durée de vie des réacteurs va coûter très cher
Jade Lindgaard, Mediapart, mardi 25 février 2014

Prolonger l’exploitation des centrales nucléaires au-delà de 40 ans pourrait coûter quatre fois plus que ce que prévoit aujourd’hui EDF, alerte un rapport d’étude publié mardi 25 février par Greenpeace. Cela passerait aussi par la réalisation d’opérations très complexes, sans garantie de réussite technique, dans un grand flou réglementaire.

Allonger la durée de vie des réacteurs nucléaires : c’est la volonté d’EDF, qui déploie un intense lobbying en ce sens depuis au moins la fin des années 2000. C’est aussi la décision implicite que pourrait être en train de prendre l’exécutif, à force de non-décision sur ce sujet hautement sensible. Construit en un temps record entre la fin des années 1970 et 1980, le parc nucléaire français est aujourd’hui confronté à un « effet falaise » : 80 % de ses tranches ont été mises en service entre 1977 et 1987. Elles atteindront donc leur 40e année entre 2017 et 2027, c’est-à-dire demain. Cela concerne près des deux tiers de nos besoins actuels en électricité. Ainsi, quatre réacteurs vont atteindre leurs 40 ans de fonctionnement d’ici 2018, 23 l’atteindront au cours des cinq années suivantes.

En janvier 2012, la Cour des comptes sonnait l’alarme : « Compte tenu du délai en matière de politique énergétique entre la prise de décision et ses effets, ne pas prendre de décision revient à faire un choix, celui de faire durer le parc actuel au-delà des 40 ans. » L’alerte porte sur l’opacité des conditions de cette prise de décision. Car la voie de l’allongement de la vie des centrales s’ouvre « sans que ces orientations stratégiques n’aient fait l’objet d’une décision explicite, connue du grand public, alors qu’elles nécessitent des actions de court terme et des investissements importants », ajoute encore la Cour. Or la promesse de campagne de François Hollande de ramener à 50 % la part du nucléaire dans la production d’électricité (contre 75 % aujourd’hui) ne résout absolument pas le problème, comme le montre le schéma ci-dessous :

Production du parc existant jusqu’à 40 ans et trajectoire nucléaire (©Wise-Paris, 2014)

Si 25 % des réacteurs ferment d’ici 2025, que deviennent tous les autres qui auront passé la quarantaine ou seront en passe de le faire ? Que l’on décide de les fermer également, de les prolonger ou de les remplacer par la nouvelle génération des EPR (dont une tranche est actuellement en construction à Flamanville, dans la Manche), leur vieillissement va devenir un enjeu de plus en plus important.

A-t-on vraiment les moyens financiers, techniques et réglementaires de faire tourner ces équipements au-delà de leurs 40 ans de vie initialement prévus ? Contre toute attente, en pleine préparation du projet de loi sur la transition énergétique, et six mois après la fin d’un vaste débat national sur le sujet, il est toujours très difficile de répondre à cette question. EDF distille les informations au compte-gouttes, l’autorité de sûreté du nucléaire (ASN) n’a de compétences que sur la sûreté du parc, et la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ne peut expertiser que les coûts et les prix de l’électricité. L’état public des savoirs est à la fois insuffisant et parcellaire.

Pour la première fois, un ambitieux rapport d’étude tente de mettre à plat l’ensemble des connaissances sur ce sujet très sensible. Commandité par Greenpeace, ONG qui milite ouvertement pour la sortie du nucléaire, il a été réalisé par un bureau d’études proche des opposants à l’atome et réputé pour son expertise, Wise-Paris [et] publié mardi 25 février [...].

En voici les principaux enseignements :

• Une facture potentiellement très lourde

Le coût financier de l’allongement de la durée de vie pourrait s’avérer très élevé, beaucoup plus que les chiffres aujourd’hui mis sur la table par EDF. Le renforcement d’un réacteur de 40 ans pour le hisser à un niveau de sûreté renforcé, comparable à celui d’un EPR, pourrait coûter entre 2,5 milliards et 6,2 milliards d’euros par tête, estime Wise-Paris. « Il y a très peu de chiffrages suffisamment détaillés, on ne peut que donner des ordres de grandeur, et réaliser des projections », met en garde, prudent, Yves Marignac, son directeur. Selon ses estimations, au pire, la facture des investissements à fournir serait quatre fois plus élevée que les moyens envisagés aujourd’hui par EDF. L’électricien annonce prévoir 55 milliards d’euros pour son « grand carénage », une remise à niveau général de son parc, montant auquel s’ajoutent les travaux occasionnés par les évaluations complémentaires de sûreté (ECS) exigées par l’ASN après la catastrophe de Fukushima.

Wise-Paris a élaboré trois scénarios de sûreté (dégradée, préservée, renforcée) et tenté d’estimer les coûts financiers potentiels de chacun d’entre eux. L’enjeu majeur en gain de sûreté et en coût financier, c’est la « bunkerisation » des piscines de combustibles, c’est-à-dire leur couverture pour les protéger contre des événements extérieurs. Cette seule opération pourrait coûter 1 milliard d’euros par piscine, avait estimé l’ASN en 2011. Ce type de travaux pourrait entraîner l’arrêt de chaque réacteur concerné pendant deux ou trois ans. Au coût financier s’ajouterait alors le manque à gagner du non-fonctionnement de la tranche (en général évalué à un million d’euros par jour).

Les principaux enjeux de sûreté sont aussi les principaux enjeux de coûts, explique Yves Marignac : la couverture des piscines de combustibles, la sécurisation du système de contrôle-commande, la protection des éléments constitutifs de « noyaux durs » (comme les moteurs diesels ultimes, destinés à pallier une perte d’alimentation en électricité). Conclusion de Wise-Paris : l’enveloppe de 55 milliards d’euros prévue par EDF préempte les niveaux de sûreté du parc. L’exploitant ne semble pas prendre en compte la marche gigantesque à franchir que représente le tournant des 40 ans de ses réacteurs.

• Aucune garantie de faisabilité technique

L’incertitude sur la faisabilité des travaux nécessaires à l’amélioration de la sûreté du parc est grande, signale le rapport. Les centrales nucléaires françaises se caractérisent par leur homogénéité : sorties de terre en très peu de temps, elles utilisent la même technologie (les réacteurs à eau pressurisée, les « REP ») à l’exception de la nouvelle génération des EPR, opérée par l’unique exploitant qu’est EDF. L’enjeu technique du prolongement se pose donc en terme générique, avec des avantages et des inconvénients : ce qui pose problème pour une installation, peut se retrouver sur toutes les autres.

Les difficultés techniques sont potentiellement de plusieurs ordres : usure, obsolescence, plus grande fragilité à des événements extérieurs, maintenance insuffisante… Certains équipements peuvent être changés facilement, d’autres avec beaucoup plus de difficultés : tuyauteries enterrées, gaines de câbles électriques, couvercle des cuves de réacteurs, éléments du circuit primaire. Mais certains sont irréparables, car hors d’atteinte : cuves et enceintes des réacteurs.

Autre problème, déjà soulevé par l’ASN : le pic de charges. L’autorité a déjà prévenu qu’à moyens constants, elle ne parviendrait pas à traiter tous les dossiers de sûreté qui s’accumulent avec les années, et les nouvelles exigences post-Fukushima. Pierre-Franck Chevet, son président, a aussi publiquement déploré qu’EDF ne soit pas en état de gérer sa maintenance courante. Que se passera-t-il si le volume des travaux croît de manière considérable ?

L’ASN doit rendre en 2015 un premier avis sur le « post 40 ans », et annonce une prise de position générique en 2018 ou 2019. Viendra ensuite l’étude au cas par cas des tranches nucléaires. En juin 2013 (18 juin), elle a conditionné ses futurs avis à la réalisation des travaux exigés pour le passage à 40 ans.

Investissements passés et projetés d’EDF dans le parc nucléaire, en 2008 (©Wise-Paris)

• Quel débat démocratique ?

« Il n’y a aucune visibilité sur ce processus de décision, c’est pourtant un enjeu majeur », regrette Yves Marignac, selon qui les données techniques et industrielles ne peuvent plus être considérées comme privées par l’exploitant.

Le cadre réglementaire est à la fois flou et peu respecté. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la procédure de datation des centrales nucléaires n’est pas claire. Quel est le bon jour anniversaire : 40 ans après le coulage du premier béton, le début de la mise en service, la première divergence, le raccordement au réseau ? Rien ne l’indique. Autre exemple d’ambiguïté : censées se produire tous les dix ans, les visites décennales de contrôle conduites par l’ASN glissent dans le temps. Si bien que sur les 27 réacteurs qui aujourd’hui ont franchi le cap de leurs trente années d’exploitation, seuls cinq ont reçu le feu vert réglementaire pour voguer a priori vers leurs 40 ans.

Pour Wise-Paris, l’effort technique et de sûreté à fournir pour passer l’étape des 40 ans est tel qu’il nécessite le déclenchement de nouvelles logiques de consultation et d’approbation par la puissance publique. Et s’il fallait ouvrir une enquête publique, lancer un débat public pour chaque réacteur concerné ? Selon la loi, la saisine de la commission nationale du débat public (CNDP) est de droit pour les investissements supérieurs à 300 millions d’euros dans le nucléaire.

Conclusion du rapport : face à l’énormité de ces enjeux, il y a besoin d’une politique énergétique claire. Pour Greenpeace, qui a commandité l’étude, il faut que la future loi de transition énergétique limite à 40 ans la durée de vie des réacteurs et qu’elle se fixe un objectif de 45 % de renouvelables en 2030 (contre 27 % à l’étude aujourd’hui dans le cadre d’une directive européenne en discussion, voir ici). Un rendez-vous a été demandé à l’Élysée pour y présenter cette étude. Pour l’instant, pas de réponse.

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Nucléaire : un rapport pointe les enjeux d’un prolongement au-delà de 40 ans des réacteurs français
Philippe Collet, Actu-Environnement.com, mardi 25 février 2014

Greenpeace publie un rapport commandé à Wise-Paris sur les enjeux du prolongement au-delà de 40 ans des réacteurs français. Avec des coûts évalués entre 400 millions et 4,4 milliards d’euros par réacteur, l’enjeu de la rentabilité est posé.

Ce mardi 25 février, le cabinet d’étude spécialisé sur le nucléaire Wise-Paris a présenté un rapport commandé par Greenpeace et analysant les enjeux liés au vieillissement des réacteurs nucléaires français au-delà de 40 ans d’exploitation. « Le rapport envisage différents scénarios prospectifs de renforcement de ces réacteurs en fonction du degré d’exigence et de sûreté applicable et en analyse les coûts liés », explique Greenpeace.

Compte tenu des conclusions du rapport, Greenpeace formules deux recommandations qui devraient constituer, selon l’association, la base pour la future loi de transition énergétique. Tout d’abord, la loi devrait fixer à 40 ans l’âge limite des réacteurs français. Ensuite, pour assurer le renouvellement du parc national de production électrique, il conviendrait de fixer un objectif de 45% d’énergies renouvelables pour 2030.

Effet falaise

Preuve que la question du coût d’un prolongement au delà de 40 ans ne cesse d’être réévalué à la hausse. En 2008, EDF l’évaluait à 400 millions d’euros par réacteur et en janvier 2011, l’entreprise le réévaluait à 900 millions d’euros par réacteur, a indiqué Sophia Majnoni D’Intignano, responsable des campagnes de Greenpeace. En cause, notamment, le renforcement progressif des impératifs de sûreté et l’absence de règles claires validées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), cette dernière devant se prononcer sur ce dossier d’ici à 2018. Pierre-Franck Chevet, le président de l’ASN, n’a d’ailleurs de cesse de répéter que la possibilité de faire fonctionner les réacteurs au-delà de 40 ans « n’est pas acquise ». D’autant que les évaluations complémentaires de sûreté post-Fukushima et l’élaboration du noyau dur ne sont pas encore achevées.

Or, l’anniversaire des 40 ans approche pour un grand nombre de réacteur. « Il existe un effet falaise », explique Yves Marignac, directeur de Wise-Paris, qui rappelle que 80% des réacteurs français ont été mis en service entre 1977 et 1987. Les travaux de prolongement de la durée de vie des réacteurs concerneront donc une grande partie du parc sur une période très courte. Une situation inédite et qui soulève des questions de savoir-faire et de capacité. Et de rappeler les propos du président de l’ASN devant l’Assemblée : « pour l’instant [chez EDF], ils sont débordés par les travaux [de maintenance] qu’ils ont eux-mêmes décidés ».

Incertitudes et transparence

Par ailleurs, trois éléments rendent le sujet très délicat. Tout d’abord, le parc français étant constitué de six « paliers » standardisés, un risque générique n’est pas à écarter. Si l’ASN relève sensiblement le niveau de sûreté d’un réacteur lorsqu’elle déclinera les règles générales du passage au-delà de 40 ans, tous les réacteurs du palier concerné seraient alors impactés. Ensuite « il n’y a pas de définition claire des 40 ans », explique Yves Marignac, précisant qu’un flou existe entre l’âge règlementaire et l’âge technique, c’est-à-dire en fonction de l’usure constatée. Ainsi, la visite décennale des 30 ans s’effectue actuellement après 34 ans de fonctionnement. Vingt-sept réacteurs ont dépassé 30 ans de fonctionnement, mais seuls cinq ont obtenu une autorisation de poursuite d’exploitation et onze n’ont pas commencé leur réexamen décennal, pointe le rapport. Enfin, il y a deux limites irréductibles au renforcement de la sûreté des réacteurs : certains gros composants irremplaçables, telles que les cuves, ont été prévus pour une durée de vie de 40 ans et le dimensionnement initial des installations, établi par rapport à un risque donné, impose des limites au renforcement de la sûreté.

Dans ce contexte, la transparence et l’accès à l’information sont essentiels pour Wise-Paris qui appelle à « une révision » du processus actuel. Yves Marignac estime notamment que les modifications à apporter aux installations s’apparentent à des « modifications notables » apportées à l’installation concernée. Dans de telles circonstances, il convient de réviser le décret d’autorisation de création (DAC) initial et, pour cela, réaliser une nouvelle enquête publique. De plus, le code de l’environnement prévoit que la Commission nationale du débat public (CNDP) soit saisie de tout projet de « nouveau site de production nucléaire correspondant à un investissement d’un coût supérieur à 300 millions d’euros ».

De 400 millions à 4,4 milliards

Dans ce contexte, Wise-Paris a évalué les coûts des travaux de prolongement à partir de cinq facteurs discriminants : le référentiel de sûreté retenu, la gestion de la conformité, les orientations techniques, le processus de décision et les délais de réalisation. A partir de ces critères, trois scénarios ont été établis.

Un scénario de sûreté dégradée (S1) « correspond à une interprétation minimale des différentes exigences », un scénario de sûreté préservée (S2) vise à « limiter aussi efficacement que possible les effets reconnus du vieillissement, et [à] introduire aussi raisonnablement que possible de nouvelles dispositions issues des analyses post-Fukushima » et un scénario de sûreté renforcée (S3) « repose logiquement sur une recherche d’exigences aussi élevées que possible du point de vue de la sûreté ». Selon le scénario S1, le coût moyen par réacteur serait de 400 millions d’euros, avec une marge de plus ou moins 150 millions. Le scénario S2 coûterait quelque 1,4 milliard par réacteur, avec une marge de plus ou moins 600 millions. Enfin, le scénario S3 voit le budget s’envoler à 4,4 milliards d’euros, avec une marge de plus ou moins 1,85 milliard.

Les fortes marges d’incertitudes s’expliquent, notamment, par l’absence d’informations sur le coût des travaux réalisés par EDF et par le fait que certains des travaux envisagés n’ont jamais été réalisés. Par ailleurs, certains coûts n’ont pas été inclus dans les calculs, a averti Yves Marignac. C’est en particulier le cas du manque à gagner lié à la perte de production lors des arrêts de tranches nécessaires à la réalisation des travaux. Malgré tout, « ce coût risque (…) d’être très supérieur au coût annoncé par EDF pour son plan de « grand carénage », qui correspond à moins de 1 milliard d’euros par réacteur », conclut Wise-Paris. Le rapport alerte par ailleurs sur le fait que « quelques postes clés pour le renforcement de la sûreté, liés pour l’essentiel à la bunkérisation d’éléments vitaux pour la sûreté des réacteurs [notamment les piscines de combustibles et la salle des commandes, ndlr], concentrent dans toutes les fourchettes près de la moitié du coût total ».

Le rapport pointe surtout, « le risque que fait peser sur les exigences de sûreté la rentabilité d’éventuelles prolongations » et place au premier plan « la nécessité de clarifier, avant toute décision, les enjeux économiques de ces opérations ».

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Nucléaire : Greenpeace veut limiter à 40 ans la durée de vie des centrales
Marc Cherki, LeFigaro.fr, mardi 25 février 2014

L’association se fonde sur une étude qui estime à 4,35 milliards d’euros le coût de modernisation de chaque réacteur pour renforcer la sûreté des installations vieillissantes.

Limiter à quarante ans la durée de vie d’un réacteur nucléaire, inscrire cette limite dans le projet de loi en préparation sur la « transition énergétique » et fixer à 45% la part des énergies renouvelables dans le bilan énergétique de la France à l’horizon 2030. Telles sont les trois propositions de Greenpeace, après la publication d’une étude commandée au cabinet Wise-Paris sur l’allongement de la durée de vie des centrales après quarante ans d’exploitation.

Selon l’un des trois scénarios envisagés, celui des exigences renforcées de sûreté, « le coût de modernisation d’un réacteur serait d’environ 4,35 milliards d’euros, avec une incertitude de 1,85 milliard. Car certains postes comme la « bunkerisation » des piscines à combustible, qui avait été évaluée autour d’un milliard d’euros par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), nous l’avons estimé entre 0,5 et 1,5 milliard d’euros », explique Yves Marignac, directeur de Wise-Paris. « Mais nous ne prenons pas en compte tous les coûts induits, comme le manque à gagner sur l’électricité quand le réacteur serait arrêté pendant sa modernisation ». Il reste que selon Greenpeace, ce coût serait plus de quatre fois supérieur à ce qu’aurait prévu EDF.

Selon l’association écologiste, EDF a évalué d’abord à 400 millions d’euros le coût de modernisation d’une installation de plus de quarante ans, puis à 800 millions, avant de le relever à nouveau, pour tirer les enseignements de l’accident de Fukushima. De son côté, l’entreprise évalue globalement « à 55 milliards d’euros le coût global de modernisation du parc français, dont 10 milliards ajoutés après Fukushima ».

L’Autorité de sûreté nucléaire donnera « sa position générique » sur le sujet en 2015

Que faut-il faire en effet pour les 58 réacteurs français dont la durée de vie technique, lors de la construction, avait été « fixée à 25, 30 ou 40 ans », rappelle l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) ? Pour l’instant, rien n’est prévu officiellement. L’ASN confirme que « la poursuite d’exploitation au-delà de 40 ans n’est pas acquise à ce jour ». Et qu’en 2015, elle donnera sa « position générique qui va porter sur les objectifs et les principes généraux ainsi que sur les réponses à EDF aux différentes demandes de l’ASN ». Mais ce ne sera que vers 2018-2019 que l’autorité aura un avis « plus détaillé » puisqu’elle « prendra position sur les éléments que l’exploitant va mettre en œuvre lors des visites décennales. Cela veut dire qu’en 2018, nous allons avoir des éléments plus approfondis », ajoute l’autorité.

Tous les dix ans, chaque réacteur fait l’objet d’une grande visite effectuée par l’ASN pour étudier tous ses paramètres et demander à l’exploitant des modifications. La première « visite d’un réacteur ayant 40 ans est prévue en 2019. Il s’agit du réacteur n°1 de Tricastin » explique un porte-parole de l’ASN. Ainsi, la première prise de position de l’ASN sur la poursuite du fonctionnement d’un réacteur au-delà de quarante ans interviendra dix-huit mois plus tard, vers 2021.

D’ici à 2027, la moitié de la production d’électricité d’origine nucléaire proviendra de réacteurs ayant au moins 40 ans

Or, entre 2019 et 2027, la moitié de la production d’électricité d’origine nucléaire proviendra de réacteurs ayant au moins quarante ans rappelle Yves Marignac, malgré la construction de l’EPR à Flamanville. Selon lui, le risque « réside dans une prolongation des réacteurs décidés par défaut dans un cadre politique et réglementaire insuffisant pour en fixer pleinement les exigences du point de vue de la sûreté ». Déjà, les visites décennales ne sont pas effectuées exactement tous les dix ans assure cet expert : « sur les 27 réacteurs qui ont plus de trente ans, seulement cinq ont obtenu l’autorisation technique d’aller à quarante ans ».

Face à un parc nucléaire français vieillissant, où « 80% des réacteurs ont été mis en service entre 1977 et 1987 », l’association écologique veut relancer le débat. Cependant, il est à souligner que Greenpeace est plus enclin à critiquer le nucléaire en France que dans un autre pays. L’association a en effet commandé pour la première fois une telle étude économique uniquement pour l’Hexagone qui pourtant, présente parmi les meilleures garanties de sûreté. L’association n’a lancé aucune étude comparable pour un autre pays. Or, aux États-Unis, des réacteurs ont déjà été autorisés à fonctionner plus de quarante ans.

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Nucléaire : le coût de la prolongation du parc de centrales d’EDF fait débat
Véronique Le Billon, LesEchos.fr, mercredi 26 février 2014

Une étude de Wise-Paris commandée par Greenpeace réévalue les coûts de prolongation au-delà de 40 ans. Un arrêt de tous les réacteurs après 40 ans d’exploitation réduirait la production nucléaire de 50 % en huit ans.

Quel sera le coût d’une prolongation du parc nucléaire français au-delà de sa durée de fonctionnement actuelle de 40 ans ? Cette prolongation est-elle d’ores et déjà inévitable ? Dans le rapport « L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français » commandé par Greenpeace et présenté hier, Yves Marignac, directeur de l’association Wise-Paris et auteur de l’étude, a d’abord rappelé l’imminence des décisions à prendre. « S’il y a une fermeture stricte des réacteurs à 40 ans, 50 % de la production s’efface en huit ans. Il y a un non-dit majeur de besoin de nouvelles capacités ou de prolongation des réacteurs », a-t-il pointé. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui rappelle régulièrement que la demande d’EDF de prolonger l’exploitation des réacteurs au-delà de 40 ans n’est « pas acquise », souligne aussi souvent la proximité des échéances [voir graphique ci-dessous].

Jugeant qu’on ne peut pas « construire des EPR à un rythme suffisant pour respecter une fermeture des réacteurs à 40 ans », une prolongation de la durée de vie des réacteurs pourrait s’imposer de facto et dans des conditions de sûreté « dégradées », estime Yves Marignac, c’est-à-dire « d’une manière insuffisamment robuste aux agressions pour compenser les risques liés à la dégradation des éléments non remplaçables » - la cuve, l’enceinte de confinement mais aussi certains câblages et tuyaux. Tandis qu’EDF a chiffré à près de 1 milliard d’euros par réacteur le montant du « grand carénage » à réaliser pour mettre son parc en situation d’être prolongé jusqu’à 60 ans, le rapport publié hier estime qu’il faudrait un tiers d’investissements supplémentaires (1,35 milliard d’euros par réacteur selon le milieu de fourchette) pour une prolongation avec une sécurité « préservée » et jusqu’à 4,35 milliards d’euros par réacteur pour une sécurité « renforcée », proche de celle de l’EPR, le réacteur de troisième génération. Une part importante de la facture se joue, pour ce scénario, sur la protection des piscines - via une « bunkerisation » - de combustible nucléaire, dont l’accident de Fukushima a mis en évidence la fragilité. Un sujet qu’ « il faut impérativement regarder », a d’ailleurs indiqué le président de l’ASN lors d’une audition à l’Assemblée nationale la semaine dernière.

Premier avis de l’ASN l’an prochain

Pierre-Franck Chevet a aussi cité la capacité d’EDF à éviter la fusion du cœur du réacteur et la protection de l’enceinte de confinement, deux éléments « majeurs » dont l’ASN ne sait pas si EDF les a pris en compte dans l’addition de son grand carénage. Le groupe public, de son côté, a confirmé la semaine dernière son évaluation financière. « Nos estimations ont peu changé parce que nous avons mis en place des dispositifs de maîtrise », a indiqué lors de la même audition Dominique Minière, directeur délégué production ingénierie d’EDF. Le groupe a par exemple revu en baisse le budget de ses diesels d’ultime secours.

Alors que Greenpeace plaide, à l’aune de ce rapport, pour une durée de vie des réacteurs strictement limitée à 40 ans, les mois qui viennent devraient préciser les enjeux. Deux séminaires entre EDF et l’ASN sont prévus d’ici à fin juin, après quoi les groupes d’experts et l’IRSN instruiront les propositions d’EDF, avant un premier avis de l’ASN l’an prochain. EDF verra alors si les prescriptions de l’autorité de sûreté justifieront économiquement la prolongation de tout ou partie de ses réacteurs.

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Greenpeace fait grimper le coût du grand carénage du parc nucléaire français
Ludovic Dupin, UsineNouvelle.com, mercredi 26 février 2014

Selon une étude réalisée pour Greenpeace, la facture pour prolonger l’exploitation des réacteurs nucléaires pourrait être quatre fois plus élevée que les prévisions d’EDF. Le grand carénage du parc français est aujourd’hui chiffré à 55 milliards d’euros par l’électricien.

Greenpeace est hostile à la prolongation du parc nucléaire d’EDF. Mais cette fois-ci, l’ONG n’appuie pas son argumentation uniquement sur la sûreté. Elle pointe le risque d’un coût prohibitif pour un tel projet. Elle s’appuie sur un rapport commandité au cabinet Wise-Paris, proche des mouvements environnementaux et anti-nucléaires. Dans son étude présentée le 25 février, le cabinet juge que la prolongation de la durée de vie de 40 à 60 ans des 56 réacteurs du parc nucléaire - hors Fessenheim - a été largement sous-estimée.

EDF a prévu de dépenser 55 milliards d’euros d’ici 2025 sur l’ensemble du parc pour les opérations de maintenance lourde appelées grand carénage. Soit un peu moins d’un milliard par réacteur en moyenne. Devant les parlementaires, Dominique Minière, le directeur délégué à la direction Production-Ingénierie d’EDF, a même décrit ces investissements dans le détail : 10 milliards d’euros pour les effets post-Fukushima, 20 milliards pour la mise à niveau des centrales lors des opérations de maintenance et des visites décennales, 15 milliards pour remplacer les grands composants et 10 milliards pour des projets patrimoniaux.

Selon le cabinet mandaté par Greenpeace, il faudrait plutôt dépenser 1,35 milliard d’euros par réacteur pour une sûreté préservée à son niveau actuel. Et il faudrait investir jusqu’à 4 milliards d’euros pour une sûreté élevée équivalente à celle de l’EPR, le réacteur français de 3ème génération. Ce budget serait plombé par les travaux à réaliser sur les piscines de combustibles usés. A la suite de l’accident de Fukushima, ces installations ont été montrées du doigt pour leur vulnérabilité.

Greenpeace et l’ASN en lanceurs d’alerte

Greenpeace et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) peuvent faire cause commune sur ce sujet. Bien sûr, l’ASN n’a pas fait d’estimation sur le coût des travaux, car ce n’est pas sa fonction. Mais son président, Pierre-Franck Chevet, ne cesse de rappeler que la prolongation n’est pas acquise. Selon lui, de nombreuses questions se posent pour atteindre un niveau de sûreté très proche de l’EPR. Il a même précisé, lors des vœux de l’ASN en janvier, que la question des piscines serait primordiale. L’ASN doit donner un premier avis en 2015 sur le programme d’EDF.

Greenpeace estime que les réacteurs ne doivent pas être conduits au-delà de 40 ans. Quoi qu’il en soit, la France doit se prononcer très vite. Sans grand carénage, deux à huit unités atteindront l’âge de 40 ans tous les ans entre 2020 et 2030. Cela signifie que 1 800 à 7 200 MW seront retirés du réseau annuellement. Dans ce cas, il faudra les compenser par de nouveaux outils de production, nucléaires ou pas. S’ils sont nucléaires, il est urgent d’anticiper la construction de nouvelles centrales…

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Nucléaire : faut-il rajeunir à tout prix les vieilles centrales ?
Frédéric Mouchon, LeParisien.fr, mercredi 26 février 2014

A moins d’un revirement politique de François Hollande qui a promis sa fermeture avant la fin du quinquennat, la centrale de Fessenheim, exploitée depuis trente-six ans, ne soufflera pas ses 40 bougies. Mais qu’en sera-t-il des 18 sites nucléaires français, qui atteindront tôt ou tard la même limite d’âge ? Le ministre de l’Ecologie, Philippe Martin, a réaffirmé mardi que l’objectif de réduire à 50 % la part de l’atome dans la production électrique d’ici à 2025, sera bien inscrit cette année « dans la loi » sur la transition énergétique, mais il n’a pas détaillé comment le gouvernement comptait y parvenir.

L’association Greenpeace lui a tendu une perche, en exigeant que le texte de loi fixe l’objectif de 45 % d’énergies renouvelables dans l’Hexagone d’ici à 2030 et limite à quarante ans « la durée de vie » des centrales.

D’après l’ONG, « 80 % des centrales » vont atteindre cette limite d’âge « entre 2017 et 2027 ». Or, Greenpeace affirme qu’au-delà de quarante ans la modernisation des sites nucléaires se traduira par une facture colossale. L’association a commandé un rapport au cabinet Wise-Paris, spécialisé dans l’énergie et proche du mouvement antinucléaire.

Le coût de révision des réacteurs s’échelonnerait de 350 M€ à plus de 4 Mds€ par réacteur !

Ce rapport établit trois scénarios : en fonction des investissements consentis par EDF, le coût des travaux de révision des réacteurs s’échelonnerait de 350 M€ à plus de 4 Mds€ par réacteur ! « Les réacteurs ont été conçus initialement pour une durée de quarante ans mais, au-delà, se poseront des problèmes de vieillissement, notamment de l’enceinte de confinement, dont le béton se dégrade, et de la cuve, dont l’acier se fragilise, souligne le directeur de Wise-Paris, Yves Marignac. Sans compter les risques liés aux tuyauteries enterrées et aux câbles électriques. » « Si EDF voulait exploiter ses réacteurs au-delà de quarante ans dans des conditions de sûreté proches des nouveaux réacteurs EPR, cela pourrait coûter quatre fois plus cher qu’annoncé », estime Sébastien Blavier, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace.

Aux yeux d’EDF, la facture sera bien moindre et l’électricien a émis dès 2009 le souhait d’étendre la durée de vie de ses réacteurs « significativement au-delà de quarante ans » et même de « maintenir ouverte l’option d’une durée de fonctionnement de soixante ans ». Jeudi dernier, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la filière nucléaire, un responsable d’EDF a déclaré que l’entreprise prévoyait de mener 55 Mds€ de travaux de maintenance sur ses 58 réacteurs à l’horizon 2025, notamment pour se conformer aux nouvelles normes post-Fukushima et améliorer la sûreté des réacteurs.

Mais le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Pierre-Franck Chevet, a réaffirmé le même jour que le feu vert à un prolongement des réacteurs après quarante ans n’était pas acquis. Les réacteurs, « qui ne sont pas nécessairement dans le même état », seront examinés au cas par cas. « De nombreux composants électroniques, conçus il y a plusieurs dizaines d’années, ne sont même plus fabriqués aujourd’hui, détaille Thomas Houdré, directeur des centrales à l’ASN. Gérer ce problème d’obsolescence suppose une anticipation importante. »

Dans un courrier adressé au patron d’EDF, en juin 2013, le gendarme du nucléaire a été clair : « Dans les années à venir, les réacteurs actuels coexisteront, au niveau mondial, avec des réacteurs de type EPR ou équivalent, dont la conception répond à des exigences de sûreté significativement renforcées. [Ils] doivent donc être améliorés au regard de ces nouvelles exigences de sûreté. »

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