UNE EXPERTISE INDÉPENDANTE
DANS LE DÉBAT SUR
LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

À LA UNE
GLOBAL-CHANCE

Nucléaire : « bon sens économique » contre sûreté du parc ?

Mise en place en octobre 2011 par le ministre de l’énergie Eric Besson, la « Commission énergie 2050 » préconisait, dans son rapport final rendu public mi-février 2012, de prolonger l’exploitation des réacteurs nucléaires actuels, au motif qu’il s’agirait là d’une solution optimale du point de vue économique ! Mais, outre que l’argument est discutable en tant que tel, l’hypothèse d’une prolongation du parc nucléaire en place soulève de sérieuses questions en termes de sécurité. Moins d’un an après le début de la catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, les membres de la « Commission énergie 2050 » en auraient-ils déjà “oublié” les enseignements ?


Page publiée en ligne le 20 avril 2015

Sur cette page :
Nucléaire : « bon sens économique » contre sûreté du parc ? (Benjamin Dessus)
À voir également sur le site de Global Chance (Dossiers et documents)

NUCLÉAIRE : « BON SENS ÉCONOMIQUE » CONTRE SÛRETÉ DU PARC ?

Benjamin Dessus, Le Club Mediapart, mercredi 8 février 2012

Que nous dit en effet la Commission énergie 2050 mise en place par Eric Besson et dont l’ensemble des ONG d’environnement avait dénoncé l’objectif et la méthodologie au point de refuser d’y participer ?

Que tous comptes faits, la meilleure solution pour la France nucléaire c’est de ne rien faire ou presque, continuer comme avant, prolonger la durée de vie de nos centrales de 20 ans… On verra bien ce qu’on fera après. Cela suppose évidemment de faire un sort à la question de la sûreté du parc existant dont la Commission rappelle que c’est une « condition incontournable ». Tellement incontournable que le plus simple est de n’en plus parler. Au point de ne plus porter la moindre appréciation comparative sur les risques nucléaires de scénarios aussi différents qu’un scénario de sortie accélérée du nucléaire, de prolongation pendant 20 ans du nucléaire actuel, ou d’une solution tout EPR. La sûreté n’est plus un paramètre du choix puisque par hypothèse elle est acquise.

La Cour, de son côté, calcule avec soin les coûts d’investissements passés du parc actuel de réacteurs et celui du réacteur EPR, conçu pour remplacer éventuellement les réacteurs de ce parc vieillissant. En euros 2010 la Cour reconstitue un coût d’investissement tout compris de 1160 €/kW en moyenne pour les réacteurs du parc actuel : pour les premiers, les plus simplets, 900 €/kW et pour les derniers, les plus sophistiqués, un coût de 1260 €/kW.

Par contre pour l’EPR tête de série, on saute brutalement à 3700 €/kW, avec l’espoir, ténu si l’on se réfère au passé (1), de faire chuter ce coût vers 3100 €/kW si on en fait une série suffisante.

Cela paraît bien normal : il n’y a aucune comparaison entre des réacteurs vieux de trente ans, complètement dépassés en termes de sûreté, de disponibilité, de rendement, et notre moderne EPR. Non seulement, nous dit-on celui-ci peut produire près de 15% d’électricité de plus par MW installé (avec un meilleur rendement et une disponibilité supérieures), mais il est 10 fois plus sûr que nos vieux réacteurs !

D’accord se dit-on, la leçon de Fukushima a porté, cela vaut la peine de payer deux fois plus cher pour prendre 10 fois moins de risques, les 573 premières victimes recensées comme « liées au désastre de Fukushima » (2) ne seront pas mortes pour rien.

Et puis la Cour, estime, à partir des chiffres donnés par EDF, ce que coûterait la réhabilitation de ce parc de vieux réacteurs, pour en prolonger la vie d’une vingtaine d’années dans des conditions de sûreté suffisantes, de l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire : 45 milliards pour les opérations de « jouvence », une dizaine de milliards pour la mise aux nouvelles normes de sûreté, voire un peu plus. Au total 50 ou 55 milliards € pour 62 GW, de l’ordre de 800 € par kW.

C’est le rapprochement des deux études qui est inquiétant et l’usage que fait la Commission Énergie des enseignements apportés par la Cour des comptes.

Si nous comprenons bien, la Commission nous explique que pour un investissement total de moins de 2000 €/kW (1160+800 = 1960 €/kW, dont plus de la moitié sont déjà amortis) on va disposer d’un parc tout neuf, aussi inoxydable que le fameux EPR (puisque la sûreté n’y serait pas « contournée ») qui coûterait dans le pire des cas 50% de moins que ce même EPR.

Pourquoi sans priver ? Mais alors, pourquoi continuer à s’intéresser à l’EPR, si les réacteurs de la génération précédente, convenablement relookés aux normes de sûreté actuelles, font parfaitement l’affaire avec un rabais de 50 ou 60% ? Pourquoi ne pas refaire de ces réacteurs pour remplacer les anciens si par hasard ils présentaient des faiblesses dans un avenir trop proche ?

Ne serait ce pas par hasard parce qu’on serait scandaleusement « coulant » sur les normes de sûreté pour le parc ancien ? On nous a tant vanté les charmes de la double enceinte de confinement, du « cendrier » de la triple ou quadruple redondance des commandes et des capteurs, qu’on est forcément pris d’un gros doute. Et si cette « économie » était justement la mesure de ce qu’il faudrait faire pour atteindre un niveau de sûreté analogue à celui de l’EPR, dont on sait par ailleurs déjà qu’il n’est pas suffisant ?

Au moment où l’on apprend que la mise à « l’arrêt à froid » du réacteur n° 2 de Fukushima est remis en cause et que la température y remonte de façon inquiétante (3), au moment où l’ASN classe au niveau 2 une anomalie de conception sur deux tuyauteries de traitement de l’eau des piscines des unités 2 et 3 de la centrale de Cattenom (4), un niveau très rare même au niveau du parc nucléaire français, on est en droit de s’interroger sérieusement sur la stratégie proposée.

Certes, formellement, quand dans une dizaine d’années les travaux seront faits et les 55 milliards dépensés, à supposer qu’il n’y ait pas d’accident avant, l’ASN pourra théoriquement dire « non, les conditions d’une poursuite ne sont pas réunies, on ne continue pas ». Mais on voit mal comment la pauvre Autorité de Sûreté pourra résister aux pressions des politiques et des industriels qui auront engagé leur image et pas mal d’argent dans cette réhabilitation d’autant qu’il ne restera aucune solution alternative de repêchage.

Et là, il sera trop tard pour pleurer, chers concitoyens !

Benjamin Dessus

(sommaire de la page) (haut de page)

Notes

(1) En euros constants, le coût d’investissement des centrales nucléaires françaises a systématiquement connu depuis 35 ans une augmentation constante et importante, contradictoire avec le phénomène « d’apprentissage industriel » qu’on observe par exemple pour les éoliennes et le photovoltaïque.

(2) Voir l’article récent « 573 deaths ’related to nuclear crisis’ »,The Yomiuri Shimbun, 5 février 2012.

(3) « Tepco Injects Boric Acid Into Reactor as Temperatures Rise », Tsuyoshi Inajima, Bloomberg, Feb 6, 2012.

(4) Il s’agit de la non-conformité d’une tuyauterie des piscines des réacteurs 2 et 3, à la centrale de Cattenom. Cette non-conformité, déclare l’ASN, constitue un écart par rapport au référentiel de conception. Elle constitue une dégradation des dispositions de défense en profondeur. C’est en raison de ses conséquences potentielles que l’événement a été classé au niveau 2. Cette erreur de conception avait échappé à tous les contrôles et visites décennales précédentes.

(sommaire de la page) (haut de page)

À VOIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

Dossiers thématiques
Publications de Global Chance
Publications de membres de l’association

(encadrés = plus d’informations au survol)

Les Dossiers de Global-Chance.org

(par ordre d’apparition sur le site)

Climat : n’oublions pas le méthane !
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les travaux de Global Chance et de ses membres sur le mésusage du concept de « PRG »

Fukushima : réactions en chaîne
Tribunes, analyses, interviews, etc. :
Les réactions des membres de Global Chance face à la catastrophe nucléaire de Fukushima

Nucléaire : par ici la sortie !
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les propositions de Global Chance et de ses membres pour, enfin, sortir du nucléaire
Dossier clos le 31 décembre 2012

Accidents nucléaires : de l’improbable à l’imprévisible
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les contributions de Global Chance et de ses membres au débat sur la sûreté nucléaire

Déchets nucléaires : qu’en faire ?
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les analyses de Global Chance et de ses membres sur la question des déchets nucléaires

Gaz de schiste : miracle ou mirage ?
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les contributions de Global Chance et de ses membres au débat sur les gaz de schiste

Nucléaire : une indépendance énergétique en trompe-l’œil
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Global Chance et ses membres dénoncent le mythe d’une « énergie 100% nationale »

Nucléaire : quand la facture explose...
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc :
Le débat sur les coûts réels du nucléaire vu par Global Chance et ses membres

Bure : ceci n’est pas un débat public
Contributions, analyses, vidéos....
Global Chance et ses membres dans le « débat public » sur le projet Cigéo

(haut de page) (sommaire « À voir également sur le site de Global Chance »)

Publications de Global Chance

(encadré = plus d’informations au survol)

L’énergie et les présidentielles : décrypter rapports et scénarios
Les Cahiers de Global Chance, n°31, mars 2012, 100 pages

L’énergie en France et en Allemagne : une comparaison instructive
Les Cahiers de Global Chance, n°30, septembre 2011, 96 pages

Nucléaire : le déclin de l’empire français
Les Cahiers de Global Chance, n°29, avril 2011, 112 pages

La science face aux citoyens
Les Cahiers de Global Chance, n°28, décembre 2010, 56 pages

Du gâchis à l’intelligence. Le bon usage de l’électricité
Les Cahiers de Global Chance, n°27, janvier 2010, 148 pages

Vers la sortie de route ? Les transports face aux défis de l’énergie et du climat
Les Cahiers de Global Chance, n°26, janvier 2009, 148 pages

Nucléaire : la grande illusion - Promesses, déboires et menaces
Les Cahiers de Global Chance, n°25, septembre 2008, 84 pages

Voir la liste complète des publications de Global Chance

(haut de page) (sommaire « À voir également sur le site de Global Chance »)

Publications de membres de l’association (sélection)

(encadré = plus d’informations au survol)

La manipulation nucléaire
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, communiqué du lundi 13 février 2012

Analyse critique de l’étude Commission Énergies 2050
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, document de travail, 27 janvier 2012, 30 pages

Analyse critique de l’étude de l’Union Française de l’Électricité
Benjamin Dessus, document de travail, lundi 23 janvier 2012

Manifeste négaWatt : réussir la transition énergétique
Thierry Salomon, Marc Jedliczka et Yves Marignac, Association négaWatt / Éditions Actes Sud, janvier 2012, 376 pages

Nécessités et limites des scénarios énergétiques
Benjamin Dessus, Thierry Salomon, Meike Fink, Stéphane Lhomme et Marie-Christine Gamberini (entretiens), Les Amis de la Terre, jeudi 29 décembre 2011, 29 p.

« Il y a le levier d’action que l’on peut, ou non, choisir d’introduire dans le débat :
la maîtrise de la consommation d’électricité »

Benjamin Dessus et Bernard Laponche (entretien), Enerpresse, n°10449, mercredi 16 novembre 2011

Quelle place pour le nucléaire dans le mix énergétique mondial du 21ème siècle ?
Benjamin Dessus, intervention dans le cadre du colloque « Le risque nucléaire et la décision publique » à l’ENS de Paris, lundi 14 novembre 2011, 8 pages

Sortie du nucléaire : Proglio, pas gêné par les « fautes de méthode »
Benjamin Dessus (interview), Rue89, mercredi 9 novembre 2011

En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Édition du Seuil, Collection Sciences, Octobre 2011, 176 pages

Nucléaire : un besoin d’expertise
Benjamin Dessus, entretien publié sur LaLigue.org, le site de la Ligue de l’enseignement, juin 2011

Le nucléaire, une technologie du passé sans avenir
Bernard Laponche, La Tribune, mardi 26 avril 2011

La France à l’abri d’un accident japonais ?
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Médiapart, dimanche 13 mars 2011

Démanteler, seul avenir pour la filière nucléaire
Denis Baupin, Hélène Gassin et Bernard Laponche, Mediapart, vendredi 11 juin 2010

Entre silence et mensonge. Le nucléaire, de la raison d’état au recyclage « écologique »
Bernard Laponche, entretien avec Charlotte Nordmann, La Revue internationale des Livres & des idées, n°14, novembre-décembre 2009

(haut de page) (sommaire « À voir également sur le site de Global Chance »)

LES ESSENTIELS
réalisé par PixelsMill >