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Les Dossiers de Global-Chance.org

Effet de serre, n’oublions pas le méthane

"Article du mois" de la revue La Recherche

La lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas se limiter à la réduction des émissions de dioxyde de carbone : les enjeux liés au méthane sont tout aussi fondamentaux, même s’ils sont minorés parce que les calculs qui le prennent en compte sont discutables. De fait, le concept de PRG (potentiel de réchauffement global) et surtout son emploi conduisent à sous-estimer l’importance du méthane à des horizons temporels tels que 2020 ou 2050, désormais considérés par les scientifiques du GIEC comme cruciaux pour éviter un emballement incontrôlable du système climatique. Pourtant, la notion d’équivalent CO2 est devenue l’alpha et oméga des politiques et des instruments de lutte contre le réchauffement climatique, ce qui constitue une dérive conceptuelle d’ores et déjà lourde de conséquences en termes de choix et de priorités stratégiques...


Page publiée en ligne le 5 mars 2008
Dernières mises à jour du dossier :
• 11/02/2015 : Alerte au méthane : publications de Global Chance et de ses membres depuis 2009 (rapports, notes de travail, articles, tribunes, entretiens...)
• 29/03/2015 : Climat : pourquoi il est urgent d’accélérer la lutte contre les émissions de méthane (Carole Lanzi, Novethic.fr, 09/12/2014) & Forçage radiatif et PRG du méthane dans le rapport AR5 du GIEC (Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Le Cercle / Les Échos, 19/05/2014)


Nota bene : nous programmons une restructuration complète de ce dossier thématique, mis en place sur le site en 2008 et 2009... En attendant cette refonte, les nouveaux éléments publiés depuis 2009 par Global Chance et ses membres sur la question du méthane sont listés ici sur cette page.


Sommaire de la page :

Effet de serre, n’oublions pas le méthane (La Recherche, numéro 417, mars 2008)

• Article primaire (version originale + traduction anglaise)
Réchauffement climatique : importance du méthane [pdf, 420 ko]
Global Warming : the Significance of Methane [pdf, 540 ko]

Quelles sont les conséquences du mésusage du concept de PRG ? (choix stratégiques et priorités politiques, pertinence des instruments de marché du Protocole de Kyoto,...)

Définir une stratégie mondiale d’action pour le 21ème siècle (potentiels et trajectoires de réduction, articulations dynamiques CH4/CO2, ...)

Alerte au méthane : publications de Global Chance et de ses membres depuis 2009 (rapports, notes de travail, articles, tribunes, entretiens...)

Revue de presse (Actu-Environnement.com, ContreInfo.info, eBulletin ENDA-TM, Enerpresse, Enviro2B.com, Le Figaro, France Culture, Infos de Serre, Le Journal de l’Environnement, La Lettre Climat International, Le Monde, Novethic.fr, Politis, L’Usine à GES...)

Les autres « Dossiers de Global-Chance.org »

EFFET DE SERRE, N’OUBLIONS PAS LE MÉTHANE

Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Le Treut, (La Recherche, numéro 417, mars 2008


Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, président de Global Chance, Bernard Laponche, expert en politiques énergétiques, membre de Global Chance, et Hervé Le Treut, climatologue, directeur du laboratoire de météorologie dynamique du CNRS publient dans La Recherche un article qui ne manquera pas de faire débat. En effet, alors que la notion d’équivalent CO2 est devenue l’alpha et oméga des politiques et des instruments de lutte contre le réchauffement climatique, les trois auteurs, sur la base d’une analyse critique du concept de PRG (potentiel de réchauffement global) et surtout de son emploi, alertent sur cette dérive et sur les risques qu’elle fait courir, en particulier en termes de choix et de priorités stratégiques.

Rédaction de Global-Chance.org


La lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas se limiter à la réduction des émissions de dioxyde de carbone. L’impact du méthane, autre gaz à effet de serre, est crucial. Or, les calculs qui le prennent en compte sont discutables.

Le Conseil des ministres de l’Environnement de l’Union européenne du 30 octobre 2007, soucieux d’éviter un réchauffement global de plus de 2 degrés, a recommandé de « stabiliser la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau proche du niveau de stabilisation le plus bas d’après les évaluations, à savoir environ 450 parties par million en volume (ppmv) d’équivalent CO2 » (1). Il a rappelé que, « pour ce faire, ces émissions devront atteindre leur maximum dans les dix ou quinze ans qui viennent pour atteindre un niveau inférieur d’au moins 50 % à celui de 1990 d’ici 2050 ».

On ne peut que saluer ces prises de décisions politiques. Des mesures de réduction d’émissions vont être enfin planifiées. Pourtant, quand il s’agira d’entrer dans le concret, il faudra être vigilant. Car cette dénomination d’« équivalent CO2 », indifféremment appliquée aux concentrations et aux émissions de gaz à effet de serre, peut être source d’erreurs si sa définition et ses implications ne sont pas bien comprises des experts, conseillers des décideurs politiques.

Équivalent CO2

Le sujet mérite tout d’abord un petit retour sur les concepts.

Le dioxyde de carbone (CO2) est le principal gaz à effet de serre d’origine anthropique, mais il n’est pas le seul. Il en existe de nombreux autres dont les émissions sont aussi en partie responsables du renforcement de l’effet de serre. Il s’agit du protoxyde d’azote, de l’ozone troposphérique, des chlorofluorocarbones, mais aussi du méthane (CH4), émis par les zones humides, l’extraction du charbon, l’industrie gazière et pétrolière, les ruminants, sans compter les décharges à ciel ouvert lors de la décomposition de la matière organique.

Ces gaz ne contribuent pas de manière équivalente à l’augmentation de l’effet de serre. Chacun absorbe et réémet les rayonnements d’une façon caractéristique et reste plus ou moins longtemps dans l’atmosphère avant de se dégrader. Dans leurs modèles de simulation, les climatologues utilisent ces données spécifiques et les intègrent selon différents scénarios d’évolution afin d’anticiper les modifications du climat. Pour simplifier l’exposé des résultats, on peut alors légitimement utiliser la notion de concentration en équivalent CO2, concentration dont l’effet, à chaque instant, serait équivalent à celle du mélange de gaz.

La recommandation de stabilisation à « 450 ppmv d’équivalent CO2 » s’appuie sur ces scénarios détaillés prenant en compte le rôle de chaque gaz. Elle peut être atteinte, par exemple, en combinant une division par deux des émissions de CO2, une réduction de 30 % des émissions de méthane et d’autant de protoxyde d’azote en 2050 par rapport à 1990. Une réduction par deux des émissions de CO2 ne permettra pas d’atteindre à elle seule la cible de 450 ppmv d’équivalent CO2, ce qui est l’ordre de grandeur nécessaire pour limiter le réchauffement à 2 degrés. Il faut un effort concomitant sur les autres gaz.

Pourtant seuls les efforts de réduction du CO2 sont cités dans la suite du texte du Conseil européen (1).De même, dans les conclusions du Grenelle de l’environnement, après l’affirmation de la volonté de se conformer aux recommandations de l’UE, les mesures proposées concernent exclusivement la réduction des émissions du CO2, sans qu’une seule fois le document final ne mentionne le méthane. Ce manque d’intérêt apparent pour le méthane ou les autres gaz à effet de serre est sans doute à mettre en relation avec l’usage d’outils comptables très simplifiés destinés à évaluer leur rôle dans les politiques de réduction. Tellement simplifiés qu’ils en deviennent erronés quand il s’agit de chiffrer les émissions des différents gaz en tonnes d’équivalent CO2 (teqCO2).

Or la teqCO2 a une signification très précise, souvent oubliée. Elle se définit sur la base du rapport entre l’impact sur le réchauffement climatique d’un gaz à effet de serre donné et celui du CO2. L’impact du gaz sur le climat est, quant à lui, défini comme le cumul du forçage radiatif* qui lui est associé sur une période de temps déterminée après son émission, par exemple cent ans. Pour calculer cette équivalence, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a proposé la notion de « potentiel de réchauffement global » (PRG), qui prend en compte à la fois la manière dont le gaz considéré piégera le rayonnement infrarouge et sa durée de vie dans l’atmosphère. Sa valeur indique la contribution relative au réchauffement de la planète d’une émission ponctuelle d’une tonne d’un gaz à effet de serre particulier sur une période donnée, par rapport à celle d’une émission ponctuelle d’une tonne de CO2 sur la même période. Ainsi, selon le Protocole de Kyoto qui s’appuyait sur des données du GIEC de 1995, le PRG du méthane sur une période de cent ans est de 21.

Ce qui signifie qu’une tonne de CH4 émise ponctuellement aujourd’hui aura, en cent ans, un effet sur le réchauffement de l’atmosphère équivalent à celui de 21 tonnes de CO2 émis ponctuellement aujourd’hui. Depuis Kyoto, cette valeur du potentiel de réchauffement global du méthane a été revue à la hausse. Elle est estimée aujourd’hui à 25.

Si la plupart des conseillers des politiques oubliaient uniquement d’intégrer cette réactualisation, restant figés sur un PRG du méthane à 21, ce ne serait pas très grave. Mais ils oublient aussi que l’utilisation du PRG pour évaluer des émissions suppose impérativement de faire référence à une période d’intégration pour évaluer les effets résultant de ces émissions.

Or un PRG du méthane égal à 21 n’est valable que sur une période de cent ans. L’émission ponctuelle de 1 tonne de CH4 en 2000 ne peut être comptée 21 teqCO2 que sur la base du cumul des contributions respectives au réchauffement du CH4 et du CO2 entre 2000 et 2100. Pour une émission en 2020, un PRG de 21 est valable uniquement pour des effets cumulés entre 2020 et 2120.

En 1992, la première Conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur l’évolution du climat se contentait de signaler aux différents pays signataires qu’ils « pouvaient » appliquer les PRG sur une période de cent ans pour traduire leurs inventaires et leurs projections en équivalent CO2. Cette durée est devenue très vite la règle et, comme beaucoup de règles, oubliée. À tel point que, pour la plupart des décideurs, le PRG du méthane est de 21 quelle que soit la période horizon choisie.

Les conséquences sont importantes quant à l’appréciation du rôle du méthane par rapport au dioxyde de carbone. Cela tient à sa durée de vie* dans l’atmosphère, de l’ordre de 12 ans. Elle est courte par rapport à celle du CO2. Le PRG du méthane varie donc de façon importante avec la période de temps choisie. Si celle-ci est différente du siècle, le coefficient d’équivalence ne vaut plus 21 (ou 25). Il est donc nécessaire de tenir compte de l’écart entre l’année d’émission et l’année horizon.

Prenons un exemple : en 2005 la France a émis 2,65 millions de tonnes (Mt) de CH4 et 341 Mt de CO2. Les émissions de CH4 sont actuellement comptées pour 56 Mt de CO2 (soit 16 % de celles de CO2). C’est parfaitement juste en ce qui concerne les effets intégrés jusqu’en 2105, puisque le PRG utilisé est de 21. Mais faux si l’on se place à l’horizon 2055.

Le PRG du méthane à l’horizon de cinquante ans étant de 42, la valeur « équivalente » en émissions de CO2 est de 111 Mt, soit 33 % des émissions de CO2. L’émission ponctuelle de méthane de 2005 prend alors une importance beaucoup plus grande en termes d’effet sur le climat. Le poids relatif du méthane dans l’un ou l’autre cas varie du simple au double.

Cet oubli de prendre en compte la période horizon n’est pas la seule erreur habituelle. Une autre est de confondre émissions ponctuelles et pérennes. Or la notion de PRG ne s’applique valablement qu’aux seules émissions ponctuelles à un instant donné. L’appliquer sans précaution à des mesures qui se perpétuent dans le temps afin d’en apprécier les conséquences à un horizon donné peut donc conduire à de graves erreurs d’évaluation.

Facteur temps

Nous avons comparé les effets cumulés jusqu’à cinq cents ans de la suppression définitive, dès la première année, d’une émission d’une tonne de méthane avec celle d’une suppression définitive d’une émission de la même masse de CO2 à partir de la même date. On constate alors qu’une tonne de méthane n’est équivalente à 21 tonnes de CO2 que sur une période de deux cent cinquante ans. L’équivalence est de 57 tonnes sur une période de cinquante ans et de 39 tonnes sur une période de cent ans.

À l’horizon de cinquante ans, la sous-estimation des effets engendrée par l’utilisation du PRG de 21 est donc très élevée (un facteur 2,7) et elle reste encore d’un facteur 1,9 sur cent ans. Nous avons effectué le même calcul pour toutes les années d’action et suivant les différents horizons entre zéro et cent cinquante ans. Ce n’est qu’avec cette méthode qu’on peut comparer différentes politiques de réduction des émissions de CH4 et de CO2, à différentes périodes et pour différents horizons. Que ces réductions d’émissions soient pérennes ou limitées dans le temps.

Cette démonstration permet de tirer plusieurs conclusions. Il faut d’abord prendre pleine conscience des limites de l’utilisation du « potentiel de réchauffement global à cent ans » pour comptabiliser les émissions des gaz à effet de serre autres que le CO2. Il contribue dans ce cadre à minorer fortement l’importance d’une diminution des émissions de gaz à durée de vie courte. C’est ainsi, par exemple, que, si l’on supprime une décharge en 2020, la quantité de méthane qui ne sera pas émise jusqu’en 2100 aura un impact d’autant plus fort que l’on s’approche de 2100, par rapport à une source pérenne de CO2 que l’on a aussi supprimé et dont on évalue l’effet de manière équivalente.

L’utilisation des PRG n’est pertinente qu’appliquée, année après année, aux horizons intégrés dans les études climatiques, et donc en particulier 2050, 2100 et 2150. C’est d’autant plus important que les préoccupations actuelles des climatologues les conduisent à préconiser non seulement de stabiliser à long terme des concentrations de gaz à effet de serre, mais aussi d’éviter au maximum les dépassements intermédiaires de ces concentrations au cours du siècle. Il est aussi très important de respecter les dates d’engagements de réduction, car les scénarios climatiques deviennent irréalisables lorsque les décisions sont décalées, même sur des périodes courtes.

Émissions réelles

Enfin, on constate que des politiques de réduction des émissions du méthane engagées à court terme peuvent garder une influence à long terme plus importante que ne le laisserait supposer la simple prise en compte du PRG actuel. Négliger plus ou moins fortement l’effet du méthane pour des raisons de calcul inadaptées affecte le caractère plus ou moins exclusif du lien qui peut exister entre le problème des gaz à effet de serre et celui de l’énergie. Non, la lutte contre le réchauffement ne peut pas se résumer à une réduction de l’utilisation des combustibles fossiles. Du reste, si l’augmentation de la concentration du méthane dans l’atmosphère, très rapide après le début de l’ère industrielle, s’est ralentie depuis quelques années pour des raisons encore débattues, un retour à un accroissement rapide, en cas de dégel des régions arctiques par exemple, reste tout à fait possible.

Il est donc important, au moment où le dernier rapport du GIEC met en évidence les conséquences d’une dérive climatique à moyen terme, que des politiques de réduction des émissions de méthane et des autres gaz à effet de serre soient définies sur la base de leurs émissions réelles, en accord avec les scénarios du GIEC et en fonction des objectifs de concentrations qu’il recommande d’atteindre à des horizons donnés. En particulier, en plus de l’indispensable effort de réduction des émissions de CO2, une plus grande attention doit être donnée à la réduction à court terme des émissions de méthane, dont les effets sont élevés à l’horizon de quelques décennies. La période de deux ans de négociation sur l’après 2012, décidée à la récente Conférence de Bali, devrait donc être mise à profit pour engager une nouvelle réflexion sur ce sujet.

Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Le Treut

(1) http://tinyurl.com/2f43mt

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LES CONSÉQUENCES DU MÉSUSAGE DU CONCEPT DE PRG

Au fil des années, la notion d’équivalent CO2 est devenue l’alpha et oméga des politiques et des instruments de lutte contre le réchauffement climatique, au prix d’un ’oubli’ collectif des précautions d’usage inhérentes au concept de PRG proposé par le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) au milieu des années 1990.

L’article publié dans La Recherche par Benjamin Dessus, Hervé Le Treut et Bernard Laponche ayant permis, en s’appuyant sur les travaux des climatologues du GIEC, de rappeler quelques fondamentaux relatifs au concept de PRG et d’interroger ce faisant son emploi actuel, Global Chance a souhaité approfondir la réflexion en se penchant sur les conséquences politiques et stratégiques du mésusage du concept de PRG.

Publié fin mars 2008, le 24ème numéro des Cahiers de Global Chance (De Grenelle à Bali : avancées, incertitudes, contradictions et perspectives) comprend ainsi, en plus de l’article paru dans La Recherche, deux nouveaux articles consacrés à cette question cruciale :

Le premier, intitulé Les conséquences de la sous-estimation systématique du CH4 dans les politiques de lutte contre le changement climatique et signé par Benjamin Dessus et Bernard Laponche, montre, à partir d’exemples divers concernant aussi bien les pays industriels que les pays en développement, à quel point cette sous-estimation du méthane est importante et justifierait un recentrage des politiques publiques de lutte contre le changement climatique. Dans cette optique, l’article dégage les principales marges de manœuvre envisageables et montre l’intérêt majeur d’une action vigoureuse de réduction des émissions de méthane aussi bien pour les pays du Sud que pour les pays industrialisés.

Dans le second article, intitulé Le marché du carbone au défi des réalités de la physique de l’atmosphère, la rédaction de Global Chance a souhaité examiner à la lueur des réflexions engagées sur le concept de PRG la pertinence de l’approche dite du "cap-and-trade" (quotas d’émissions + marché du carbone) retenue par le Protocole de Kyoto. Notre conclusion ? Au nom d’un soit-disant ‘réalisme’ économique et financier mais aussi et surtout en raison d’une confiance abusive dans les vertus universelles du marché, les outils mis en place à Kyoto conduisent à des choix politiques largement déphasés des réalités de la physique et des processus de décision économiques et industriels...

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DÉFINIR UNE STRATÉGIE MONDIALE D’ACTION POUR LE 21ème SIÈCLE

Dans la continuité des analyses développées dans La Recherche (article) et dans Les Cahiers de Global Chance (voir ci-dessus), Global Chance se propose de contribuer à la définition d’une stratégie mondiale d’action pour le 21ème siècle.

Il s’agit, en se référant à l’objectif d’une augmentation maximale de 2° de la température moyenne de l’atmosphère d’ici 2100, de mieux analyser les potentiels existants et les trajectoires de réduction possibles, et surtout de construire une approche articulant les dynamiques spécifiques des différents gaz à effet de serre.

Un premier document de travail a été rédigé en avril 2008 par Benjamin Dessus et Bernard Laponche. Intitulé Développement et changement climatique : l’importance d’une politique de réduction du méthane pour le vingt et unième siècle, il a été transmis à Brice Lalonde, ambassadeur chargé des négociations sur le changement climatique, et à Monique Barbut, directrice générale et présidente du Fonds pour l’environnement mondial (FEM). Une version anglaise de ce document est également disponible : Development and Climate Change : the Importance of a Methane Reduction Policy for the 21st Century.

Benjamin Dessus et Bernard Laponche se sont par ailleurs vu confier par le Département de la Recherche de l’Agence Française de Développement la rédaction d’une étude sur les enjeux d’une meilleure prise en compte du méthane au regard de l’élaboration d’une stratégie internationale de prévention du réchauffement climatique. Publiée en août 2008 et intitulée Réduire le méthane : l’autre défi du changement climatique (fichier pdf 1,4 Mo), cette étude constitue une ambitieuse synthèse sur la question. Elle est également disponible en anglais : Reducing Methane Emissions : The Other Climate Change Challenge (fichier pdf, 1 Mo).

Une stratégie mondiale de réduction des émissions de méthane doit bien entendu être déclinée au niveau sectoriel. L’agriculture, principale source de méthane, offre par exemple de réels potentiels d’action. Publié par La Revue Durable dans le cadre du dossier « Énergie agricole : séparer le bon grain de l’ivraie » de son numéro de mai-juin 2008, un article de Benjamin Dessus explore les options disponibles : Le méthane d’origine agricole, cible à privilégier dans la lutte contre le changement climatique.

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ALERTE SUR LE MÉTHANE : LES PUBLICATIONS DE GLOBAL CHANCE ET DE SES MEMBRES DEPUIS 2009

(en haut de la pile : publications les plus récentes...)
(encadré = plus d’informations au survol)

Climat : urgence méthane, le gaz oublié
Benjamin Dessus, Reporterre.net, samedi 31 janvier 2015

Controverse : quelle est la principale menace sur le climat ?
Benjamin Dessus vs. Cédric Philibert, juillet-août-septembre 2014

Forçage radiatif et PRG du méthane dans le rapport AR5 du GIEC [11 p, fichier pdf, 565 Ko]
Benjamin Dessus & Bernard Laponche, in Autour de la transition énergétique : questions et débats d’actualité, Les Cahiers de Global Chance, n°35, juin 2014, pp. 64-74

Les émissions de méthane en Europe : évolution sectorielle depuis 1990, enjeux et coûts d’un programme concerté de réduction dans les différents secteurs économiques [6 pages, fichier pdf, 355 Ko]
Benjamin Dessus (Global Chance), in Autour de la transition énergétique : questions et débats d’actualité, Les Cahiers de Global Chance, n°35, juin 2014, pp. 75-80

La bombe climatique cachée dans le rapport du GIEC
Benjamin Dessus, Reporterre.net, jeudi 3 octobre 2013

Climat : alerte au méthane
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Le Club Mediapart, mardi 1er octobre 2013

Quelles émissions de gaz à effet de serre faut-il réduire ?
Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Le Treut, La Recherche, n°472, février 2013

The Importance of a Methane Reduction Policy for the 21st Century
Benjamin Dessus, Bernard Laponche & Hervé Le Treut, Working Paper, may 2102

Une médecine d’urgence pour le climat
Hervé Le Treut, Benjamin Dessus, Bernard Laponche & Michel Colombier, LesÉchos.fr/LeCercle, décembre 2009

La France alerte l’Union européenne sur le méthane (mars 2009)
Note de la délégation française au Conseil des ministres de l’environnement de l’Union européenne du 2 mars 2009

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REVUE DE PRESSE

Sommaire des articles présents plus bas sur cette page :

Climat : pourquoi il est urgent d’accélérer la lutte contre les émissions de méthane
Carole Lanzi, Novethic.fr, 09/12/2014

Forçage radiatif et PRG du méthane dans le rapport AR5 du GIEC
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Le Cercle / Les Échos, 19/05/2014

Les bénéfices sur la santé de la lutte contre le réchauffement
Marc Mennessier, Le Figaro, 13/01/12

Climat : Réduire les émissions de méthane améliorerait l’efficacité de la lutte à court terme
Philippe Collet, Actu-Environnement.com, 27/01/10

Réduire le Méthane : l’autre défi du changement climatique
ContreInfo.info, 11/03/09

Cinq sujets que les discussions sur les émissions de gaz à effet de serre ne pourront ignorer
Hervé Kempf, Le Monde, 02/12/08

Nuisible, le méthane n’intéresse pourtant personne
Marc Mennessier, Le Figaro, 01/12/08

Omerta sur le méthane
Patrick Piro, Politis, numéro 1028, 27/11/08

Le méthane, nouvel enjeu des négociations sur le climat ?
ENDA-TM / Programme « Energie, Environnement, Développement », eBulletin, numéro 18, septembre 2008

Politiques climatiques : ne pas négliger les réductions de méthane
Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, La Lettre Climat International, numéro 4, mai 2008

On a oublié le méthane !
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Politis, n°996, 03/04/08

Entretien avec Benjamin Dessus
Propos recueillis par Volodia Opritchnik
L’Usine à GES, n°42, mars 2008

Hervé Le Treut : « Il y a comme une dérive lente dans l’usage du terme "équivalent CO2" »
Propos recueillis par Camille Saïsset
Actu-Environnement.com, 17/03/08

L’importance du méthane comme gaz à effet de serre n’est pas assez prise en compte
Hervé Kempf, Le Monde, 06/03/08

Benjamin Dessus : « N’oubliez pas le méthane »
Propos recueillis par Valéry Laramée de Tannenberg
Enerpresse, n°9527, 05/03/2008

Le méthane contribue au réchauffement climatique
Enviro2B.com, 04/03/08

Le méthane, un gaz aussi nuisible que le CO2
Marc Mennessier, Le Figaro, 01/03/2008

Des réductions d’émissions peu coûteuses et directement efficaces
Yves Miserey, Le Figaro, 01/03/08

L’effet des émissions de méthane sur le réchauffement est-il sous-évalué ?
Philippe Quirion / Réseau Action Climat, Infos de Serre, n°57, février 2008

Terre à Terre, émission du samedi 23 février 2008
Invités : Benjamin Dessus et Bernard Laponche
Ruth Stégassy, France Culture, 23/02/08

Changement climatique : ne pas réduire seulement les émissions de CO2
Victor Roux-Goeken, Le Journal de l’Environnement,12/02/08

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Climat : pourquoi il est urgent d’accélérer la lutte contre les émissions de méthane
Carole Lanzi, Novethic.fr, 09/12/2014

Les négociations internationales sur le climat ne font pas de différence entre les divers gaz à effet de serre dans les objectifs de réduction à atteindre. Il est pourtant urgent de fixer un objectif spécifique des émissions de méthane. Les climatologues viennent de revoir à la hausse leur estimation du pouvoir de réchauffement de ce gaz. L’enjeu : toute baisse des émissions de méthane produit des effets positifs à court terme.

La 26e réunion des parties au protocole de Montréal, organisée en novembre à Paris, est venue le rappeler : le dioxyde de carbone (CO2) n’est pas le seul gaz à effet de serre (GES).

Parmi les autres principaux coupables : le méthane (CH4). Un tiers environ des émissions de ce gaz émanent de sources naturelles (zones marécageuses, océans…). Mais les activités humaines sont responsables des deux autres tiers, via plusieurs grands secteurs : l’agriculture (culture du riz) et l’élevage de ruminants ; l’énergie (fuites au niveau des puits de production et des réseaux de transport de méthane, grisou des mines de charbon) ; et les décharges d’ordures.

Et pourtant. « Il n’y a aujourd’hui aucune prise de conscience du poids du méthane dans le changement climatique », regrette l’ingénieur et économiste Benjamin Dessus, président de l’association de protection de l’environnement Global Chance. Trois arguments ont pourtant de quoi inciter à prendre davantage en compte le méthane dans la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.

Le 2e gaz à effet de serre le plus dangereux après le CO2

Tout d’abord, les scientifiques ont récemment revu à la hausse leur évaluation du Potentiel de réchauffement global (PRG) de ce gaz. À l’époque du protocole de Kyoto (en 1997), les climatologues estimaient que chaque molécule de méthane rejetée dans l’atmosphère avait un pouvoir de réchauffement 21 fois supérieur à celui du CO2 à un horizon de 100 ans. Comme l’indique le dernier rapport du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat), dont la synthèse a récemment été finalisée, le méthane serait en réalité encore plus nocif pour le climat. Son potentiel de réchauffement est dorénavant estimé à 28.

Ensuite, non seulement le méthane a un fort effet de serre, mais, en plus, il contribue à la production de vapeur d’eau et d’ozone qui provoquent eux-mêmes un effet de serre. Résultat : selon le dernier rapport du GIEC, le méthane serait responsable de 32% de la hausse de l’effet de serre observé depuis 1750. C’est donc le deuxième gaz le plus dangereux en la matière après le CO2 (56%).

Des mesures simples pour des effets positifs rapides

Troisième argument en sa faveur : lutter contre les émissions de méthane produit des effets particulièrement rapides. C’est parce que sa durée de vie dans l’atmosphère est courte que le Potentiel de réchauffement du méthane n’est "que" de 28 à 100 ans. Si l’on prend un horizon de 40 ans, son PRG atteint 47 ! Autrement dit, éviter l’émission d’une molécule de méthane a un effet bien plus positif sur le climat d’ici 25 ans qu’éviter le rejet d’une molécule de CO2. Une donnée à prendre en compte quand l’on sait qu’il est crucial de limiter la hausse des températures dans les toutes prochaines décennies pour éviter le risque d’un emballement incontrôlable du réchauffement.

Quelles sont alors les actions possibles ? « Agir dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage s’avère compliqué », souligne Benjamin Dessus. Cela suppose en effet d’agir sur le comportement des gens pour qu’ils réduisent leur consommation de viande. À court terme, il est donc plus facile de couvrir les décharges pour en récupérer le méthane. Dans l’énergie, il est également difficile d’agir au niveau des réseaux gaziers compte tenu de leur longueur. Mais il reste possible de réduire les fuites au niveau des puits de production et des mines de charbon. Selon l’économiste, « il existe des mesures simples à prendre et qui, en plus, ne coûtent pas cher ».

L’enjeu est de taille. Benjamin Dessus assure que la production d’électricité émet deux fois moins de CO2 à partir de gaz que de charbon [fichier pdf, 380 Ko] [Fiche 21 du « Petit mémento énergétique de l’Union européenne », Les cahiers de Global Chance, hors-série n°4, avril 2009, p. 88-93 - note de la rédaction de global-chance.org]. Mais il suffit de quelques fuites le long de la chaîne gazière avant l’arrivée à la centrale électrique pour que le bilan du gaz devienne aussi mauvais que celui du charbon. D’où la crainte, aux États-Unis, que le bilan CO2 des centrales au gaz de schiste soit pire que celui des centrales au charbon.

Une mobilisation pour lutter contre les gaz de courte durée de vie

Pour Benjamin Dessus, il faudrait donc « fixer des objectifs quantitatifs ambitieux en matière de méthane dans les négociations internationales ». Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les objectifs sont fixés en équivalent CO2 pour l’ensemble des gaz à effet de serre, sans distinguo.

Il existe cependant des initiatives plus circonscrites de lutte contre les émissions de méthane. La Coalition pour le climat et l’air pur, par exemple, vise à lutter contre les GES de courte durée de vie. Cette Coalition, dont le secrétariat est hébergé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), à Paris, a été rejointe par plusieurs groupes pétroliers dont, au mois de novembre, le français Total.

« Cela dit, à long terme, c’est bien sur le CO2 qu’il faudra agir », assure le climatologue Jean Jouzel. La réduction des rejets de méthane permet effectivement de gagner du temps dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais il souligne qu’à longue échéance, c’est le dioxyde de carbone qui gouverne le niveau de stabilisation des températures sur la planète.

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Forçage radiatif et PRG du méthane dans le rapport AR5 du GIEC
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Le Cercle / Les Échos, 19/05/2014

Télécharger la version pdf de cet article [11 p, fichier pdf, 565 Ko] telle que publiée dans « Autour de la transition énergétique : questions et débats d’actualité », Les Cahiers de Global Chance, n°35, juin 2014.


Cet article a pour objet d’analyser l’importance du méthane (CH4) dans le changement climatique, à la lumière des apports des rapports du GIEC présentés en 2013 et 2014 (RE5).

Le « résumé à l’intention des décideurs » (RE5-RID) du Groupe de travail I du GIEC, sur les bases physiques du changement climatique, fait apparaître une différence importante sur la valeur du forçage radiatif du méthane par rapport au même document relatif à l’exercice précédent de 2007 (RE4-SID) : 0,97 W.m-2 contre 0,48 W.m-2. Cette différence s’explique essentiellement par le fait que cette seconde valeur est relative au CH4 seul présent dans l’atmosphère alors que la première et plus récente attribue, à juste titre, au méthane, les effets sur le réchauffement climatique, dus à la présence de ses « descendants », ozone troposphérique et vapeur d’eau stratosphérique. Cette méthode d’évaluation du forçage radiatif du CH4 avait déjà été présentée ainsi que les valeurs correspondantes dans le rapport RE4, mais ces résultats n’apparaissaient pas dans le résumé à l’intention des décideurs.

La nouvelle présentation faite par RE5-SID des résultats sur le forçage radiatif par « gaz responsable » permet de mettre en évidence de façon beaucoup plus claire que précédemment l’importance du méthane. Ce gaz est en effet responsable de 32 % du forçage radiatif de l’ensemble des GES en mélange homogène entre 1750 et 2011, derrière le CO2 (56%) qui reste le premier responsable du forçage, mais très loin devant le N2O (6%) et les HFC et ozone non lié au CH4 (6%).

À partir de la présentation faite dans le rapport AR4-RID de 2007, la plupart des décideurs considéraient en effet que la responsabilité du méthane dans le forçage radiatif constaté depuis 1750 était seulement de l’ordre de 16%, très loin du CO2 (55%) et même de l’ensemble HFC et ozone.

D’autre part, le Groupe de travail III du GIEC étudie les évolutions des émissions de GES et propose des politiques et mesures susceptibles de les réduire à des taux permettant de limiter les changements climatiques.

Pour faciliter les comparaisons entre les GES, les émissions de chacun des gaz autres que le CO2 sont comptées en « tonnes équivalent CO2 », calculées à l’aide du « Potentiel de réchauffement global », PRG. Mais la valeur du PRG varie avec l’année horizon choisie pour la comparaison des effets des différents gaz. Le PRG à cent ans (année horizon) a été choisi dans le cadre du protocole de Kyoto comme valeur de référence pour effectuer cette conversion. Évalué à 21 à cette époque, ce coefficient d’équivalence a augmenté à 25 dans RE4 et à 28 dans RE5, et même à 34 si l’on prend en compte les rétroactions climatiques, ce qui représente une augmentation d’un facteur 1,7.

Deux précautions supplémentaires doivent être prises dans l’utilisation de ces valeurs. La première concerne la variation du PRG avec l’année horizon : dans RE5, pour un horizon de 40 ans, soit 2050 pour une émission ponctuelle en 2010, le PRG vaut 57 et même 60 si on prend en compte les rétroactions climatiques. La seconde tient au fait que le PRG est relatif à une émission (ou une émission évitée) ponctuelle, alors que, dans la réalité, on a affaire très généralement à des actions (une année donnée) qui entraînent des réductions d’émissions pérennes ou pseudo pérennes (plusieurs dizaines d’années). On utilise alors le « Potentiel de réchauffement global pour une émission pérenne » (PRGP), dont la valeur est de 45 à 100 ans et 76 à 40 ans, sans tenir compte des rétroactions climatiques.

Le « Résumé à l’intention de décideurs » du Groupe III du GIEC dont les travaux ont porté sur les politiques et mesures de réduction des émissions de GES, présente l’évolution de ces émissions de 1970 à 2010. En 2010, les parts dans les émissions totales sont de 65% pour le CO2 et 16% pour le CH4. Sur la base d’une telle différence dans les contributions relatives, il n’est pas étonnant que la presque totalité des politiques et mesures recommandées portent sur la réduction des émissions de CO2. Mais les émissions annuelles sont exprimées en t CO2éq et le PRG du CH4 utilisé pour cette « équivalence » est le PRG à 100 ans et sa valeur est 21 (celle du Protocole de Kyoto).

La vision de la réalité des phénomènes comme les propositions de mesures de réduction des émissions pourraient être plus diversifiées si l’on tenait compte des valeurs précédemment exposées : un PRG à 100 ans de 28, voire 34 ; un PRG à 40 ans de 57-60 ; un PRGP de 45 à 100 ans et de 76 à 40 ans, sans tenir compte des rétroactions climatiques.

[...]


Note de la rédaction de Global-Chance.org : après cette pré-publication sur le site Le Cercle / Les Échos, cet article a été publié dans le 35ème numéro de la revue Les Cahiers de Global Chance :

Forçage radiatif et PRG du méthane dans le rapport AR5 du GIEC [11 p., fichier pdf, 565 Ko]
Benjamin Dessus & Bernard Laponche, in « Autour de la transition énergétique : questions et débats d’actualité », Les Cahiers de Global Chance, n°35, juin 2014, pp. 64-74

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Les bénéfices sur la santé de la lutte contre le réchauffement
Marc Mennessier, Le Figaro, 13/01/12

Une étude de la revue américaine Science démontre qu’en réduisant simultanément les rejets d’autres gaz à effet de serre, comme le méthane et les suies (ou noir de carbone), les bénéfices attendus seront très supérieurs.

La lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas se limiter à la réduction des seules émissions de gaz carbonique (CO2). Une étude passionnante, publiée vendredi dans la revue américaine Science, démontre qu’en réduisant simultanément les rejets d’autres gaz à effet de serre, comme le méthane et les suies (ou noir de carbone), les bénéfices attendus seront très supérieurs. Non seulement le ralentissement de la hausse globale des températures sera plus rapide, mais l’humanité peut en espérer des gains significatifs en terme de santé et de sécurité alimentaire.

Méthane et suies contribuent en effet à la fois au changement climatique et à la pollution atmosphérique. En se combinant avec le CO2 dans les basses couches de l’atmosphère, le méthane se transforme en ozone, un gaz responsable de pathologies respiratoires. Même chose pour les suies dégagées par la combustion des moteurs Diesel qui ont, en plus, des effets cancérigènes.

L’équipe dirigée par Drew Shindell, du Goddard Institute for Space Studies de la Nasa, montre qu’en jouant sur ces trois leviers (CO2, méthane et suies), il sera possible de réduire la hausse de la température globale d’environ 0,5°C d’ici à 2050. Et donc de rester plus facilement sous le seuil des +2°C fixé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec), seuil au-delà duquel les conséquences du réchauffement seraient incontrôlables. Mais les auteurs de l’étude estiment que « cette stratégie gagnant-gagnant » permettra également d’éviter, chaque année, « entre 700.000 et 4,7 millions de morts prématurées liées à la pollution atmosphérique » et d’accroître la production agricole mondiale de « 30 à 135 millions de tonnes métriques par an du fait de la réduction de l’ozone dès 2030 et au-delà ».

En finir avec le brûlage des déchets agricoles

Pour aboutir à ce résultat, Drew Shindell et ses collègues proposent la mise en œuvre de 14 mesures destinées, pour moitié d’entre elles, à réduire les émissions de méthane et, pour l’autre, celles de suies. Le tout après avoir testé pas moins de 400 mesures antipollution actuellement utilisées dans le monde. Ces méthodes consistent à récupérer le méthane émanant des mines de charbon, des champs de pétrole et de gaz, des conduites de gaz, des décharges d’ordures ménagères, des eaux usées, des déjections animales et des rizières. De surcroît la valorisation énergétique de ce méthane est évaluée, par les chercheurs, entre 700 et 5 000$ par tonne (550 à 4.000€). S’agissant des suies, produites par la combustion incomplète des hydrocarbures, les auteurs suggèrent d’agir sur les moteurs Diesel, les fours à biomasse, à briques ainsi que sur les cuisinières domestiques et proposent de bannir les véhicules à fortes émissions ainsi que le brûlage des déchets agricoles.

« Cette étude confirme en tout point les travaux que nous avions publiés en 2008 » et dont Le Figaro avait fait état, confie Benjamin Dessus, spécialiste de l’énergie et président de l’association Global Chance, qui s’étonne que le méthane ne soit toujours pas suffisamment pris en compte dans les stratégies de lutte contre le réchauffement climatique. Or, l’objectif de limiter la hausse de la température à 2°C d’ici à 2030 est inatteignable si l’on agit que sur le CO2.

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Climat : Réduire les émissions de méthane améliorerait l’efficacité de la lutte à court terme
Philippe Collet, Actu-Environnement.com, 27/01/10

Le méthane, en se transformant en C02 dans l’atmosphère, réduit progressivement son potentiel de réchauffement global (PRG). C’est pourquoi le quatrième rapport du GIEC indique un PRG à 20 ans 72 fois plus élevé que le C02, déclinant à 25 sur 100 ans et à 7,6 sur 500 ans. Or, les PRG retenus par la CCNUCC réduisent l’ensemble des GES en équivalent CO2, afin d’évaluer les options de réduction des émissions via le coût de la tonne de CO2eq évitée. Ainsi, « à Kyoto, on a retenu des équivalences à 100 ans, considérant que les perturbations climatiques apparaîtraient à cette échéance » explique Benjamin Dessus, directeur de Global Chance.
Avec le PRG de 21 retenu à Kyoto, les 349 millions de tonnes de méthane émises en 2005, selon la base de données EDGAR (Emission Database for Global Atmospheric Research), représentent environ 15% du total des émissions de GES, et si l’on applique le PRG à 20 ans elles représenteraient environ 37% du nouveau total. « L’accent mis sur le long terme masque l’urgence de la lutte contre les émissions de méthane et la décennie passée a montré l’importance d’un pic des émissions peu élevé d’ici 2015 à 2020 », analyse Benjamin Dessus.

Lutter contre les émissions de méthane

Selon les données EDGAR, en 2005 les émissions mondiales de méthane étaient principalement liées à trois secteurs : l’agriculture (40,7%), l’énergie (31,7%) et les déchets (18,4%). S’agissant de l’agriculture, les sources se décomposent entre la fermentation entérique du cheptel (68,2%), la culture du riz (23,9%) et la gestion des déjections animales (7,9%). Les émissions fugitives associées à l’énergie sont issues pour deux tiers de l’industrie pétrolière et gazière et pour un tiers de l’industrie charbonnière. Enfin, s’agissant des déchets, 55,3% des émissions proviennent du traitement des eaux usées et 44,6% de la mise en décharge des ordures.
Cependant, il est possible de réduire sensiblement les émissions de méthane avec des technologies simples et disponibles, d’autant plus que dans un contexte de hausse du prix des énergies, certaines de ces mesures s’autofinancent en partie grâce à la valorisation du méthane pour la production d’électricité. Ainsi, un rapport de l’Agence française de développement (AFD) estime qu’il existe un potentiel de réduction rapide des émissions de 30% par rapport au niveau actuel. De plus, pour Michel Colombier, directeur scientifique de l’IDDRI, « une politique spécifique au méthane est rapidement applicable car elle remet peu en question les modes de vie, alors que la réduction des émissions de C02 requiert un débat de société plus profond ». En effet, mise à part la question agricole, qui ouvre le débat sur la place de la viande dans les régimes alimentaires, les politiques de lutte contre les émissions de méthane sont liées à des processus techniques de réduction des fuites du réseau gazier ou de captage du méthane dans les décharges, les stations d’épurations et les mines de charbon. De plus, une fois les dispositifs en place la réduction des rejets se poursuit dans le temps ce qui n’est pas le cas de toutes les mesures de réduction du CO2. « Finalement il serait simple d’agir en mettant en place des outils réglementaires appropriés » estime Michel Colombier.
Autre avantage, la réduction des émissions de méthane ne remet pas en cause la croissance des pays développés et le développement économique des pays du sud, contrairement à la réduction des émissions de C02 qui impose une transition énergétique complexe. Cet aspect est important car, « sur le plan de l’évolution du climat, une action rapide sur les émissions de méthane permet de relâcher la contrainte temporelle qui pèse sur la réduction des émissions de CO2 qui réclame des changements structurels à longs terme » analyse Benjamin Dessus.

Une action différenciée pour les émissions de méthane ?

Selon le rapport de l’AFD, l’Allemagne a réduit de 43% ses émissions de méthane entre 1990 et 2004 grâce à une politique appropriée. Cette réduction a le même impact sur le climat, pour un coût moindre, que la baisse de 14% des émissions de C02 sur la même période. Quant au MDP du protocole de Kyoto, 20% des projets concernent le méthane, selon le Risoe Centre du PNUE. Enfin, les États-Unis ont créé Methan to Market en 2004, afin de réduire les émissions au niveau international grâce aux techniques les plus rentables. Le programme a alloué 40 millions de dollars à 170 projets.
Pour favoriser la prise en compte du méthane à court terme, il serait possible de réévaluer son PRG dans le cadre de la CCNUCC. Cependant, les scientifiques craignent de brouiller le message, car les opinions publiques ont intégré la relation entre le CO2 et les changements climatiques. Les secteurs concernés se satisfont de l’accent mis sur les émissions de CO2 et de la mise à l’index du charbon. Quant aux acteurs du marché carbone, ils craignent une chute du prix du CO2 car il serait alors possible d’obtenir plus de crédits carbone via les projets MDP de réduction des émissions de méthane. De plus, « le débat n’est pas là, il s’agit plutôt d’établir des programmes spécifiques au méthane car ils ne nécessitent pas de long débat de société et ils s’ajouteraient aux actions sur les émissions de C02 plus longues à développer » précise Michel Colombier.
Enfin, dans le cadre des négociations internationales, une prise en compte d’ici 2030 de l’effet des programmes liés au méthane, « permettrait de mieux comparer l’effort à court terme entre les pays développés », explique Michel Colombier. En effet, si l’objectif américain pour 2020 est plus faible que celui proposé par l’Europe, ils sont néanmoins du même ordre en 2030. Or, les États-Unis ont un potentiel de réduction des émissions de méthane plus élevé que l’Union européenne. Une stratégie américaine propre au méthane, et sa prise en compte avec un PRG à plus court terme, permettrait de réduire l’écart d’ici à 2020 entre l’effort américain et celui des autres parties. « Cependant, à Copenhague l’idée n’a pas était évoquée car les États ont proposé leur objectif sans ouvrir le dossier de la comparabilité des efforts », conclut Michel Colombier.

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Réduire le Méthane : l’autre défi du changement climatique
ContreInfo.info, mercredi 11 mars 2009

Pour mesurer les émissions des gaz à effet de serre, la communauté internationale a adopté par souci de simplification des règles d’équivalence permettant de comptabiliser les effets des différents gaz en équivalent CO2, à horizon d’un siècle. Selon cette norme, le « Potentiel de réchauffement global » du méthane est considéré comme 20 fois supérieur à celui du CO2. Mais l’utilisation généralisée de cette équivalence peut conduire à une importante sous estimation de l’impact de ce gaz pour des périodes de référence inférieures au siècle. Si on compare les effets du méthane à court et moyen terme, le facteur n’est pas 20 mais 60 à vingt ans et 40 à 50 ans. Avec l’évident raccourcissement des délais dont nous disposons pour réduire les émissions, le risque est donc important de sous évaluer grandement les effets du méthane, avertissent les scientifiques. D’autre part, son fort impact sur le réchauffement climatique immédiat remet en cause la validité de politiques qui seraient basées uniquement sur un marché des droits d’émission du carbone. (lire la suite sur ContreInfo.com)

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Cinq sujets que les discussions sur les émissions de gaz à effet de serre ne pourront ignorer
Hervé Kempf, Le Monde, mardi 2 décembre 2008

(extrait)

Le méthane, un gaz à ne pas négliger

Si les décideurs se focalisent sur le gaz carbonique (CO2), celui-ci n’est pas le seul gaz à effet de serre. Le méthane a aussi un rôle important, mais souvent négligé. Cela a été souligné en 2008 par des chercheurs français, qui ont repris les calculs du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) et rappelé qu’à l’échéance de deux ou trois décennies, le méthane avait un pouvoir de réchauffement extrêmement important. Or sa récupération dans les décharges et dans les installations énergétiques peut se faire à un coût assez faible, d’autant plus qu’il constitue lui-même une source d’énergie. Cela pourrait intéresser les pays émergents. Mais, sur la liste de 136 projets du Mécanisme de développement propre en cours d’examen, quatre seulement concernent la récupération du méthane.

(...)

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Nuisible, le méthane n’intéresse pourtant personne
Marc Mennessier, Le Figaro, lundi 1er décembre 2008

En 2030, l’impact de ce gaz à effet de serre sera aussi important à l’échelle de la planète que celui du CO2.

« Conservatisme de la pensée », « pressions de certains lobbies », « peur de fâcher le monde agricole » ? Benjamin Dessus et Bernard Laponche, spécialistes reconnus des questions énergétiques et environnementales, se perdent en conjectures. L’« alerte au méthane » qu’ils ont lancée voilà plus d’un an auprès des instances chargées de lutter contre le réchauffement climatique est restée lettre morte. Qu’il s’agisse du Giec, le Groupe international d’étude du climat, de l’Europe, dont le « paquet climat-énergie » ne souffle mot de ce gaz à effet de serre, ou de la France, dont la loi post-« Grenelle de l’environnement » n’y fait référence à aucun moment.

« Tout le monde parle du gaz carbonique (CO2). Mais des autres gaz à effet de serre, en particulier du méthane, il n’est pratiquement jamais question », expliquent Benjamin Dessus et Bernard Laponche au Figaro. Sauf pour se retrancher derrière « les pets » des vaches contre lesquels on ne peut rien (il s’agit en fait des rots chargés en méthane issus de la fermentation de l’herbe dans la panse…).

Or, d’après leurs calculs, que personne ne conteste dans la communauté scientifique, la contribution du méthane (CH4) au réchauffement sera, à l’horizon 2030, équivalente à celle du gaz carbonique (CO2) émis par l’ensemble des énergies fossiles ! « Il ne s’agit pas d’abandonner le CO2 au profit du méthane, mais d’agir sur les deux tableaux simultanément. Si rien n’est fait rapidement pour corriger le tir, on va droit dans le mur », prévient Benjamin Dessus, désespéré de voir que le méthane sera à nouveau « le grand absent » du sommet mondial sur le climat qui s’ouvre aujourd’hui.

Agir à très court terme

Qu’est-ce qui a bien pu changer pour que ce gaz revête soudain un caractère aussi prioritaire ? L’échelle de temps. « En 1997, les objectifs du protocole de Kyoto avaient été calculés par rapport à l’échéance de 2100. Mais aujourd’hui, tout le monde, à commencer par le Giec, s’accorde pour dire qu’il faut agir beaucoup plus vite et que c’est l’échéance 2030 qui est primordiale. Or plus on raccourcit la période de référence et plus l’impact du méthane sur le climat est important », poursuit M. Dessus.

Ce gaz a en effet une durée de vie dans l’atmosphère plus courte que celle du CO2. Si l’on raisonne à l’horizon 2030, et non plus 2100, son coefficient d’équivalence avec le CO2 passe donc de 25 à 72. Ce qui veut dire qu’une tonne de méthane fera, sur cette période raccourcie, autant de dégâts que 72 tonnes de gaz carbonique au lieu de 25 tonnes à l’horizon 2100 ! De quoi déboussoler « la plupart des décideurs totalement ignorants » de cette nouvelle donne, ironisent nos deux spécialistes.

Pourtant, les moyens d’action ne manquent pas et sont relativement faciles et peu coûteux à mettre en œuvre. Si l’on ne peut pas faire grand-chose contre les flatulences des ruminants et le méthane dégagé par les rizières, qui totalisent un gros tiers des émissions mondiales (38 %), on peut agir à très court terme contre les « émissions fugitives » du système énergétique (fuites des réseaux de distribution de gaz, grisou des mines de charbon) ou le méthane dégagé par les décharges d’ordures, qui représentent les deux autres tiers.

« Gagnant-gagnant »

Selon MM. Dessus et Laponche, le captage du méthane produit par les décharges françaises aurait autant d’impact sur la réduction de l’effet de serre que trois à quatre réacteurs nucléaires EPR. Ou que l’isolation thermique de 400 000 logements anciens par an pendant vingt-cinq ans. Le tout, en valorisant une ressource qui peut servir à produire de l’électricité, à chauffer des immeubles ou à faire rouler des bus ou des voitures… Du « gagnant-gagnant » en somme.

Enfin, comme ils le démontrent dans une étude remise à l’Agence française de développement (AFD), ces actions, déjà mises en œuvre en Tunisie, au Mexique et Chine, peuvent inciter les pays émergents à entrer dans les négociations sur le climat car elles n’entravent pas leur développement économique.

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Omerta sur le méthane
Patrick Piro, Politis, numéro 1028, jeudi 27 décembre 2008

À Poznan, en Pologne, où le sommet des Nations unies sur le climat ouvre le 1er décembre, le CO2 monopolisera les débats, éclipsant la lutte contre le méthane, pourtant urgente. À qui profite cette omission ?

Le consensus planétaire est enfin établi : il est urgent d’enrayer le dérèglement climatique, d’autant plus que les émissions de gaz à effet de serre croissent toujours de plus de 3 % par an. Et les projections les plus pessimistes des scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sont déjà obsolètes. Ainsi, il est acquis depuis longtemps que la stabilisation du système climatique n’est pas envisageable avant 2100. Officiellement, il s’agit de ne pas dépasser 2 °C d’augmentation moyenne des températures planétaires. La casse écologique, économique et sociale serait de la sorte limitée, estiment les spécialistes. Mais la plupart confessent en privé que cet objectif est désormais une utopie. Il faudrait avoir divisé les émissions de gaz à effet de serre par deux en 2050 (et même par quatre dans les pays industrialisés). Pour cela, il faut d’abord gagner une bataille bien plus proche : avant 2030, il est impératif d’avoir enclenché une baisse planétaire des émissions de près de 5 % par an en moyenne, sous peine de rendre la mission impossible.
C’est sur les énergies fossiles – pétrole, charbon et gaz – que se concentre l’essentiel des stratégies internationales : elles représentent 60 % du problème, émettrices d’énormes quantités de gaz carbonique (CO2), le principal des gaz à effet de serre émis par les activités humaines. La crise du pétrole, et sa raréfaction prochaine, vient encore ajouter à l’extrême focalisation des efforts sur la maîtrise du CO2.

Et les autres gaz à effet de serre ? Pour tenir compte de longévités dans l’atmosphère et de nocivités climatiques très différentes, on rapporte leur « potentiel de réchauffement global » à celui du CO2. Ainsi, une tonne de méthane (CH4) « équivaut » à 25 tonnes de CO2. Cependant, comme les activités humaines en émettent « seulement » 355 millions de tonnes (Mt) par an (en 2004), contre 37 600 Mt pour le CO2, le CH4 contribue à 15 % environ du réchauffement, ce qui le place au deuxième rang des gaz à effet de serre. Ceci dit, il faut apporter une précision d’une importance considérable aujourd’hui : cette hiérarchie, banalisée dans presque tous les écrits, n’est valable qu’un siècle après l’émission des gaz, soit l’horizon envisagé pour la stabilisation du climat.
Or, il en va très différemment si l’on se place en 2030, parce que l’essentiel du potentiel d’effet de serre du méthane s’exprime au cours des premières années suivant son émission : une tonne de CH4 « vaut » alors… 72 tonnes de CO2. Si l’on considère les émissions de 2000, l’impact du méthane sera équivalent en 2030 à celui de l’ensemble des combustibles fossiles !

Il ne s’agit pas de la découverte d’une gigantesque erreur de calcul : ces données sont publiques, publiées dans le rapport 2007 du Giec. Mais elles restent simplement ultraconfidentielles. Pourtant, elles débouchent sur une conclusion pratique de première importance : agir dès que possible sur les émissions de CH4 (en plus du CO2) augmenterait notablement les chances de la communauté internationale de parvenir à stabiliser le climat.
« Hélas, les gouvernements ont pris le pli de considérer le méthane à l’horizon d’un siècle, et le Giec se garde bien d’attirer leur attention… », déplore l’association Global Chance par la voix de Benjamin Dessus et de Bernard Laponche, spécialistes de l’énergie. Auteurs de plusieurs communications sur le sujet (1), ils ont entrepris de convaincre les politiques de la justesse de leur analyse avant le sommet annuel des Nations unies sur le climat, qui se déroule à Poznan, en Pologne, du 1er au 12 décembre. Peine perdue, pour l’instant. « Nous avons rencontré des chercheurs du Giec, des institutions, des conseillers gouvernementaux, des politiques, des écologistes…Tout le monde acquiesce, mais rien ne bouge, c’est impressionnant ! Le terme méthane est même absent de la loi Grenelle, et les engagements climatiques de l’Union européenne pour 2020 sont muets sur la question. »

D’où vient le méthane ? À 33 %, des fuites des systèmes énergétiques (extraction du gaz, du pétrole, etc.) ; puis de la fermentation des ordures ménagères ; et, enfin, de l’agriculture – à 15 % de la culture du riz, autant pour l’expiration des ruminants, essentiellement les bovins, et 8 % pour leurs déjections. Aussi, contrairement à une idée fausse mais répandue, maîtriser le méthane n’est pas un projet dirigé contre les pays du Sud ou les agriculteurs. Global Chance a d’ailleurs calculé que, sur les 30 % du CH4 captable d’ici à 2030 (et utilisé comme énergie), les deux tiers viendraient des secteurs de l’énergie et des déchets. Et avec des investissements peu onéreux, sans comparaison avec les mutations lourdes qu’impose la réduction du CO2 – réseaux de transports en commun, isolation des bâtiments, etc.
Alors, pourquoi négliger une piste aussi prometteuse ? D’abord par une inertie des structures et des personnes : une lourde machine internationale anti-CO2 s’est mise en route, et cette victoire récente provoque, notamment chez les climatologues, des réticences à l’idée de réorienter le message stratégique. Ensuite, d’énormes intérêts économiques sont désormais dans la balance. La promotion d’énergies sans CO2 est une aubaine pour l’industrie du nucléaire, le français Areva en tête, qui redouble d’efforts pour vendre ses centrales. Le marché international d’échange de permis d’émission de gaz à effet de serre, qui comptabilise aussi la tonne de méthane à l’horizon 2100, verrait dynamitées les opérations de spéculations planifiées sur le CO2 (2). Et ni Suez-Gaz de France – avec les fuites de son réseau – ni le monde agricole n’entendent inviter le méthane dans les débats…
Une seule institution s’est réellement intéressée au plaidoyer des deux experts : l’Agence française de développement (AFD). Ce n’est pas une surprise, convient Benjamin Dessus : « Capter le méthane est peu coûteux, et il est même rentable de faire participer les pays du Sud à la réduction des gaz à effet de serre alors que l’on ne pourra pas les priver, dans l’immédiat, de consommer des énergies fossiles. » Les pays industrialisés, qui « n’ont plus d’argent » dès que les négociations abordent le chapitre de la solidarité internationale, devraient tendre l’oreille...


(1) www.afd.fr/jahia/Jahia/home/publications/documentsdetravail/pid/4914 sur le site de l’Agence française de développement.
(2) Lire Le Climat otage de la finance, très instructif, d’Aurélien Bernier, Mille et Une Nuits, 163 p., 12 euros.

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Le méthane, nouvel enjeu des négociations sur le climat ?
ENDA-TM / Programme « Energie, Environnement, Développement »
eBulletin, numéro 18, septembre 2008

Extraits :

Le processus des négociations sur les changements climatiques pour l’après 2012 (...) qui se déroule actuellement en vue de prise de décisions importantes pendant les COP 14 et 15 (Poznan, 2008 et Copenhague, 2009), donne l’occasion de soulever des questions qui étaient jusqu’ici laissées de côté. (...) [Ainsi] il se pourrait que la question du méthane (CH4) vienne grossir le ‘package’ des questions importantes à discuter. En effet, des experts, à la suite d’investigations sur le PRG (Potentiel de Réchauffement Global) du méthane ont montré que les émissions de certains pays étaient largement sous évaluées, ce qui a pour conséquence de les placer loin derrière des pays qui émettent beaucoup de CO2 et très peu de méthane. Cette situation, si elle n’était pas examinée, pourrait conduire à prendre des politiques et mesures dont les effets ne seraient pas assez significatifs pour l’environnement global. (...)

Pour beaucoup de pays africains (...) il existe des opportunités réelles à saisir (...) en matière de limitation de ces émissions par des actions « gagnantes, gagnantes ». [Ce peut être le cas dans] l’agriculture [qui] constitue la source principale de la production de méthane des pays [étudiés]. (...) [Par ailleurs], même si les émissions de méthane liées aux déchets semblent actuellement marginales, il est important que les pays africains saisissent l’opportunité constituée par les risques à terme de développement des émissions de ce gaz, en particulier avec le développement quasi exponentiel des regroupements humains dans des schémas d’urbanisation où la gestion des déchets est quasiment inexistante. (...)

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Politiques climatiques : ne pas négliger les réductions de méthane
Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire
La Lettre Climat International, numéro 4, Mai 2008

Une meilleure prise en compte du méthane permettrait de renforcer l’efficacité des politiques climatiques, a estimé le 17 avril un expert français du GIEC (IPCC), M. Hervé Le Treut, dans une intervention à la réunion de Paris des pays les plus émetteurs de GES.

Au bout de 100 ans, a rappelé M. Le Treut, le méthane (CH4) a un potentiel de réchauffement planétaire 21 fois plus élevé que celui du CO2. Mais à moyen terme, a-t-il souligné, son impact climatique est bien plus fort que celui du gaz carbonique. Ainsi en 2020, le potentiel de réchauffement planétaire d’une tonne de CH4 émise en 2000 sera 72 fois plus élevé que celui d’une tonne de CO2 envoyée la même année dans l’atmosphère. Conclusion : compte-tenu de l’accélération de l’effet de serre et de l’urgence de le combattre, il ne faut pas seulement combattre le CO2 mais aussi les autres GES. Il faut notamment donner « une plus grande importance aux réductions de CH4 » qui seront bénéfiques pour l’atmosphère à relativement brève échéance. Et ce que le climatologue n’ajoute pas, moins coûteuses et particulièrement intéressantes pour les pays en développement. Les émissions de CH4 proviennent en effet majoritairement de l’agriculture (notamment des rizières et des flatulences des ruminants).

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On a oublié le méthane !
Benjamin Dessus et Bernard Laponche
Politis, n°996, jeudi 3 avril 2008

Les politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre concernent essentiellement le CO2. Or, l’impact du méthane a été bien trop minoré. Les explications de Benjamin Dessus et Bernard Laponche.

Les émissions actuelles des gaz à effet de serre (GES) dépassent l’hypothèse la plus pessimiste du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Il faut donc les réduire massivement dans les dix à quinze ans qui viennent si l’on veut éviter la catastrophe. Mais cette question, contrairement à ce que l’on croit souvent, ne concerne pas le seul gaz carbonique (CO2), dont les volumes sont les plus importants. Il existe en effet nombre d’autres gaz dont les émissions sont responsables du renforcement de l’effet de serre : méthane (CH4), oxyde d’azote (N2O), gaz frigorigènes (CFC, notamment), etc. Chacun d’eux présente une capacité variable d’absorption du rayonnement infrarouge émis par la terre vers l’espace (1), ainsi qu’une durée de vie propre après son émission.

Pourtant, dans la pratique, les politiques de réduction des émissions de GES ne traitent, à quelques exceptions près, que de la réduction des émissions de CO2. Celle-ci est effectivement indispensable, mais ce n’est pas une raison, comme on le fait aujourd’hui, pour négliger les autres gaz, en particulier le méthane, dont on sous-estime systématiquement les effets sur le climat pour le siècle qui vient.

En effet, pour comparer les GES entre eux, on utilise des règles d’équivalence permettant de comptabiliser leurs émissions en une unité commune : la « tonne équivalent CO2 » (teq CO2). On dit ainsi couramment que le « potentiel de réchauffement global » (PRG) du méthane (CH4) est 21 fois celui du gaz carbonique, ou encore qu’une tonne de CH4 « vaut » 21 tonnes de CO2.

Mais, tout d’abord, personne n’a encore intégré le fait que le GIEC a revu à la hausse ce potentiel du méthane, de 21 à 25. Le plus important n’est pourtant pas là. Pour bien appréhender l’impact climatique réel du CH4, il faut en effet tenir compte du fait qu’il disparaît très vite : l’essentiel du réchauffement qu’il génère dans l’atmosphère intervient dans les dix ou vingt premières années qui suivent son émission. Le CO2, lui, disparaît beaucoup plus lentement : il réside encore dans l’atmosphère plus de 30% des quantités émises deux cents ans plus tôt. Il continue donc à communiquer de la chaleur à l’atmosphère beaucoup plus longtemps que le CH4. Concrètement, cela veut dire que le PRG du méthane varie beaucoup selon la période considérée : de 25 pour une durée de cent ans, il est de 42 pour cinquante ans et de 58 pour trente ans, l’horizon que les climatologues nous signalent comme critique pour agir !

Autre paramètre très important : pour établir des prédictions pour 2100 avec leurs modèles informatisés, les scientifiques du GIEC raisonnent en étudiant l’effet d’une injection ponctuelle dans l’atmosphère de certaines quantités de GES (CO2, CH4, etc.). Or, une mesure politique qui éliminerait aujourd’hui 1 000 tonnes de CH4 (par exemple) induirait un bénéfice non pas ponctuel mais sur toute la période considérée : ce sont, chaque année et jusqu’en 2100, 1 000 tonnes de CH4 qui seraient définitivement « non émises ». Conséquence : on constate qu’il faut encore multiplier par 1,5 environ les coefficients précédents pour rendre compte de l’effet réel de politiques de réduction du CH4 par rapport au CO2. Au total, à l’horizon 2040, les calculs sous-estiment d’un facteur proche de 4 l’impact d’une réduction du méthane, ce qui n’est pas rien !

C’est d’autant plus important qu’il existe de nombreuses actions, bon marché, de diminution de ces émissions à court terme. Et dans la plupart des cas, elles permettent en plus de récupérer de l’énergie. En France par exemple, il existe 400 000 tonnes de méthane à récupérer des décharges d’ordures ménagères existantes et autant des lisiers bovins et porcins. Leur capture aurait à l’horizon 2050 un effet sur la contribution de la France à la réduction du réchauffement climatique du même ordre que les gains induits par cinq réacteurs nucléaires EPR construits de toute urgence en lieu et place de centrales à énergie fossile (mi-charbon, mi-gaz), ou par une rénovation thermique lourde de 400 000 logements anciens par an pendant vingt-cinq ans !

La question prend encore plus d’ampleur dans les pays en voie de développement qui vont, selon toute vraisemblance, voir croître leurs émissions de CO2 au cours des quelques décennies qui viennent, même s’ils arrivent à faire décroître significativement l’intensité énergétique (2) de leurs économies. Il n’est en revanche pas inéluctable que leurs émissions de CH4 suivent la même évolution.

Partout où cela est possible, des programmes mondiaux de récupération systématique du méthane des décharges, des mines de charbon, des élevages doivent donc être lancés de toute urgence. Ils ne nous dégageront évidemment pas de la nécessité absolue de politiques vigoureuses sur les émissions de CO2 (réduction dans les pays industrialisés et maîtrise pour les pays en développement), mais ils peuvent aider très sensiblement à passer le cap des années 2040 en attendant que les programmes lourds de maîtrise de l’énergie (urbanisme, logement, transports), à engager eux aussi immédiatement, donnent leur plein effet.


(1) Ce qui confine l’énergie dans l’atmosphère sous forme de chaleur : c’est l’effet de serre.
(2) La quantité d’énergie nécessaire à la croissance d’un point de produit intérieur brut.

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Entretien avec Benjamin Dessus
Propos recueillis par Volodia Opritchnik
L’Usine à GES, n°42, mars 2008

Le méthane est le second GES anthropique après le CO2. Or, rares sont les politiques climatiques à l’intégrer. Un oubli contre lequel s’insurge le président de Global Chance.

L’Usine à GES : Dans un article récemment paru dans La Recherche, vous mettez en cause la prise en compte du méthane dans les politiques climatiques. Sur quelles bases vous appuyez-vous ?

Benjamin Dessus : Avec l’ingénieur Bernard Laponche et le climatologue Hervé Le Treut, nous avons regardé la façon dont le GIEC et, par extension, les décideurs politiques prennent en compte le méthane qui, rappelons-le, est le second gaz à effet de serre (GES) anthropique après le gaz carbonique.

L’Usine à GES : Votre conclusion ?

Benjamin Dessus : Il est très mal traité. Tout d’abord, personne n’a encore intégré le fait que le GIEC a revu à la hausse le potentiel de réchauffement global (PRG) du méthane qui n’est plus de 21, mais de 25. Mais le plus important n’est pas là. Pour bien appréhender le réel impact climatique des différents GES, il faut tenir compte du fait que les GES ont à la fois des durées de vie et des capacités d’absorption du rayonnement infrarouge très diverses. Le méthane disparaît 12 ans après son émission : l’essentiel de l’énergie qu’il a apportée à l’atmosphère l’est dans ces dix ou vingt premières années. Le CO2, lui, décroît beaucoup plus lentement : au bout de 200 ans il y en a encore plus de 30% de ce que l’on a émis deux cents ans plus tôt. Il continue donc à communiquer de l’énergie à l’atmosphère beaucoup plus longtemps que le CH4. Enfin le méthane a un pouvoir d’absorption près de cent fois supérieur à celui du CO2.

L’Usine à GES : Concrètement, à quel résultat aboutissez- vous ?

Benjamin Dessus : Il s’en suit que la notion de PRG est indissociable de la période de temps que l’on étudie. En d’autres termes, le PRG du méthane évolue très vite selon la période considérée. Si celle-ci est différente du siècle, généralement cité, ce coefficient d’équivalence avec les effets climatiques du CO2 n’est plus de 25.

L’Usine à GES : Cela influe donc sur les inventaires nationaux de GES...

Benjamin Dessus : Absolument. En 2005, l’Hexagone a émis 2,65 millions de tonnes de méthane et 341 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Dans la littérature officielle, les émissions de CH4 représentent 56 mtéqCO2. Ce qui est juste, si l’on se projette à l’horizon 2105. mais c’est faux, si la période considérée est de l’ordre du demi-siècle. Dans ce cas, il faut appliquer au méthane un PRG de 42. Ses émissions sont alors de 111 mtéqCO2. À l’horizon de 2050, les effets engendrés par les émissions de méthane sont donc sous-estimés d’un facteur 2. De plus le PRG a été défini par le GIEC comme la réponse à une émission ponctuelle de CH4 par rapport à une émission ponctuelle de CO2. mais si on s’intéresse à des politiques continues de réduction de méthane, le concept n’est plus adapté et l’on constate qu’il faut encore multiplier l’action du CH4 par un facteur 1,5 environ. Au total, un coefficient trois environ de sous-estimation des effets du CH4 pour la période 2050 2100 ! C’est considérable.

L’Usine à GES : D’autant que les objectifs européens de réduction des émissions de GES sont à moyen terme.

Benjamin Dessus : Oui parce que les climatologues nous disent que la période cruciale se situe avant 2100 : non seulement il faut atteindre une concentration de l’ordre de 400 ppmv de GES vers 2150 mais il faut aussi éviter de passer avant par une concentration beaucoup plus élevée qui rendrait les choses irréversibles.... Cette sous-estimation a des traductions concrètes en France. L’essentiel des mesures prônées par le Grenelle de l’environnement ne porte que sur les rejets de CO2. Du fait de la mésestimation de l’évolution des effets du méthane dans le temps, on s’est désintéressé de ce gaz. Or, à l’horizon de 2050, nous avons à notre disposition des mesures de réduction d’émission de CH4 simples, peu coûteuses et efficaces.

L’Usine à GES : Par exemple ?

Benjamin Dessus : L’Allemagne a réduit ses émissions de méthane de 43% en 14 ans (en particulier en méthanisant ses déchets d’élevage et en récupérant le méthane de ses décharges) la France de 8% seulement. Chez nous il reste 0,4 mt de méthane à récupérer dans les décharges et autant des lisiers bovins et porcins. La capture de ce méthane aurait des effets considérables !

L’Usine à GES : De quel ordre de grandeur ?

Benjamin Dessus : Prenons le cas de la rénovation des logements anciens. Si l’on décidait vraiment de faire tomber la consommation d’énergie primaire des logements construits avant 1975 de 250 kWh/an/m2, cela générerait une économie de 2,5 tonnes de CO2 par an et par logement. Pour que ce programme ait autant d’effet sur le climat que les réductions du méthane pour les 80 ans qui viennent, il faudrait isoler 6 ou 8 millions de logements.

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Hervé Le Treut :
« Il y a comme une dérive lente dans l’usage du terme "équivalent CO2" »

Propos recueillis par Camille Saïsset
Actu-Environnement.com, lundi 17 mars 2008

Dans un contexte planétaire d’orientations politico-économiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et atténuer le changement climatique, trois chercheurs lancent l’alerte : il faut considérer aussi les émissions de méthane. Explications du climatologue Hervé Le Treut, directeur du Laboratoire de Météorologie Dynamique (LMD) du CNRS.

Actu-Environnement : Dans son 4ème et dernier Rapport, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) met en évidence le lien entre les activités humaines et le changement climatique. Vous qui étiez membre du Groupe 1 du GIEC, consacré aux aspects physiques du changement climatique, pouvez-vous expliciter ce lien ?

Hervé Le Treut : Les activités humaines sont à l’origine de l’augmentation brutale des gaz à effet de serre dans l’atmosphère ; sa signature isotopique l’atteste. Le méthane provient en grande partie de la décomposition sans oxygène de la matière organique ; le CO2 de la combustion de matière organique souvent fossile. En s’accumulant, ces deux gaz absorbent le rayonnement infrarouge émis par la Terre et l’empêchent de s’échapper dans l’espace, ce qui provoque le réchauffement planétaire observé. À quantité équivalente, le pouvoir d’absorption est plus grand pour le méthane que pour le CO2. Dans l’atmosphère, ces gaz connaissent un cycle de recyclage naturel que, là aussi, les activités humaines déséquilibrent. Notamment pour le méthane, dont le cycle naturel est fortement modifié par les émissions anthropiques : la concentration atmosphérique du méthane a été multipliée par presque trois depuis l’ère pré-industrielle. Pour le CO2, moins sujet à des perturbations du cycle naturel, cette augmentation est quand même de 30%. La durée de vie principale du CO2 dans l’atmosphère est supérieure à 100 ans, tandis que la moitié du méthane disparaît par une chimie interne au bout de 12 ans environ. Cela a joué dans le fait qu’il ait été oublié dans le discours public. Depuis quelques années, la concentration atmosphérique de méthane augmente moins vite. Mais avec le dégel du permafrost sous les glaciers, elle pourrait s’accélérer.

Actu-Environnement : Vous avez récemment publié un article dans La Recherche intitulé « Réchauffement climatique : importance du méthane », coécrit avec Benjamin Dessus, président de Global Chance et Bernard Laponche, expert en politiques énergétiques. Pourquoi ce signal d’alerte à l’heure où la communauté internationale semble enfin prendre la mesure du réchauffement de la planète ?

Hervé Le Treut : Il y a comme une dérive lente dans l’usage du terme « équivalent CO2 », qui dit qu’une tonne de méthane a un effet sur le changement climatique comparable à celui de 21 tonnes de CO2. Cet équivalent CO2 est basé sur le concept de « Potentiel de réchauffement global » ou PRG et dépend de l’échéance à laquelle on veut s’intéresser. Il y a ni faute ni tromperie, mais une facilité d’usage qui a banalisé une définition particulière de l’équivalent CO2, qui s’est étendue dans des domaines où elle n’est pas la plus adaptée. C’est en particulier le cas quand on évoque des objectifs destinés à empêcher une évolution climatique à court terme ou quand on prend en considération l’élimination de sources d’émissions pérennes, continues dans le temps. Or, il y a justement une focalisation plus marquée du Groupe 3 du GIEC (dédié aux problèmes socio-économiques associés au changement climatique) ou des négociations en cours sur ces enjeux de « court » terme.

Actu-Environnement : Selon le 4ème Rapport du GIEC, le degré de réchauffement de l’atmosphère ne doit pas dépasser 2°C par rapport à l’ère pré-industrielle, sans quoi le changement climatique aura des conséquences irréversibles. Comment passe-t-on de ce résultat scientifique à la mise en œuvre efficace de politiques de réduction des gaz à effet de serre ?

Hervé Le Treut : Le changement climatique peut être abordé du point de vue des causes (la concentration en gaz à effet de serre) ou des effets (le niveau de réchauffement). Ce niveau de réchauffement atmosphérique est lié au cumul des concentrations de gaz à effet de serre au fil du temps : depuis l’instant de leur émission jusqu’à l’horizon temporel où l’on souhaite estimer l’effet de réchauffement. Pour mettre en œuvre des politiques de réduction du risque de changement climatique, on décline cette idée de seuil de température en essayant de déterminer les seuils correspondant d’émission de gaz à effet de serre : les fameux objectifs contraignants et urgents discutés actuellement. Le siècle à venir est déterminant : il dessine une période sur laquelle on est sûr que va se développer le problème climatique. C’est pourquoi la date de 100 ans, qui est aussi l’échelle de la présence du CO2 dans l’atmosphère, est devenue une sorte de référence pour déterminer l’échéance des simulations climatiques, et aussi comme une référence dans la définition du PRG. Mais c’est un choix en partie arbitraire, qui, bien qu’il se soit imposé comme un standard, n’est pas adapté à toutes les situations.

Actu-Environnement : Mais c’est à l’échelle des dix ans passés que la fonte des glaciers s’est accélérée, vient d’affirmer l’Organisation mondiale de la météorologie (OMM). Ne peut-on pas définir des politiques de réduction des gaz à effet de serre à plus court terme ?

Hervé Le Treut : Progressivement, on se rend compte de l’enjeu d’une limitation du réchauffement à des échelles de temps plus courtes. Et justement, le PRG d’un gaz est lié à son cumul sur une période de temps (entre une année d’émission et une année horizon où l’on évalue sa présence dans l’atmosphère), comparé au même cumul effectué pour le CO2. Selon les calculs du GIEC, le PRG du méthane est égal à 21 après une période de 100 ans, d’où l’équivalent CO2 habituel. Mais il est égal à 90 après une période dix ans et à 80 au bout de quinze ans. À l’horizon 2020, il est donc de 80 à 90. Le PRG du méthane est égal à 49 après une période de quarante ans et à 45 après 45 ans. À l’horizon 2050, il est donc de 45 à 49. À ces deux échéances, prises comme base de référence des objectifs contraignants de l’Union européenne, du protocole de Kyoto etc., le PRG du méthane est donc bien supérieur à 21 !!

Actu-Environnement : Ainsi la tonne d’équivalent CO2 à la base du marché du carbone et des politiques de réduction des gaz à effet de serre serait dépourvue de sens ?

Hervé Le Treut : Elle a un sens précis mais limité, et ceci d’autant plus que si l’on supprime une source pérenne de méthane, la limitation du réchauffement climatique à une échéance donnée est plus grande que ne le laisse suggérer l’équivalent CO2 tel qu’il est utilisé actuellement - encore plus si l’échéance est courte. À court terme, capter les émanations de méthane d’une décharge est très efficace. Si on définit des politiques publiques, il faut avoir conscience de cette complexité. Si on développe un marché du carbone, on choisit une valeur et il faut bien comprendre ce qu’elle signifie. Je trouve dommage que beaucoup de décideurs n’aient pas toujours conscience de ces complexités. On ne peut s’appuyer sur des notions trop simples du point de vue conceptuel pour mettre en œuvre des marchés économiques impliquant des financements importants, sans en payer un jour le prix, par exemple en cas de réajustement. Si on veut faire des efforts rapides, quand tous les indicateurs climatiques montrent que le réchauffement se produit déjà, il est nécessaire de ne pas oublier le méthane –même si l’effort sur le CO2 doit rester dominant.

Actu-Environnement : Justement, la Commission de l’Union européenne chargée de l’énergie vient de signer le protocole d’adhésion au « Methane to Markets », dont sont déjà membres quatre Etats européens (Allemagne, Italie, Pologne et Royaume-Uni), est ce une bonne nouvelle ?

Hervé Le Treut : Je ne sais pas, je ne connaissais pas l’existence de ce marché.

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L’importance du méthane comme gaz à effet de serre n’est pas assez prise en compte
Hervé Kempf, Le Monde, jeudi 06 mars 2008

N’oubliez pas le méthane ! Le combat contre le réchauffement de la planète ne se réduit pas au gaz carbonique, rappellent trois scientifiques dans le mensuel La Recherche de mars. Leur analyse, qui revisite les calculs du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), devrait contribuer à réorienter les politiques de lutte contre le changement climatique.

Quel est le problème évoqué par deux ingénieurs, Benjamin Dessus et Bernard Laponche, animateurs du groupe de réflexion Global Chance, et Hervé Le Treut, directeur du Laboratoire de météorologie dynamique (LMD) ? Plusieurs gaz ont, dans l’atmosphère, un effet de serre, c’est-à-dire la capacité d’absorber le rayonnement infrarouge émis par la Terre, et donc de la réchauffer. Il s’agit principalement du gaz carbonique (CO2), du méthane (CH4) et du protoxyde d’azote. Afin de trouver une unité commune mesurant le potentiel de réchauffement global (PRG) de chacun, le GIEC a calculé en 1995 l’équivalent en CO2 des autres gaz à effet de serre. Il a établi qu’une molécule de CH4 avait, un siècle après son émission, un pouvoir radiatif 25 fois plus élevé qu’une molécule de CO2.

Ceci vaut pour un horizon de cent ans. Mais si le délai raccourcit, le PRG du méthane croît. En effet, CO2 et CH4 n’ont pas la même durée de résidence dans l’atmosphère. Ainsi, la durée efficace du méthane est d’une dizaine d’années, celle du gaz carbonique de plus d’un siècle. Cela signifie que le méthane exerce l’essentiel de son pouvoir calorifique dans les premières années suivant son émission, alors que celui du gaz carbonique sera réparti tout au long d’un siècle. Autrement dit, le potentiel de réchauffement du méthane est très élevé au début (une molécule de CH4 équivaut à 90 molécules de CO2 dix ans après son émission), fort au bout de quarante ans (49) et ne retrouve la valeur calculée par le GIEC (25) qu’au bout de cent ans.

« Il n’y a rien de contradictoire avec ce que dit le GIEC, dit Hervé Le Treut. Nous avons seulement précisé un phénomène que tout le monde a tendance à oublier. » Pourquoi est-ce important pour la politique climatique ? « En 1995, répond le directeur du LMD, on raisonnait à l’échéance de 2100. Nous raisonnons maintenant sur l’idée du franchissement possible d’un seuil de réchauffement de l’atmosphère de 2°C vers 2050. Cela signifie que la perspective de l’action nécessaire s’est beaucoup rapprochée, et que la valeur utile du méthane est celle existant à cette échéance. »

Or, à l’échéance de 2050, le PRG du méthane est de 49 fois celui du CO2 et non plus 25. Par conséquent, réduire les émissions de méthane peut avoir un effet deux fois plus important que ne le pensent généralement les décideurs. Pourtant, l’effet du méthane est minoré quand il n’est pas purement oublié. Ainsi, les travaux du Grenelle de l’environnement ne le mentionnent-ils pas. Les retombées de ce nouveau regard sur le rôle du méthane peuvent déjà être envisagées. En effet, explique Benjamin Dessus, ce gaz est essentiellement émis par l’agriculture (notamment par les ruminants), la décomposition des ordures ménagères et du lisier provenant de l’élevage, et des fuites dans l’exploitation des combustibles fossiles. S’il est difficile d’agir sur les ruminants, les autres sources sont plus contrôlables, à un coût limité. Dans des calculs exposés dans un autre article, non encore publié, Benjamin Dessus et Bernard Laponche montrent que récupérer les gaz des ordures ménagères en France aurait un effet équivalent à celui de la construction de quatre réacteurs nucléaires EPR ou que la réhabilitation de 400 000 logements anciens par an pendant vingt-cinq ans.

Dans les pays émergents aussi, la prise en compte du méthane est importante. « Dans le tiers-monde, observe M. Dessus, il y a plus d’émissions de méthane que de gaz carbonique : ces pays sont plus agricoles et moins industrialisés. Ils vont se développer, donc il y aura plus de CO2 ; mais il n’est pas inéluctable qu’ils émettent plus de méthane. » Dans l’énergie comme dans les décharges d’ordures, le méthane est en effet récupérable à coût modeste, d’autant qu’il constitue lui-même une source d’énergie valorisable.

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Benjamin Dessus : « N’oubliez pas le méthane »
Propos recueillis par Valéry Laramée de Tannenberg
Enerpresse, n°9527, mercredi 05 mars 2008

On l’oublie trop souvent. Le méthane est le second gaz à effet de serre anthropique après le dioxyde de carbone. Or, à l’exception de la Methane to market américaine (cf. Enerpresse n°8702), rares sont les politiques nationales ou internationales de lutte contre le changement climatique à intégrer ce GES. Un oubli contre lequel s’insurge Benjamin Dessus, le président de l’association Global Chance.

Enerpresse - Dans un article récemment paru dans le magazine scientifique La Recherche, vous mettez en cause la prise en compte du méthane dans les politiques publiques de lutte contre le changement climatique. Sur quelles bases vous appuyez-vous ?

B. Dessus - Avec l’ingénieur Bernard Laponche et le climatologue Hervé Le Treut, nous avons regardé la façon dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et, par extension, les décideurs politiques prennent en compte le méthane qui, rappelons-le, est le second gaz à effet de serre (GES) anthropique après le gaz carbonique.

Enerpresse - Votre conclusion ?

B. Dessus - Il est très mal traité. Je m’explique. Tout d’abord, personne n’a encore intégré le fait que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a revu à la hausse le potentiel de réchauffement global (PRG) du méthane qui n’est plus de 21, mais de 25. Mais le plus important n’est pas là. En effet, pour bien appréhender le réel impact climatique des différents GES, il faut tenir compte du fait que les GES ont à la fois des durées de vie et des capacités d’absorption du rayonnement infrarouge très diverses.
Le méthane disparaît douze ans après son émission : l’essentiel de l’énergie qu’il a apporté à l’atmosphère l’est dans ces dix ou vingt premières années. Le gaz carbonique, lui, décroît beaucoup plus lentement : au bout de deux cents ans il y en a encore plus de 30% de ce que l’on a émis deux cents ans plus tôt. Il continue donc à communiquer de l’énergie à l’atmosphère beaucoup plus longtemps que le CH4. Enfin le méthane a un pouvoir d’absorption près de cent fois supérieur à celui du dioxyde de carbone.

Enerpresse - Concrètement, à quel résultat aboutissez- vous ?

B. Dessus - Il s’ensuit que la notion de PRG est indissociable de la période de temps à laquelle on s’intéresse. En d’autres termes, le PRG du méthane évolue très vite selon la période considérée. Si celle-ci est différente du siècle, généralement cité, ce coefficient d’équivalence avec les effets climatiques du CO2 n’est plus de 25.

Enerpresse - Cela influe donc sur les inventaires nationaux de GES...

B. Dessus - Absolument. Prenons l’exemple de la France. En 2005, l’Hexagone a émis 2,65 millions de tonnes de méthane et 341 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Dans la littérature officielle, les émissions de CH4 représentent 56 MtéqCO2. Ce qui est juste, si l’on se projette à l’horizon 2105. Mais c’est faux, si la période considérée est de l’ordre du demi-siècle. Dans ce cas, il faut appliquer au méthane un PRG de 42. Les émissions ne sont plus alors de 56 MtéqCO2, mais de 111 MtéqCO2.
À l’horizon de 2050, les effets engendrés par les émissions de méthane sont donc sous-estimés d’un facteur 2. De plus le PRG a été défini par le GIEC comme la réponse à une émission ponctuelle de CH4 par rapport à une émission ponctuelle de CO2. Mais si on s’intéresse à des politiques continues de réduction de méthane le concept n’est plus adapté et on constate qu’il faut encore multiplier l’action du CH4 par un facteur 1,5 environ. Au total donc un coefficient trois environ de sous-esimation des effets du CH4 pour la période 2050-2100 ! C’est considérable.

Enerpresse - D’autant que les objectifs de la Commission européenne de réduction des émissions de GES sont à moyen terme.

B. Dessus - Oui parce que les climatologues nous disent que la période cruciale se situe avant 2100 : non seulement il faut atteindre une concentration de l’ordre de 400 ppmv de gaz à effet de serre vers 2150 mais il faut aussi éviter de passer avant par une concentration beaucoup plus élevée qui rendrait les choses irréversibles....
Cette sous-estimation a des traductions concrètes en France. L’essentiel des mesures prônées par le premier groupe du Grenelle de l’environnement ne porte, en réalité, que sur les rejets de gaz carbonique. Du fait de la mésestimation de l’évolution des effets du méthane dans le temps, on s’est désintéressé de ce gaz. Or, à l’horizon de 2050, qui est celui de la loi POPE ne l’oublions pas, nous avons à notre disposition des mesures de réduction d’émission de méthane simples, peu coûteuses et très efficaces.

Enerpresse - Par exemple ?

B. Dessus - L’Allemagne a réduit ses émissions de méthane de 43% en 14 ans (en particulier en méthanisant ses déchets d’élevage et en récupérant le méthane de ses décharges) la France de 8% seulement. Chez nous il reste 0,4 Mt de méthane à récupérer des décharges d’ordures ménagères existantes et autant des lisiers bovins et porcins. La capture de ce méthane aurait des effets considérables !

Enerpresse - De quel ordre de grandeur ?

B. Dessus - Je crois que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Nous avons fait quelques simulations par rapport aux résultats attendus de grands programmes nationaux lancés ou en cours de lancement. Prenons le cas de la rénovation des logements anciens. Si l’on décidait vraiment, comme le suggère l’association Negawatt, de faire tomber la consommation d’énergie primaire des logements construits avant 1975 de 250 kWh/an/m2, cela générerait une économie de 2,5 tonnes de CO2 par an et par logement.
Pour que ce programme ait autant d’effet sur le climat que les réductions du méthane pour les 80 ans qui viennent, il faudrait isoler 6 ou 8 millions de logements. Mais qu’on ne se méprenne pas sur mes propos. Je ne dis pas qu’il ne faut plus réduire les émissions de CO2 et tout miser sur le méthane. Non. Mais il ne faut pas oublier le CH4. A fortiori si les moyens d’en maîtriser les émissions sont simples et peu coûteux.

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Le méthane contribue au réchauffement climatique
Enviro2B.com, mardi 4 mars 2008

Une étude française montre que le CO2 n’est pas le seul gaz à effet de serre (GES) responsable du réchauffement climatique. Le méthane (CH4), un gaz à effet de serre « émis par les zones humides, l’extraction du charbon, l’industrie gazière et pétrolière, les ruminants, sans compter les décharges à ciel ouvert lors de la décomposition de la matière organique » contribue fortement au réchauffement de la planète.

Dans un article publié dans le magazine La Recherche, Benjamin Dessus, ingénieur et économiste président de l’association Global Chance, Hervé Le Treut, directeur du laboratoire de météorologie dynamique du CNRS et Bernard Laponche, ancien directeur de l’agence française de la maîtrise de l’énergie et expert en politiques énergétiques, estiment que « les calculs qui prennent en compte (les émissions de méthane) sont discutables ».

Selon eux, « on ne peut que saluer » le fait que le Conseil des ministres de l’Environnement de l’Union européenne du 30 octobre 2007, ait recommandé de « stabiliser la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau proche du niveau de stabilisation le plus bas d’après les évaluations, à savoir environ 450 parties par million en volume (ppmv) d’équivalent CO2 ».

D’après les 3 scientifiques, la dénomination d’équivalent CO2, « indifféremment appliquée aux concentrations et aux émissions de gaz à effet de serre, peut être source d’erreurs si sa définition et ses implications ne sont pas bien comprises des experts, conseillers des décideurs politiques ».

Prendre en compte d’autres GES

La recommandation du Conseil des ministres de l’Environnement de l’Union européenne de stabiliser la concentration de gaz à effet de serre à « 450 ppmv d’équivalent CO2 » vise à éviter un réchauffement mondial de plus de 2°C. Pour le Conseil, « pour ce faire, ces émissions devront atteindre leur maximum dans les dix ou quinze ans qui viennent pour atteindre un niveau inférieur d’au moins 50 % à celui de 1990 d’ici 2050 ».

Selon les 3 experts, « une réduction par deux des émissions de CO2 ne permettra pas d’atteindre à elle seule la cible de 450 ppmv d’équivalent CO2 ». D’après eux, « l’objectif peut être atteint, par exemple, en combinant une division par deux des émissions de CO2, une réduction de 30 % des émissions de méthane et d’autant de protoxyde d’azote en 2050 par rapport à 1990 ».

De la même façon, les mesures proposées dans les conclusions du Grenelle de l’environnement ne concernent que la réduction des émissions du CO2. Pas une fois le document final ne mentionne d’autres gaz à effet de serre. Selon les auteurs de l’article paru dans le magazine scientifique, des raisons pratiques pourraient expliquer que seul le CO2 soit pris en compte. En effet, des outils comptables « tellement simplifiés qu’ils en deviennent erronés quand il s’agit de chiffrer les émissions des différents gaz en tonnes d’équivalent CO2 (teqCO2) » sont utilisés.

La notion de « potentiel de réchauffement global »

Pour effectuer des calculs d’équivalence, « le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a proposé la notion de « potentiel de réchauffement global » (PRG), qui prend en compte à la fois la manière dont le gaz considéré piégera le rayonnement infrarouge et sa durée de vie dans l’atmosphère ».

Ainsi, selon les données du GIEC, une tonne de méthane « émise ponctuellement aujourd’hui aura, en 100 ans, un effet sur le réchauffement de l’atmosphère équivalent à celui de 21 tonnes de CO2 émis ponctuellement aujourd’hui ». Or, pour les 3 scientifiques français, « une tonne de méthane n’est équivalente à 21 tonnes de CO2 que sur une période de 250 ans. L’équivalence est de 57 tonnes sur une période de 50 ans et de 39 tonnes sur une période de 100 ans ».

Selon les auteurs de l’article scientifique, l’utilisation du « potentiel de réchauffement global à 100 ans » pour comptabiliser les émissions des gaz à effet de serre autres que le CO2 minore fortement l’importance d’une diminution des émissions de gaz à durée de vie courte comme le méthane.

Pour les 3 Français, il est important « que des politiques de réduction des émissions de méthane et des autres gaz à effet de serre soient définies sur la base de leurs émissions réelles, en accord avec les scénarios du GIEC et en fonction des objectifs de concentrations qu’il recommande d’atteindre à des horizons donnés ». Selon eux, une plus grande attention doit être portée à « la réduction à court terme des émissions de méthane, dont les effets sont élevés à l’horizon de quelques décennies ».

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Le méthane, un gaz aussi nuisible que le CO2
Marc Mennessier, Le Figaro, samedi 1er mars 2008

Une étude française démontre que l’impact de ce gaz libéré par les ruminants, les déjections animales ou les décharges d’ordures ménagères est beaucoup trop sous-estimé aujourd’hui.

Dans un article publié dans La Recherche, trois spécialistes de l’énergie et du climat, Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Letreut, lancent un pavé dans la mare. À force de se focaliser sur le gaz carbonique (CO2), et de négliger l’impact des autres gaz à effet de serre, comme le méthane (CH4) ou l’oxyde nitreux, les politiques de lutte contre le réchauffement risquent, selon eux, de tourner au fiasco. Ils ne remettent pas en question la réalité du réchauffement climatique, mais critiquent les options en matière de réduction.

Ils démontrent, chiffres et courbes à l’appui, que la récupération de la majeure partie du méthane (CH4) dégagé par la décomposition des décharges d’ordures ménagères aurait plus d’impact sur la réduction du réchauffement climatique que la construction de trois réacteurs nucléaires de type EPR (voir l’infographie). Ou, plus concret encore, qu’elle aurait le même effet que l’isolation thermique de 400 000 logements anciens par an pendant vingt-cinq ans. Le tout à moindres frais, en valorisant une ressource énergétique pouvant servir aussi bien à produire de l’électricité qu’à chauffer des immeubles ou à faire rouler des bus ou des voitures…

Pour illustrer leur propos, les chercheurs s’appuient sur la résolution du Conseil des ministres de l’Environnement de l’Union européenne, en date du 30 octobre 2007. Pour éviter un réchauffement planétaire de plus de 2 °C, le texte préconise, en effet, de « stabiliser la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à environ 450 ppm d’équivalent CO2 » en procédant par étape. Les émissions devront « atteindre leur maximum dans les dix ou quinze ans qui viennent » avant de revenir « d’ici à 2050 » à « un niveau inférieur d’au moins 50% à celui de 1990 ».

Fort bien. Sauf que « seuls les efforts de réduction du CO2 sont cités, déplorent nos trois experts. Les gaz à effet de serre autres que le CO2 (méthane, oxyde nitreux, etc.) ne font l’objet d’aucune mention spécifique ». Même constat en France : « Lors du “Grenelle de l’environnement”, toutes les mesures prononcées concernaient la réduction des émissions de CO2 sans qu’une seule fois, dans le document final, ne soit jamais mentionné le méthane. »

Pourquoi un tel oubli ? Essentiellement pour des raisons pratiques répondent les auteurs. La conversion en « tonnes équivalent CO2 » permet, en effet, de comptabiliser plus facilement la contribution des différents gaz responsables de l’effet de serre. Mais du fait de la « généralisation de son emploi […], tout se passe comme si l’on avait affaire à un seul gaz, “équivalent CO 2” dont il s’agit de réduire les émissions. »

L’Europe doit réagir

Plus grave : les calculs d’équivalence sont effectués de façon très approximative, ce qui contribue à sous-estimer l’impact du méthane, notamment. Il est ainsi couramment admis que l’émission d’une tonne de méthane dans l’atmosphère a le même effet que 21 tonnes de CO2. Sauf que cette équivalence n’est valable que sur une période de cent ans. Le temps de vie du méthane dans l’atmosphère étant beaucoup plus faible que celui du CO2, son impact climatique est d’autant plus élevé que la période de référence choisie est courte. Par exemple : à l’horizon 2050, date à laquelle l’Europe veut réduire de 50 % ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990, le pouvoir de réchauffement global du méthane n’est plus égal à 21 mais à 49. Et à cinq ans, une tonne de méthane fait autant de dégâts que 101 tonnes de CO2 ! Conclusion : l’Europe ne pourra pas atteindre son objectif si elle n’intègre pas le méthane dans son programme de réduction d’émissions et si elle persiste à lui appliquer un coefficient d’équivalence inadapté.

Enfin, tout en maintenant « l’effort indispensable sur le CO2 », la récupération et la valorisation énergétique du méthane présentent l’avantage de ne pas pénaliser le développement économique notamment dans les pays émergents. Bien au contraire !

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Des réductions d’émissions peu coûteuses et directement efficaces
Yves Miserey, Le Figaro, samedi 1er mars 2008

Outre la lutte contre l’effet de serre, la valorisation du méthane représente une ressource énergétique

La sous-estimation systématique du méthane (CH4) dans les politiques de lutte contre le changement climatique réduit considérablement leur efficacité. C’est le principal message contenu dans une étude de deux spécialistes de l’énergie, Benjamin Dessus et Bernard Laponche, actuellement entre les mains de l’économiste britannique Nicholas Stern, auteur d’une autre étude récente sur l’impact économique du réchauffement.

En 2004, la France a émis 2,9 millions de tonnes de méthane dont 533 000 tonnes proviennent des décharges d’ordures ménagères. Étant donné que la moitié de ces décharges ne sont pas encore équipées de récupérateurs de CH4, l’installation de dispositifs adéquats permettrait de réduire les trois quarts de ces émissions, soit 400 000 tonnes. « La question de savoir comment ce méthane peut être valorisé et s’il peut être intégré au réseau de Gaz de France, a longtemps paralysé les initiatives », note Benjamin Dessus.

Un gisement de 580 000 tonnes

Mais aujourd’hui, avec l’envolée des cours du pétrole, une nouvelle dynamique est en train de s’enclencher. D’autant que les techniques de récupération du méthane sont maintenant éprouvées. « À condition de maintenir une température et une humidité adéquates, une décharge peut produire du biogaz (un mélange composé à 60 % de méthane et à 40 % de CO2) pendant vingt à trente ans, à raison de cent mètres cubes de méthane par tonne de déchet et par an », explique Didier Houi, chercheur au CNRS et directeur de l’Agence régionale pour l’environnement (ARPE) de Midi-Pyrénées. Selon lui, il y a moyen de récupérer « 40 % du pactole de 200 000 tonnes de méthane dégazées annuellement sur la région, à partir des décharges bien sûr mais aussi des lisiers produits dans les élevages bovins ou porcins. » À l’échelle nationale, ce gisement représente 580 000 tonnes de méthane par an, soit l’équivalent des émissions provenant des décharges.

Côté valorisation, ce méthane peut être soit transformé en électricité, soit injecté, après purification, dans le réseau de Gaz de France pour le chauffage des immeubles ou les besoins domestiques (le gaz naturel est composé à 99 % de méthane). Une autre utilisation très prometteuse consiste à l’utiliser comme carburant, ce que fait déjà la ville de Lille où une centaine de bus roulent au méthane. « C’est bien plus efficace dans la lutte contre l’effet de serre que les agrocarburants type éthanol ou ester d’huile végétale, dans la mesure où le méthane, qui ne contient qu’un seul atome de carbone, produit infiniment moins de CO2 », poursuit Didier Houi qui rencontrait, hier, un industriel intéressé par ce nouveau filon.

Plus globalement, « dans les pays émergents, le flux de méthane associé au développement, qu’il s’agisse de la collecte des déchets ou de l’exploitation de nouveaux gisements gaziers, est plus facilement contrôlable que celui du CO2, souvent directement lié au système énergétique », souligne Benjamin Dessus en citant l’exemple de la Tunisie et du Mexique.

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L’effet des émissions de méthane sur le réchauffement est-il sous-évalué ?
Philippe Quirion
Infos de serre, n°57, février 2008

Le protocole de Kyoto, se basant sur le 2e rapport du GIEC de 1995, retient pour le méthane un pouvoir de réchauffement global sur 100 ans (PRG100) de 21, c’est-à-dire qu’il attribue à un kilo de méthane le même pouvoir de réchauffement (en moyenne sur 100 ans) qu’à un kilo de CO2. Comme les gaz à effet de serre ont des durées de vie différentes, prendre en compte une durée inférieure à 100 ans aboutirait à un PRG plus élevé pour les gaz à durée de vie faible, comme le méthane, et vice-versa si l’on prend en compte une durée supérieure. Le PRG20 du méthane est ainsi de 72, son PRG500 de 7,6.

Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Le Treut montrent, dans La Recherche à paraître en mars, que l’outil « PRG100 » ne peut pas être dissocié de l’objet auquel on l’applique, et qu’en particulier il amène à sous-évaluer l’impact des émissions de méthane sur le réchauffement, par rapport à celui du CO2.
Tout d’abord, le 4e rapport du GIEC (chap. 2, p.212) réévalue le PRG100 du méthane à 25 au lieu de 21, à cause d’une nouvelle estimation de son effet indirect sur la vapeur d’eau dans la stratosphère.
Ensuite, l’horizon de 100 ans est trop tardif si l’on considère qu’une politique climatique ambitieuse (comme un réchauffement limité à 2°C) impose approximativement une division par deux des émissions mondiales d’ici 2050. Un horizon d’environ 50 ans serait alors plus pertinent, aboutissant à un PRG de 42 pour le méthane.
Enfin, l’utilisation des PRG100 est valide pour comparer des réductions ponctuelles des émissions, mais pas pour comparer des suppressions permanentes de sources d’émission. Dans ce dernier cas, l’utilisation du PRG sous-estime l’effet des suppressions de sources de gaz à durée de vie relativement courte, comme le méthane.
Pour ces trois raisons, concluent les auteurs, le protocole de Kyoto “valorise” trop peu les actions de réductions des émissions de méthane par rapport à celles du CO2.

Remarquons à l’inverse que pour l’instant, le Mécanisme de développement propre issu du protocole de Kyoto, principal marché multi-gaz, a entraîné bien plus de réduction des émissions des autres gaz (HFC23, N2O, méthane...) que de CO2. Lorsque les auteurs écrivent « Il ne faudrait pas en effet que des considérations purement économiques et financières liées aux marchés des permis d’émission, viennent masquer l’importance de politiques vigoureuses vis-à-vis des autres gaz que le CO2 », on peut se demander si tel est bien l’enjeu aujourd’hui.

Cela n’enlève rien à la nécessité de réduire drastiquement et rapidement les émissions de méthane, ce qui est techniquement facile et peu coûteux pour une bonne partie d’entre elles : traitement des déchets, des eaux usées, des effluents d’élevage… On ne peut donc que déplorer, avec les auteurs, que ni le dernier Conseil de l’environnement de l’Union Européenne, ni le texte de conclusion du Grenelle de l’environnement n’en fassent état.

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Terre à Terre, émission du samedi 23 février 2008
Invités : Benjamin Dessus et Bernard Laponche
Ruth Stégassy, France Culture, samedi 23 février 2008

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Changement climatique : ne pas réduire seulement les émissions de CO2
Victor Roux-Goeken, Le Journal de l’Environnement, mardi 12 février 2008

Les politiques de lutte contre le réchauffement climatique sont censées réduire les émissions d’un « bouquet » de gaz à effet de serre (GES) (1), commodément nommé « équivalent CO2 ». Mais – dérive du marché du carbone ? – au lieu de s’attaquer à tous les GES, les politiques ont tendance à ne s’intéresser qu’au seul « équivalent CO2 » et donc, par raccourci, au seul CO2, ce qui risque de conduire à des erreurs stratégiques, estiment Hervé Letreut, Bernard Laponche et Benjamin Dessus (2) dans la revue La Recherche.

L’équivalent CO2 est justement censé prendre en compte tous les GES, qui n’ont pas le même « potentiel de réchauffement global » (PRG), rappellent les trois auteurs. Le terme a été conçu par le Groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique (Giec) « pour indiquer la contribution relative de l’émission ponctuelle d’un kilo de GES au réchauffement de la planète pendant une période déterminée, 100 ans par exemple, par rapport à l’émission ponctuelle d’un kilo de CO2, sur la même période. »

Le PRG d’un GES varie donc dans le temps car il s’accumule dans l’atmosphère. C’est cet effet cumulatif qui n’est pas pris en compte dans les politiques de réduction. Les auteurs donnent un exemple : « en 2005 la France a émis 2,65 millions de tonnes (Mt) de méthane (CH4) et 341 Mt de CO2 (en tenant compte des puits de carbone). Les émissions de CH4 sont actuellement comptées pour 56 Mt de CO2 (et donc pour 16% de celles de CO2). C’est parfaitement juste en ce qui concerne les effets intégrés jusqu’en 2105. Mais si l’on se place à l’horizon 2055, l’émission ponctuelle de méthane de 2005 prend une importance beaucoup plus grande en termes d’effet intégré sur le climat : le PRG à l’horizon de 50 ans est de 42, la valeur ‘équivalente’ en émission de CO2 est donc de 111 Mt et 33% des émissions de CO2. »

« Il est donc important, conclut l’article, que des politiques de réduction des émissions de GES soient définies pour chacun des principaux gaz (…) [et notamment] la réduction à court terme des émissions de méthane, dont les effets sont élevés à l’horizon de quelques décennies. »

(1) Les principaux gaz à effet de serre émis par les activités humaines sont le gaz carbonique (CO2), le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N2O). Les chlorofluorocarbures (CFC) ont également pour effet d’appauvrir la couche d’ozone.
(2) Hervé Le Treut est directeur du laboratoire de météorologie dynamique du CNRS. Benjamin Dessus, ingénieur et économiste. Il préside l’association Global Chance. Bernard Laponche, ancien directeur de l’Agence française de la maîtrise de l’énergie, est expert en politiques énergétiques.

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