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Sortie du nucléaire : Proglio, pas gêné par les « fautes de méthode »

Pour le patron d’EDF Henri Proglio, la sortie du nucléaire, c’est « un million d’emplois menacés », un « doublement de la facture d’électricité », une hausse « de 50% des émissions de gaz à effet de serre »... Mais ces chiffres, “produits” par l’Union française de l’électricité (UFE), sont biaisés par des choix méthodologiques tendancieux, rappelle Benjamin Dessus. Propos recueillis par Sophie Verney-Caillat et publiés par le site d’information en ligne Rue 89 le mercredi 9 novembre 2011.


« Un million d’emplois menacés », un « doublement de la facture d’électricité », une hausse « de 50% des émissions de gaz à effet de serre »... dans les colonnes du Parisien, Henri Proglio, patron d’EDF, dresse un tableau apocalyptique de la sortie du nucléaire. De quoi fourbir des arguments à François Hollande, en plein bras de fer avec les écolos sur ce sujet.

Mais Henri Proglio s’appuie sur des hypothèses très tendancieuses. Pour les décrypter, nous avons interrogé Benjamin Dessus, expert indépendant et partisan d’une sortie « raisonnable » du nucléaire (auteur en 2000 d’un rapport au Premier ministre sur la filière, il est désormais président de l’association Global Chance et vient de publier « En finir avec le nucléaire, pourquoi et comment » au Seuil, avec Bernard Laponche).

Rue89 : La prise de parole d’Henri Proglio est-elle voulue par les socialistes pour faire plier Europe Ecologie - Les Verts ?

Benjamin Dessus : Je ne pense pas que François Hollande ait sollicité cette intervention, c’est plutôt le patron d’EDF qui se dit qu’il faut convaincre celui qui sera peut-être le prochain président de la République. Il veut montrer ce que disent les gens sérieux et peut-être lui faire passer le message qu’il ne faut pas trop céder aux Verts.

Henri Proglio, dans son interview, reprend les chiffres présentés le mardi 8 novembre par l’Union française de l’électricité (UFE), l’association professionnelle du secteur de l’électricité lors d’un colloque. Ces trois scénarios de production à l’horizon 2030 ne sont pas aussi impartiaux que veulent le dire ses auteurs, tous des professionnels qui vivent de la production d’électricité.

Les prévisions des électriciens sont-elles réalistes ?

Cette étude croise trois scénarios de demande d’électricité et trois scénarios d’offre, à l’horizon 2030 :

• une croissance du PIB qui serait selon les cas de 1%, 1,5% ou 2,5% par an, avec des scénarios de croissance de l’électricité associés ;

• en terme d’offre, il émet trois hypothèses : un nucléaire entrant pour 70% de la production d’électricité, comme aujourd’hui, ou bien un nucléaire à 50% comme le souhaiterait plutôt François Hollande et, enfin, un nucléaire à 20% comme le souhaiterait plutôt Eva Joly.

Dans le scénario médian, celui d’une croissance de 1,5%, l’UFE table sur une croissance naturelle de l’électricité de 100 térawatt-heure (TWh), et y ajoute de nouveaux usages (comme les véhicules électriques, pour une vingtaine de TWh), mais ne retire qu’une petite partie des économies d’électricité réalisables d’ici 2030. Donc ce scénario part sur l’hypothèse d’une demande d’électricité trop haute et fausse au départ.

Leur raisonnement est le suivant : le Grenelle de l’environnement prévoyait 10 à 12% d’économie d’électricité d’ici 2030, or, on constate jusqu’ici que ça ne marche qu’à moitié. Et au lieu de se dire qu’avec des politiques publiques, qui sont aujourd’hui inexistantes, il peut y avoir des résultats, ils considèrent cet élément comme définitivement figé. Les économies d’électricité ne sont donc plus un levier d’action envisageable. C’est là une vraie faute méthodologique.

Et sur le coût du nucléaire ?

L’autre hypothèse lourde retenue est que, dans tous les cas, on ne fera pas autre chose d’ici 2030 que de prolonger les centrales actuelles. Même Fessenheim, un point c’est tout. Bien sûr, pour prolonger certaines centrales de vingt ans, cela nécessite de faire quelques réhabilitations de jouvence, qui coûtent une quarantaine de milliards d’euros.

Mais, il y a une omission de taille : de l’aveu même de l’UFE, les investissements nécessaires à la mise aux normes post-Fukushima ne sont pas pris en compte, et le démantèlement est reporté aux calendes grecques.

Sortir du nucléaire fera tout de même grimper la facture d’électricité...

Dans tous les cas, la facture augmentera d’ici 2030. Reprenons ce que dit l’Union française de l’électricité : si on garde 70% de nucléaire, le prix du kilowatt-heure (KWh) sera de 16,8 centimes [il est de 12,6 aujourd’hui, ndlr] ; si on passe à 50% de nucléaire, il sera de 18,9 ; si on passe à 20% de nucléaire, il sera de 21,1.

Sauf que quand on parle de la poursuite du nucléaire, on ne prend pas en compte l’aval du cycle (les déchets, le démantèlement), ce qui n’est pas très honnête.

Pourquoi Henri Proglio considère-t-il que les émissions de gaz à effet de serre vont augmenter ?

Si les besoins en électricité sont aussi importants que le considère M. Proglio et qu’on n’a pas le temps de développer suffisamment les énergies renouvelables, il faudra remplacer le nucléaire par du thermique (charbon ou gaz, deux énergies fossiles) qui émettent des gaz à effet serre.

Le nucléaire reste néanmoins l’énergie la plus compétitive...

Pour l’instant, les énergies renouvelables sont moins compétitives qu’un parc nucléaire qui a quarante ans et qui est amorti. Mais pour être honnête, il faudrait plutôt comparer les nouvelles éoliennes avec les nouveaux réacteurs EPR. Or, le réacteur vendu à la Finlande aura coûté plus de 6 milliards d’euros et celui de Flamanville probablement autant. Il n’est pas évident, contrairement à ce que dit M. Proglio, que les suivants seront moins chers.

Comme le Concorde ou Superphénix, il y a un moment où il faut savoir arrêter.

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Autres articles relatifs à l’étude de l’UFE :

Analyse critique de l’étude de l’Union Française de l’Electricité
Benjamin Dessus, document de travail, lundi 23 janvier 2012, 7 pages

Sortir du nucléaire sans plonger dans le chaos, c’est possible ! (tribune)
Benjamin Dessus, Les Échos, vendredi 18 novembre 2011

À voir également sur le site, deux pages portail :

Fukushima : réactions en chaîne
(Tribunes, analyses, interviews, etc. : les réactions des membres de Global Chance face à la catastrophe nucléaire de Fukushima)

Nucléaire : par ici la sortie
(Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. : les propositions de Global Chance et de ses membres pour, enfin, sortir du nucléaire)

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