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Mais quel âge a ma centrale ? Chroniques de l’atome masqué (3)

Prolonger la durée de vie des centrales nucléaires françaises ? À écouter les tenants de cette “option”, la cause semble entendue : après tout, des réacteurs nucléaires du même type n’ont-ils pas reçu l’autorisation de fonctionner jusqu’à 60 ans aux États-Unis ? C’est oublier que le cadre juridique et réglementaire y est nettement différent, qu’il s’agisse de la date initiale prise en compte ou du système d’autorisation et de contrôle, ce qui réduit considérablement la portée de cette comparaison... C’est oublier aussi que le prolongement des vieilles centrales nucléaires, n’en déplaise à ses promoteurs de tous horizons, n’est nullement acquis aux États-Unis... pas plus qu’en France d’ailleurs.


Page mise en ligne le 17 juin 2013
Dernière mise à jour le 18 juin à 20h57

Sur cette page :
Mais quel âge a ma centrale ? (Bernard Laponche)
Les centrales nucléaires et leurs risques d’accidents (Vidéos)
À voir également sur le site de Global Chance (Dossiers et publications)

MAIS QUEL ÂGE A MA CENTRALE ?

Bernard Laponche, Médiapart, Chroniques de l’atome masqué (3), mardi 4 juin 2013

On entend ou on lit très souvent, de la part des tenants de la prolongation des réacteurs des centrales nucléaires françaises, que des réacteurs américains, du même type, ont reçu l’autorisation de fonctionner jusqu’à 60 ans. De là il n’y a qu’un pas : les réacteurs français doivent pouvoir fonctionner jusqu’à 60 ans. Comme nous allons le voir, les deux situations sont nettement différentes, ce qui réduit considérablement la portée de cette comparaison.

En France, la durée de fonctionnement d’un réacteur nucléaire est comptée à partir de la date de la première divergence (premières fissions et réaction en chaîne) comme en attestent de nombreux documents de l’ASN (autorité de sûreté nucléaire).

Aux États-Unis, la référence réglementaire pour la licence d’exploitation d’un réacteur nucléaire est la date du début de la construction de celui-ci (ou « date du premier béton ») (1). L’étendue du temps de fonctionnement aux États-Unis correspond donc à une durée de fonctionnement au sens français largement inférieure. Pour les 69 réacteurs PWR (Pressurized water reactor), de la même filière à uranium enrichi et eau sous pression que les 58 français (filière REP : réacteurs à eau sous pression), la durée moyenne entre le début de construction et la première divergence a été pour l’ensemble de ce parc d’environ 9 ans (précisément 8,8 ans, d’après les statistiques « Elecnuc » du CEA) (2). Une durée de fonctionnement de 40 ans aux États-Unis correspond donc, en moyenne, à une durée de fonctionnement de l’ordre de 31 ans en France.

Regardons maintenant le système d’autorisation et de contrôle.

Aux États-Unis, la référence réglementaire pour les durées d’exploitation est basée sur deux durées butoirs : une durée d’autorisation initiale fixée à 40 ans (à partir du premier béton), avec possibilité d’obtenir un renouvellement de l’autorisation de 20 ans. Cela signifie que la première autorisation a porté sur une durée moyenne de fonctionnement au sens français de 31 ans environ. La demande d’autorisation de poursuivre l’exploitation fait l’objet d’une instruction lourde et onéreuse car, outre les frais d’instruction, l’autorité de sûreté nucléaire américaine, la NRC (Nuclear Regulatory Commission) demande des investissements importants de mise à niveau (3). Est-ce à dire que l’on pourrait aux États-Unis prolonger sans problème la durée de vie jusqu’à 51 ans en moyenne (selon la définition française) ? Rien n’est moins sûr : le précédent (jusqu’à l’été 2012) président de la NRC, le Dr. Jaczko, a déclaré qu’il est partisan d’une fermeture définitive des réacteurs à la fin des 40 ans autorisés au lieu de prolonger leur fonctionnement de 20 ans (4).

En France, il n’y a pas de limitation de la durée de fonctionnement dans le décret d’autorisation d’un réacteur nucléaire. On trouve en général dans la littérature que « les centrales françaises ont été conçues pour une durée de vie minimale de 30 ans, durée d’amortissement raisonnable pour un investissement lourd » (5). En revanche, la loi TSN (6) impose à l’exploitant un « réexamen de sûreté » tous les dix ans (on parle aussi de « visites décennales ») sur la base duquel l’ASN peut imposer de nouvelles prescriptions techniques afin de remédier aux anomalies constatées ou améliorer la sûreté de l’installation (en fonction du retour d’expérience ou du résultat d’études sur tel ou tel point et de l’évolution prévisible des exigences de sûreté sur la période considérée).

En tout état de cause, s’il apparaît qu’un réacteur présente des risques graves, le gouvernement ou l’ASN peuvent suspendre à tout moment le fonctionnement de l’installation et même décider son arrêt définitif.

Ainsi la durée de fonctionnement des réacteurs français est ponctuée par les réexamens de sûreté des visites décennales. Le troisième réexamen est particulièrement important puisqu’il coïncide à peu près avec la durée de fonctionnement prévue par l’autorisation initiale des réacteurs américains qui ont servi de modèles aux réacteurs français (7), au changement de composants majeurs comme les générateurs de vapeur et à la durée d’amortissement initialement retenue. Cette importance a été rappelée par le président de l’ASN, alors André-Claude Lacoste, lors de son audition par la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale du 5 juillet 2012 : « Nous sommes amenés à nous prononcer sur le palier 900 MW, c’est-à-dire les centrales nucléaires les plus anciennes du parc français, à l’occasion de la procédure d’autorisation de la prolongation [HG1] de leur durée d’exploitation de trente à quarante ans ».

Où en est-on ?

En 2009, l’ASN a signifié à EDF qu’elle « n’identifiait pas d’éléments mettant en cause votre capacité à maîtriser la sûreté des réacteurs de 900 MW jusqu’à 40 ans après leur première divergence ». Cet avis est accompagné de vingt demandes de modifications de caractère général et n’est pas une autorisation de fonctionner jusqu’à cette date puisque l’ASN précise qu’elle « se prononcera ultérieurement sur l’aptitude individuelle de chaque réacteur à la poursuite d’exploitation ».

On voit que dès les trente ans de fonctionnement, il n’y a pas garantie de poursuite : l’autorisation de celle-ci est donnée au cas par cas, moyennant des modifications (travaux et études) quelquefois très importantes exigées après le troisième réexamen, et les exigences des ECS (évaluations complémentaires de sûreté) ou « stress tests » post-Fukushima.

C’est ainsi que l’ASN a émis un jugement positif à la poursuite du fonctionnement des deux réacteurs de Fessenheim (8) au-delà du troisième réexamen moyennant la réalisation de travaux importants (9) à court terme, ainsi que la mise en place d’un « noyau dur » dont la réalisation est jusqu’ici problématique (10). L’ASN rappelle dans le même document que le retour d’expérience approfondi de l’accident de Fukushima Daiichi pourra prendre une dizaine d’années et pourra éventuellement conduire à modifier ou compléter les premières prescriptions qu’elle a édictées.

Enfin, le président de l’ASN a déclaré (11) qu’il n’y a actuellement aucune garantie pour aller au-delà des 40 ans et que, pour obtenir éventuellement une telle prolongation, les critères de sûreté (le référentiel) seraient du point de vue de l’ASN, ceux qui sont actuellement exigés pour l’EPR (de Flamanville). L’ASN devrait avoir une première « indication technique » en 2015.

Notons que pour les premiers réacteurs des paliers de 900 MW, les 40 ans de durée de fonctionnement à partir de la première divergence seraient atteints en 2017 pour Fessenheim 1-2, 2018 pour Bugey 2-3, 2019 pour Bugey 4-5, 2020 pour Dampierre 1-2, Gravelines 1-2-3, Tricastin 1-2-3.

Il paraît bien présomptueux et irresponsable de prétendre que le système électrique français basé sur la prééminence du nucléaire puisse se perpétuer sans dommages. Le débat national sur la transition énergétique doit prendre la pleine mesure du risque nucléaire à court, moyen et long terme, dans toutes ses dimensions : sanitaire, environnementale, économique. En ce sens, la contribution de l’ASN à ce débat, publiée le 16 mai 2013, est un avertissement salutaire (12).

(haut de page)

NOTES

(1) Source : La durée de vie des centrales nucléaires et les nouveaux types de réacteurs, OPECST, mai 2003.

(2) Pour les 58 réacteurs français, l’écart est de 6,2 ans, selon la même source Elecnuc.

(3) D’après l’OPECST (2003), le NEI (Nuclear Energy Institute) « estime pour sa part l’investissement total pour une compagnie d’électricité à 500 millions de dollars courants en incluant toutes les dépenses, y compris l’extension de la provision pour démantèlement ».

(4) Ex-regulator says reactors are flawed, New York Times, 8 avril 2013.

(5) Pierre Daurés, ancien directeur général d’EDF, dans Connaissance des énergies, avril 2012.

(6) Loi n° 2006-686 du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire.

(7) Les quatre réacteurs du palier N4, les derniers construits avant l’EPR de Flamanville, ont été les premiers à se passer de la licence Westinghouse (« L’atome hexagonal », Alain Leridon, éditions Aléas, 2009). Le palier N4 a posé beaucoup de problèmes, notamment sur le plan de la sûreté.

(8) Rapport de l’ASN au gouvernement : Poursuite de l’exploitation du réacteur n°2 de la centrale nucléaire de Fessenheim après trente ans de fonctionnement. CODEP-STR-2013-022489.

(9) Notamment le renforcement du radier des réacteurs et le recours à une seconde source froide, dispositifs et travaux qui sont contestés par plusieurs expertises indépendantes.

(10) Décision 2012-DC-0284 de l’ASN, du 26 juin 2012, paragraphe [EDF-FSH-12[ECS-1] :
« Avant le 30 juin 2012, l’exploitant proposera à l’ASN un noyau dur de dispositions matérielles et organisationnelles robustes visant, pour les situations extrêmes étudiées dans le cadre des ECS[ (10)], à :
a) prévenir un accident avec fusion du combustible ou en limiter la progression,
b) limiter les rejets radioactifs massifs,
c) permettre à l’exploitant d’assurer les missions qui lui incombent dans la gestion d’une crise.
 »

(11) Notamment au cours de son audition du 16 mai 2013 dans le cadre du débat national sur la transition énergétique.

(12) Avis n°2013-AV-0180 de l’Autorité de sûreté nucléaire du 16 mai 2013 portant contribution de l’ASN au débat national sur la transition énergétique.

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VIDÉOS : LES CENTRALES NUCLÉAIRES ET LEURS RISQUES D’ACCIDENTS

Bernard Laponche, polytechnicien, docteur ès sciences en physique des réacteurs nucléaires

1ère partie : le fonctionnement d’une centrale

2nde partie : les risques d’accidents

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