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ASTRID : une filière nucléaire à haut risque et coût exorbitant

Les promoteurs de la filière des surgénérateurs ont très vite compris l’effet de “communication” du choix d’un nom séduisant pour leurs futures machines.
C’est ainsi que dans son ouvrage « Superphenix pourquoi » publié en 1997, G. Vendryes, ancien directeur et patron des réacteurs à neutrons rapides au CEA écrivait à propos de la décision de construire le premier prototype de la filière, baptisé « Rapsodie » : « Les vertus musicales de ce nom (…) agirent sur les instances supérieures, qui prirent plaisir à l’utiliser et à le répandre. De ce jour, comme par enchantement, le projet prit corps et il nous devint plus facile d’obtenir les moyens de le poursuivre ». Il faut bien reconnaître aussi l’habileté des choix de Phenix et Superphenix pour les exemplaires qui suivirent.
ASTRID procède de la même veine mais cette fois-ci l’acronyme est un peu tiré par les cheveux car il signifie « Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration ». Il eut été plus correct de parler de « Advanced Sodium Plutonium Reactor for Industrial Demonstration », mais alors ASPRID n’aurait rien eu de séduisant.
Mais quelle erreur de choisir le prénom d’une grande reine au destin tragique. Vision prémonitoire ?


Page publiée en ligne le 14 février 2015
Mises à jour successives :
• 19/02/2015 : Version corrigée
• 09/03/2015 : Revue de presse
• 12/03/2015 : Audition d’avril 2012
• 02/07/2015 : Téléchargement de la note telle que publiée dans Les Cahiers de Global Chance

Sur cette page :
ASTRID : une filière nucléaire à haut risque et coût exorbitant (Bernard Laponche)
Revue de presse (Le Journal de l’énergie, Le Monde, L’Usine nouvelle...)
À voir également sur le site de Global Chance (dossiers et documents)


Nota bene : cette note a également été publiée dans Les Cahiers de Global Chance, n°37, « Imaginer l’inimaginable ou cultiver son jardin ? », juin 2015, 100 pages.
Téléchargement :
ASTRID : Une filière nucléaire à haut risque et coût exorbitant [13 pages, fichier pdf, 400 Ko]


ASTRID : UNE FILIÈRE NUCLÉAIRE À HAUT RISQUE ET COÛT EXORBITANT

Bernard Laponche (1), note de travail, mercredi 11 février 2015, 16 pages

The sodium-cooled and plutonium-fuelled fast breeder reactor is by far the most dangerous and expensive technology ever devised by man for producing hot water.
Anonymous

Ci-dessous : Introduction - Table des matières - Conclusion

Télécharger la note au format pdf (520 Ko) [Nota bene : la note mise en ligne le 14 février comportait quelques fautes de frappe - une version corrigée lui a donc été substituée le 19 février.]


INTRODUCTION

Extraits de la présentation par le CEA (2) des réacteurs de la quatrième génération et du prototype ASTRID :

« Selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie) et l’AEN (Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE), les réserves mondiales d’uranium identifiées s’élèvent à 5,5 millions de tonnes 3)... Dés 2050, les réacteurs devraient être amenés à utiliser des réserves d’uranium fortement spéculatives (4) ».

Cet argument de la limite des réserves connues d’uranium (5), constitue le fondement de la justification du développement des réacteurs surgénérateurs, dits de quatrième génération, utilisant le plutonium comme combustible fissile principal et le sodium comme fluide caloporteur et dont le projet de prototype français serait le réacteur ASTRID de 600 MW (6). Argument discutable comme tout ce qui concerne l’estimation des réserves à un moment donné mais aussi parce que cette limite dépend du développement ou non des réacteurs nucléaires dans le monde ainsi que des rendements de ces réacteurs.

Ce projet de développement a joui jusqu’ici d’un soutien public important (7).
Cette note a pour objet de présenter les principaux aspects des questions posées par un tel projet.

Notons que, dans cette même présentation, le CEA n’envisage pas le déploiement industriel de cette filière avant 2040. Dans un document plus récent (8), le CEA lui-même, promoteur de cette filière, se montre beaucoup plus prudent et parle plutôt de la fin du siècle (voir 8.).

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TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION
1. LE FONCTIONNEMENT D’UN RÉACTEUR À NEUTRONS RAPIDES
2. LA SURGÉNÉRATION
3. LES COMBUSTIBLES AU PLUTONIUM
4. LE SODIUM
5. ÉLÉMENTS DÉFAVORABLES DE SÛRETÉ DES RÉACTEURS
6. LA QUESTION DE LA PROLIFÉRATION DES ARMES NUCLÉAIRES
7. INTERROGATIONS ET DEMANDES DE LA SÛRETÉ NUCLÉAIRE
8. L’ÉCONOMIE DU PROJET ASTRID ET DE LA FILIÈRE DES RÉACTEURS RAPIDES SODIUM
CONCLUSION
ANNEXE 1
ANNEXE 2

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CONCLUSION

Il apparaît nettement que les problèmes majeurs de sûreté du projet ASTRID sont liés à l’utilisation du sodium comme fluide caloporteur. Le problème n’est pas nouveau et on peut très fortement douter de la capacité technique à éviter en toutes circonstances des réactions sodium-eau qui seraient catastrophiques.

Il est probable que cette opinion est partagée par nombre de responsables de la sûreté et on peut se demander pourquoi une telle aventure se poursuit alors que la menace sur le tarissement des ressources en uranium n’est vraiment plus à l’ordre du jour au vu des orientations actuelles des programmes nucléaires mondiaux et surtout que, comme l’a souligné à différentes reprises le président de l’ASN (25), d’autres filières de réacteurs sont étudiées par ailleurs dans le cadre de la Génération IV, dont il considère que certaines sont nettement plus favorables sur le plan de la sûreté.

D’autre part, comme nous l’avons déjà signalé, les implications d’un projet ASTRID sur les activités liées au combustible nucléaire devraient être évaluées de la même façon que la sûreté du réacteur, en premier lieu par l’IRSN. Les industries du plutonium (production par retraitement, fabrication du combustible, transports de plutonium et de combustibles neufs et irradiés, gestion des combustibles irradiés et leur retraitement…) sont loin d’être sans risques ni sans coûts et certaines techniques sont encore à développer sur le plan industriel (notamment le retraitement des combustibles irradiés d’un surgénérateur).

C’est bien sur l’ensemble « réacteur-industrie du plutonium » que doit porter le jugement global sur la filière ainsi proposée, sur les plans technique, de sûreté et de sécurité, comme sur le plan économique. Sur ce dernier point, les éléments fournis par le CEA ne font que confirmer le sentiment d’une filière à la fois dangereuse et extrêmement coûteuse. Il y a mieux à faire avec l’argent public, denrée rare.

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Notes :
(1) Avec la contribution du GSIEN (voir Annexe 2)
(2) CEA : « Quatrième génération : vers un nucléaire durable », 31 mars 2010.
(3) En 2008, la puissance installée électronucléaire mondiale s’élevait à 375 000 MWe. A raison d’une consommation annuelle de 200 tonnes d’uranium naturel par GW, cela représente une consommation annuelle totale de 74 000 tonnes.
(4) Ressources supplémentaires à découvrir et ressources non conventionnelles extraites des minerais de phosphate.
(5) De l’ordre du demi-siècle au rythme de consommation actuel, soit à peu près comme le pétrole, avec un niveau de contribution à la consommation mondiale d’énergie primaire beaucoup plus faible puisque l’uranium contribue pour 6% à la consommation d’énergie primaire mondiale contre 33% pour le pétrole.
(6) MW : million de Watts. Il s’agit de la puissance électrique de la « tranche nucléaire » constituée du réacteur (qui produit de la chaleur) et du turbo-alternateur (qui produit de l’électricité). On trouve fréquemment l’utilisation de l’unité MWe (mégaWatt électrique) pour désigner (de façon impropre) la puissance du réacteur.
(7) 650 millions d’euros issus de l’emprunt national de 35 milliards d’euros ont été alloués à la R&D sur ce projet (dont le niveau d’investissement serait de plusieurs milliards).
(8) CEA : « Les réacteurs nucléaires à caloporteur sodium », Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, monographie de la Direction de l’énergie nucléaire, éditions Le Moniteur.
[...]
(25) Notamment dans ses auditions par la Commission d’enquête parlementaire sur les coûts de la filière nucléaire.

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REVUE DE PRESSE

Sommaire de la revue de presse

Surgénérateur : le passé comme seul avenir ?
Martin Leers, Le journal de l’énergie, jeudi 26 février 2015

Astrid, le nouveau réacteur français à 5 milliards d’euros
Jean-Michel Bezat, Le Monde, samedi 17 janvier 2015

Ségolène Royal : « Il faut bâtir de nouvelles centrales nucléaires »
L’Usine Nouvelle, n°3406, jeudi 15 janvier 2015


Surgénérateur : le passé comme seul avenir ?
Martin Leers, Le journal de l’énergie, jeudi 26 février 2015

Pour le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), l’avenir énergétique du pays passe par un réacteur nucléaire alimenté au plutonium et refroidi par un métal liquide (le sodium), qui explose au contact de l’eau et s’enflamme au contact de l’air : le projet ASTRID, prototype d’une filière de réacteurs dits « surgénérateurs ». Technologie des années 1950, le surgénérateur est mondialement connu pour ses défaillances et ses surcoûts, illustrés en France par le réacteur Superphénix abandonné en 1997 et dont le coût a été estimé à douze milliards d’euros, hors démantèlement, par la Cour des comptes (1). Les trois derniers présidents de la République ont pourtant décidé le financement d’un nouveau surgénérateur très controversé. Prise à l’écart de tout débat démocratique sur la politique énergétique, comme cela avait été le cas pour Superphénix, cette décision n’est pas sans risques pour la France.

Un article de Bernard Laponche (2) à partir de documents du CEA, de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sur ce projet et publié récemment (3) par Global Chance fait le point sur la dangerosité d’ASTRID, l’inachèvement du projet et son coût exorbitant. En voici la synthèse.

La question non résolue des risques

La combinaison du combustible fortement chargé en plutonium et du sodium fait d’ASTRID une machine particulièrement dangereuse. Le plutonium est un élément radioactif très toxique. Tout ce qui touche à l’industrie du combustible au plutonium est par conséquent à haut risque : extraction du plutonium par le retraitement, transport du plutonium et des combustibles neufs ou irradiés, fabrication des combustibles et gestion des déchets radioactifs [Fichier pdf, 300 Ko : « Les combustibles MOX d’EDF : Radiotoxicité et bilans thermiques, production et stockages, bilans 2011 », Jean Claude Zerbib & André Guillemette, in Le casse-tête des matières et déchets nucléaires, Les cahiers de Global Chance, n°34, novembre 2013, pp. 24-27 - note de la rédaction de Global-Chance.org]. Par ailleurs, le plutonium est le matériau de choix pour la réalisation d’armes nucléaires. C’est pour cette raison que les espoirs de vente d’un réacteur au plutonium à l’étranger sont quasiment nuls, la communauté internationale s’y opposerait de facto.

D’autre part la technologie du surgénérateur ne laisse pas de droit à l’erreur. Un défaut de refroidissement du réacteur peut se traduire par une augmentation de réactivité et donc de puissance. Si, pour une raison quelconque (secousse sismique par exemple) les assemblages combustibles se rapprochaient les uns des autres ou si, à la suite d’une fusion partielle, les combustibles se rassemblaient dans une région du cœur, la formation de masses critiques conduisant à une accélération de la réaction en chaîne (excursion nucléaire) et libérant une grande quantité d’énergie sous forme explosive est envisageable. Un tel accident conduirait, en cas de rupture de l’enceinte de confinement, à la diffusion d’aérosols de plutonium hautement toxiques dans l’atmosphère.

Un projet flou

Alors que le prototype ASTRID devrait selon son cahier des charges présenter une sûreté améliorée par rapport au réacteur EPR, la liste des demandes de l’ASN à prendre en compte pour la poursuite du projet en dit long sur le caractère flou d’ASTRID. Dans un courrier (4) daté d’avril 2014, le directeur de l’ASN annonçait à l’administrateur du CEA : « Au stade actuel de définition des orientations, le caractère synthétique et préliminaire des informations transmises ne me permet pas de prendre une position complète et définitive concernant la sûreté de votre projet ». Et cela ne concerne que le prototype de réacteur et non les industries et activités liées au combustible, dont on ignore tout.

Autre point gênant, le CEA ne mentionne pas la présence d’une enceinte de confinement autour du réacteur dans son document de présentation d’ASTRID. « Il manque principalement dans la monographie du CEA la description de l’enceinte de confinement et sa conception pour éviter toute sortie de produits radioactifs » remarque le Groupement de Scientifiques sur l’Information Nucléaire (GSIEN) (5).

Le coût d’ASTRID est inconnu

Au stade d’avant-projet, ce projet de réacteur de 600 MWe (6) est déjà doté d’un budget dépassant les 600 millions d’euros, argent public issu du programme des investissements d’avenir (7). Les informations fournies par le CEA sur le coût total de la filière des surgénérateurs sont laconiques. Rien n’est dit sur le coût d’ASTRID et de celui de la chaîne du combustible qui en est le complément indispensable et donc, in fine, sur le coût du kWh que produirait un tel réacteur. Une seule certitude pour le CEA : les réacteurs issus du prototype ASTRID coûteraient beaucoup plus cher qu’un réacteur classique. Le promoteur du réacteur estime «  un surcoût de 30% de l’investissement pour un RNR (8), par rapport à un réacteur à eau classique, tout en notant les très fortes incertitudes sur cette valeur » (9). Le coût du kWh se situerait, en ne prenant en compte que le réacteur, et en fonction des connaissances actuelles sur le coût d’investissement de l’EPR, à environ 150 € par MWh, ce qui est totalement rédhibitoire. Et ces calculs ne tiennent pas compte des coûts supplémentaires des usines dédiées au combustible d’ASTRID. On arrive alors à des estimations encore plus élevées du coût du kWh.

Mais alors comment justifier un projet aussi risqué et coûteux ?

L’argument mis en avant par les tenants des surgénérateurs est le remplacement du combustible à l’uranium par le combustible au plutonium pour économiser les ressources en uranium. Mais le désastre nucléaire de Fukushima, la concurrence des énergies renouvelables et du gaz, le déclin du nombre de réacteurs dans le monde et l’effondrement du cours de l’uranium ont considérablement diminué les tensions d’approvisionnement sur ce minerai.

De surcroît, le surgénérateur doit produire plus de combustible qu’il n’en consomme (il « surgénère » du plutonium). Pour que le réacteur accomplisse ce miracle, il faut extraire le plutonium produit en son sein et en faire un nouveau combustible. Mais les capacités techniques qui permettraient au réacteur de produire plus de plutonium qu’il n’en consomme n’existent pas aujourd’hui en France. Pour que la filière fonctionne il faudrait, outre la présence d’ASTRID, produire du plutonium en retraitant les combustibles irradiés des réacteurs existants puis, ensuite, extraire le plutonium du combustible irradié du réacteur surgénérateur lui-même, et enfin fabriquer le nouveau combustible afin d’alimenter le réacteur concerné. Une usine à gaz. Le raccourci de la présentation du surgénérateur comme la technique permettant l’utilisation « illimitée » de l’uranium masque la réalité et la complexité des opérations que cela implique et donc les coûts et les risques de l’ensemble des techniques à mettre en œuvre. Le CEA explique que ASTRID ne sera pas « surgénérateur » : « Bien que les centrales à neutrons rapides du futur puissent avoir vocation à être surgénératrices, ASTRID sera « isogénérateur » (10). Ce qui veut dire que le réacteur produirait autant de plutonium qu’il en consommerait mais pas plus. La justification du choix technologique d’ASTRID s’en trouve dès lors amoindrie.

Les éléments fournis par le CEA ne font que confirmer le sentiment d’une filière à la fois dangereuse et extrêmement coûteuse. N’y a-t-il pas mieux à faire avec l’argent public ? Pourquoi les dirigeants s’obstinent-ils à soutenir un projet de réacteur dangereux et hors de prix porté par une poignée d’ingénieurs responsables de l’échec de Superphénix ?

Notes :
(1) Les coûts de la filière électro nucléaire, Cour des comptes, 2012.
(2) Bernard Laponche préside l’association qui édite le Journal de l’énergie.
(3) ASTRID : une filière nucléaire à haut risque et coût exorbitant, Bernard Laponche, février 2014.
(4) Courrier ASN CODEP-DRC-2013-062807.
(5) ASTRID : une filière nucléaire à haut risque et coût exorbitant, Bernard Laponche, février 2015 (p.15).
(6) Puissance électrique du réacteur.
(7) Rapport relatif à la mise en œuvre et au suivi des investissements d’avenir, ministère des Finances, 2015.
(8) RNR : réacteur à neutron rapide, technologie d’ASTRID.
(9) Les réacteurs nucléaires à caloporteur sodium, CEA, novembre 2014 (p.197).
(10) Les réacteurs nucléaires à caloporteur sodium, CEA, novembre 2014 (p.190).

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Astrid, le nouveau réacteur français à 5 milliards d’euros
Jean-Michel Bezat, Le Monde, samedi 17 janvier 2015

Ségolène Royal persiste et signe : la France devra, tôt ou tard, construire de nouveaux réacteurs nucléaires pour remplacer ceux qui ne pourront être prolongés et maintenir à 50 % la part d’électricité d’origine nucléaire, objectif fixé par le chef de l’Etat, François Hollande, pour l’après-2025.

Deux jours après avoir annoncé la couleur dans un entretien au magazine L’Usine nouvelle, la ministre de l’écologie et de l’énergie a réitéré ses propos, jeudi 15 janvier, en marge de ses vœux à la presse. « Nous ne faisons pas le choix des écologistes qui consiste à dire qu’il faut sortir du nucléaire, a-t-elle déclaré. Ce n’est pas le choix que fait le gouvernement : le gouvernement veut sortir du tout nucléaire, il y a une grosse nuance. »

Un stade de développement pré-industriel

Dans cette interview, Mme Royal évoquait « une nouvelle génération de réacteurs », sans plus de précisions. Jeudi, elle a cité les centrales de « quatrième génération », l’EPR et l’Atmea étant des chaudières dites « de troisième génération » ne présentant pas un saut technologique majeur par rapport aux 58 réacteurs exploités par EDF. Le « seul » problème, c’est que ces réacteurs de génération IV, beaucoup moins gourmands en uranium, n’en sont qu’à un stade de développement pré-industriel. Et les experts n’envisagent pas une – éventuelle – production en série avant 2040-2050.

La France a une position importante au sein du Forum international Génération IV, lancé en 2000 à l’initiative des États-Unis, où douze pays (dont la Russie, la Chine et le Japon) et Euratom travaillent sur six filières technologiques. Paris s’est fixé l’objectif de disposer à l’horizon 2040-2050, d’un réacteur à neutrons rapides (RNR) « sous une forme industrialisable », successeur de Superphénix arrêté en 1997 et en cours de démantèlement à Creys-Malville (Isère). Le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), EDF et Areva travaillent notamment sur une technologie utilisant le sodium comme fluide caloporteur, avec des industriels français (Alstom, Bouygues...) et étrangers (Toshiba, Rolls Royes…).

Il n’y aurait plus besoin d’enrichissement

Dans la plupart des 440 réacteurs actuellement en service dans le monde, c’est l’eau qui joue le double rôle de modérateur de la vitesse des neutrons et de transporteur de la chaleur produite. Ces réacteurs à neutrons rapides ont de nombreux atouts. Ils brûlent l’uranium fissile (U235), qui ne constitue que 0,7 % de l’uranium naturel, mais aussi l’isotope non fissile (U238), qui représente l’essentiel du minerai, les neutrons rapides le transformant en plutonium (PU 239) qui, lui, est fissile. Ainsi les réserves d’uranium deviendraient-elles suffisantes pour assurer le fonctionnement des RNR durant plusieurs milliers d’années, estiment les experts du CEA. Il n’y aurait plus besoin d’enrichissement, réduisant considérablement le risque de prolifération.

Enfin, ces réacteurs brûlent le plutonium et une partie des déchets les plus radiotoxiques (à haute activité et à vie longue). Le premier sert actuellement à fabriquer du MOX (en l’associant à l’uranium) utilisé dans 22 des 58 réacteurs français ; les seconds doivent être vitrifiés et entreposés à l’usine de retraitement-recyclage de La Hague (Manche) en attendant un éventuel enfouissement profond. Selon l’Association mondiale du nucléaire (WNA), les industriels de l’atome ont accumulé un stock d’environ 1,5 million de tonnes de ces « déchets » radioactifs au cours des soixante dernières années.

Pour l’heure, la contribution française a un nom : Astrid (Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial). Ce démonstrateur technologique de grande puissance (600 MW), dont le CEA est le maître d’ouvrage, n’en est qu’au stade de l’« avant-projet sommaire », indique le Commissariat. La décision de le construire ne sera prise qu’en 2020 et le démarrage des expérimentations n’interviendra qu’en 2025.

Un défi financier

L’enjeu porte notamment sur la sûreté de ce réacteur, un point sur lequel Astrid « devra rompre avec ses prédécesseurs » Phénix et Superphenix, indique Christophe Béhar, directeur de l’énergie nucléaire au CEA et vice-président du Forum Génération IV. « Nous avons fait la liste de tous les incidents survenus sur Superphénix pour qu’ils ne se reproduisent pas sur Astrid », affirme-t-il. Car si le sodium liquide assure une meilleure évacuation de la chaleur du cœur des réacteurs, il a aussi le double inconvénient d’exploser au contact de l’eau (il n’y en aura pas dans Astrid) et de brûler au contact de l’air. En 1995, un incendie s’était déclaré dans le réacteur prototype japonais Monju à la suite d’une fuite de sodium, ce qui avait entrainé son arrêt pendant plus de quatorze ans. Il avait été relancé… quelque mois avant la catastrophe de Fukushima.

Le défi d’Astrid est aussi financier. Son coût est en effet estimé, selon certaines sources, à plus de 5 milliards d’euros. « Il n’est pas acquis aujourd’hui que les objectifs fixés puissent être atteints à un coût raisonnable », indique le ministère de l’écologie et de l’énergie sur son site. Pour l’heure, 650 millions ont été dégagés en 2010 dans le cadre du « grand emprunt » pour les investissements d’avenir, auxquels s’ajoutent 130 millions venant des entreprises partenaires.

Le paysage énergétique mondial a beaucoup changé depuis le lancement du Forum Génération IV en 2000. Outre Fukushima, le boum des gaz de schiste aux États-Unis, le développement accéléré de l’éolien et du solaire en Europe, sans oublier l’effondrement récent des cours du pétrole, ont rendu le nucléaire moins attractif. Même si la menace du changement climatique, elle, n’a fait qu’augmenter au cours des quinze dernières années - un des grands arguments des défenseurs de l’atome civil.

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Ségolène Royal : « Il faut bâtir de nouvelles centrales nucléaires »
L’Usine Nouvelle, n°3406, jeudi 15 janvier 2015

Ségolène Royal, la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, revient sur la loi de transition énergétique, l’avenir du nucléaire et l’implication des entreprises dans la lutte contre le réchauffement climatique.

(...)

Notre entretien avec Ségolène Royal porte surtout sur la transition énergétique. La ministre le répète à plusieurs reprises : elle a réussi à faire voter, en première lecture, une loi que beaucoup disaient impossible. Pour y parvenir, elle a su tenir tête à Europe écologie – Les Verts qui demandait de s’engager sur la sortie du nucléaire. Elle fait preuve de pragmatisme plutôt que d’idéologie, martèle-t-elle. (...)

L’Usine Nouvelle - Le président de la République a laissé planer un doute, lors de son interview de ce début d’année sur France Inter, à propos de la date de fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Quand fermera-t-elle ? En 2016 ?

Ségolène Royal - Si j’ai réussi à faire voter à l’Assemblée la loi de transition énergétique, c’est parce que j’ai choisi trois options. La première a été de ne pas opposer les énergies les unes aux autres et d’affirmer dès le départ, malgré les réticences de certains, que l’histoire et le savoir-faire français dans le nucléaire font partie de nos atouts… Deuxièmement, sans opposer les énergies, il faut malgré tout sortir du "tout nucléaire", car c’est notre intérêt national. La montée en puissance des énergies renouvelables doit s’accélérer et c’est une des missions d’EDF et des grands énergéticiens français. Troisième point, la loi plafonne la puissance nucléaire à 63,2 gigawatts…

L’Usine Nouvelle - Des centrales vont tout de même fermer…

Ségolène Royal - Oui mais on ne ferme pas pour fermer, ce n’est pas par idéologie. On agit sur une base législative solide. C’est d’ailleurs la première fois que le Parlement a débattu du nucléaire. Avant, les décisions étaient prises dans le secret. Or, c’est un débat démocratique majeur. Le plafonnement de la puissance nucléaire signifie que, lorsque le réacteur EPR de Flamanville dans la Manche va ouvrir, deux autres devront fermer. À ce stade, c’est Fessenheim puisqu’il n’y a pas d’autres propositions sur la table.

L’Usine Nouvelle - Mais fermera-t-elle fin 2016, comme prévu ?

Ségolène Royal - On fermera les réacteurs dès que l’EPR de Flamanville ouvrira [pas avant 2017 selon le dernier calendrier d’EDF, ndlr]. C’est une opération qu’il faut bien prévoir et organiser car cela ne se fait pas du jour au lendemain. Mon projet de loi définit précisément les étapes : dix-huit mois avant la mise en service de la nouvelle centrale, EDF devra s’engager à en fermer une autre pour respecter le plafonnement, puis cela sera acté par décret.

L’Usine Nouvelle - EDF prévoit un grand carénage pour prolonger la durée de vie des réacteurs du parc nucléaire français. Êtes-vous favorable à ces investissements ?

Ségolène Royal - Lorsque l’on fait des investissements de cette dimension [55 milliards d’euros selon EDF, ndlr] sur le parc électronucléaire, il faut penser la totalité du modèle énergétique. Il y a la question des centrales en fin de vie. Mais il y a aussi celle de leur durée de vie. Je n’ai pas mis dans la loi sur la transition énergétique une limitation à quarante ans comme le voulaient les écologistes. Ce n’est pas une bonne façon de procéder vis-à-vis de notre industrie. À l’international, ce serait un couperet trop idéologique. Certaines centrales peuvent vivre plus longtemps. Une partie du grand carénage a été adoptée par le conseil d’administration d’EDF avec mon accord. Il faut maintenant programmer les investissements de sécurité des réacteurs existants. Mais il faut aussi programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs, qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées.

L’Usine Nouvelle - Le nucléaire garde donc un avenir en France…

Ségolène Royal - L’énergie nucléaire est un atout, même si demeurent des questions sur la gestion des déchets et l’approvisionnement en uranium. Elle nous permet de réaliser la transition énergétique, car, comme je l’ai dit à l’Assemblée nationale, elle assure une sécurité énergétique. En même temps, il serait contre-productif pour EDF de lui laisser croire qu’il y a une situation acquise, qu’elle n’a pas la responsabilité d’imaginer son futur. Quand on est dans une situation de monopole, il est souvent plus difficile d’envisager des mutations… mais aucune entreprise, dans son intérêt, ne peut y échapper. Je sais que la qualité des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers d’EDF lui permet de l’imaginer. Ma responsabilité est de pousser EDF à regarder le futur, à continuer à être performante tout en s’ouvrant à de nouveaux secteurs. Depuis Fukushima, la demande mondiale de nucléaire a baissé, même si, dans la construction d’une économie décarbonée, le nucléaire est un atout évident… Il faut penser la demande nucléaire de manière intelligente dans un contexte de mix énergétique. EDF doit se positionner dans une offre énergétique variée. Elle doit être capable de vendre à la Pologne du nucléaire mais aussi du renouvelable.

L’Usine Nouvelle - Oui, mais la France accuse beaucoup de retard en matière d’énergies renouvelables…

Ségolène Royal - La France était à l’avant-garde du photovoltaïque dès les années 1970 ! À cause du choix du tout nucléaire à cette époque, il n’y a pas eu les investissements nécessaires dans ces secteurs. Nous nous sommes fait dépasser par d’autres pays. Les tenants des énergies renouvelables ont été marginalisés. Il ne faut pas reproduire cette erreur, d’autant plus que nous avons des entreprises, grandes et petites, très performantes dans ces filières d’avenir.

L’Usine Nouvelle - La technostructure et la base d’EDF restent très pro-nucléaire…

Ségolène Royal - Oui… mais c’est en train de changer, car avec la transition énergétique, EDF a compris qu’elle dispose d’un énorme potentiel. C’est positif qu’elle participe et gagne des appels d’offres sur l’éolien offshore, et l’entreprise peut davantage s’engager. En faisant des partenariats, par exemple, avec GDF-Suez. Est-il logique que deux grandes entreprises énergétiques françaises se fassent concurrence sur les grands appels d’offres internationaux ? L’intérêt national veut que nos grands énergéticiens mettent en commun des laboratoires de recherche. La prochaine révolution énergétique concerne le stockage de l’énergie. Il ne faut pas passer à côté. La France doit être la première à inventer ces technologies. Cela requiert de lourds investissements. Les énergéticiens ont tout intérêt à y investir collectivement.

(...)

Propos recueillis par Olivier Cognasse, Ludovic Dupin et Pascal Gateaud

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Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les contributions de Global Chance et de ses membres au débat sur les gaz de schiste

Nucléaire : une indépendance énergétique en trompe-l’œil
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. : Global Chance et ses membres dénoncent le mythe d’une « énergie 100% nationale »

Nucléaire : quand la facture explose...
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc : le débat sur les coûts réels du nucléaire vu par Global Chance et ses membres

Bure : ceci n’est pas un débat public
Contributions, analyses, vidéos....
Global Chance et ses membres dans le « débat public » sur le projet Cigéo

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Publications de Global Chance

(encadré = plus d’informations au survol)

Le casse-tête des matières et déchets nucléaires
Les Cahiers de Global Chance, n°34, novembre 2013, 76 pages

Nucléaire : le déclin de l’empire français
Les Cahiers de Global Chance, n°29, avril 2011, 112 pages

Nucléaire : la grande illusion - Promesses, déboires et menaces
Les Cahiers de Global Chance, n°25, septembre 2008, 84 pages

Petit mémento des déchets nucléaires
Éléments pour un débat sur les déchets nucléaires en France
Les Cahiers de Global Chance, hors-série n°2, septembre 2005, 48 pages

Les utopies technologiques : alibi politique, infantilisation du citoyen ou lendemains qui chantent ?
Les Cahiers de Global Chance, n°20, février 2005, 60 pages

Liste complète des publications de Global Chance

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Publications de membres de Global Chance

(encadré = plus d’informations au survol)

La gouvernance de la sûreté nucléaire. Citations et questionnements
Bernard Laponche, Débat national sur la transition énergétique, Note au groupe “Gouvernance” du CNDTE, mercredi 27 mars 2013, 28 pages

Transition énergétique et sortie du nucléaire
Bernard Laponche, document de travail, décembre 2012, 20 pages

Audition de Bernard Laponche par la Commission d’enquête du Sénat sur « Le coût réel de l’électricité »
Bernard Laponche, 25 avril 2012, documents supports, incluant une note de travail sur « La filière des réacteurs surgénérateurs plutonium-sodium (prototype Astrid) »

Entre silence et mensonge. Le nucléaire, de la raison d’état au recyclage « écologique »
Bernard Laponche, entretien avec Charlotte Nordmann, La Revue internationale des Livres & des idées, n°14, novembre-décembre 2009

Superphénix et la gestion du plutonium (pdf, 128 Ko)
Jean-Paul Schapira, Le Monde, 14 avril 1993, tribune reprise dans Global Chance et le nucléaire - Écologie, environnement et médias - Sciences, progrès et développement, Les Cahiers de Global Chance, n°2, juin 1993, 56 pages

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