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Nucléaire : « On ne sait pas traiter les déchets »

Indépendance énergétique, coût de l’électricité, risques d’accident majeur, réacteur EPR, démantèlement, déchets nucléaires, MOX et plutonium... : Benjamin Dessus, président de Global Chance et auteur avec Bernard Laponche de l’ouvrage « En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment » (Seuil, octobre 2011), fait le point sur la situation du nucléaire en France, avant d’évoquer les conditions et les perspectives d’une stratégie de transition énergétique visant à rendre possible la fermeture de l’ensemble des réacteurs français à l’horizon 2030.


Page publiée en ligne le 25 juillet 2013
Dernière mise à jour : 26 juillet 2013 à 09h33
Dernière MAJ technique : 26 mars 2014 à 16h15

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Nucléaire : « On ne sait pas traiter les déchets » (Benjamin Dessus, interview)
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NUCLÉAIRE : « ON NE SAIT PAS TRAITER LES DÉCHETS »

Benjamin Dessus (interview), Témoignage Chrétien, n°3469, mercredi 30 novembre 2011

La question de la sortie du nucléaire, impensable en France il y a quelques années au-delà des cercles écologistes, a pris une place nouvelle dans le débat politique. Président de l’association d’experts indépendants Global Chance, Benjamin Dessus explique pourquoi il considère cette sortie souhaitable.

Comment a été prise en France la décision d’investir massivement dans le nucléaire ?

C’est une décision purement régalienne prise en concertation par le chef de l’État et le corps des Mines. Le parlement n’a jamais eu à voter sur le fait de passer au nucléaire ou non, de s’y mettre un peu ou beaucoup. Il n’y a jamais eu de débat public sérieux ni de référendum sur le sujet.

C’était une façon de garantir notre indépendance énergétique. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Oui, en ce sens que nous fabriquons nos centrales nucléaires en France. Mais comme on pourrait aussi fabriquer des centrales à charbon. L’uranium qui alimente les centrales est en revanche importé, au même titre que le charbon. Nous dépendons de deux ou trois fournisseurs dans le monde, comme le Niger par exemple. Cet uranium ne représente pas une grosse part du coût de fonctionnement des centrales. Mais en terme d’indépendance stricte, il s’agit exactement de la même chose que si l’on fonctionnait avec des centrales au charbon.

L’électricité issue du nucléaire serait moins chère même si l’on évoque des frais « cachés » comme ceux induits par la gestion des déchets et le renouvellement des centrales.

Plus que des « frais cachés », il existe surtout ce qu’on pourrait appeler des frais incertains qui sont plus ou moins pris en compte, avec des marges d’incertitudes déconcertantes. Ainsi, EDF estime que le démantèlement des centrales va coûter 14,5 milliards d’euros, Xavier Bertrand, 220 milliards et la commission des finances 750 milliards… On ne prend pas non plus en compte les risques d’accidents majeurs qui pourraient coûter de 200 à 300 milliards. Les frais sont donc calculés comme si les centrales nu­cléaires étaient des installations classiques, où tout se passe bien, et en minimisant l’influence des dépenses à long terme.

Le risque d’avoir un accident nucléaire majeur en France est-il réel ?

Bien sûr. Un accident majeur dans une centrale peut se produire en cas de panne du circuit de l’eau qui refroidit le réacteur. Les raisons peuvent en être infinies : attentat, inondation, panne électrique… La centrale de Fes­senheim est sous le canal Rhône-Rhin par exemple. Si la digue craque, la centrale est inondée. La centrale du Blayais a déjà connu une inondation qui a failli noyer les réacteurs. Le problème est qu’à chaque fois il s’agit de scénarios non prévus, d’une succession d’incidents qui arrivent dans un ordre bien précis et qu’on peut difficilement appréhender. Je suis d’ailleurs sidéré de voir à quel point, on a vite oublié dans le débat actuel, cette question de l’accident majeur pour ne plus parler que de finances et d’emploi. Alors que la véritable question est : peut-on se permettre de garder le nucléaire au risque, même minime, de subir un jour un accident comme celui de Fukushima ?

L’EPR, décrit comme le réacteur de l’avenir, est-il plus sûr ?

Comme tout réacteur, le cœur de l’EPR peut fondre. Mais on a prévu un cendrier sous ce cœur pour éviter que, s’il fond, il s’enfonce dans le sol et contamine tout. On développe donc des systèmes censés renforcer la sécurité. Très bien. Le problème est que ce système de sécurisation est de plus en plus complexe. On dépend complètement des ordinateurs pour gérer l’ensemble de la centrale. Si les ordinateurs « lâchent », les humains ont toutes les chances d’être perdus en cas d’accident. Il ne s’agit pas d’une simple hypothèse : à Fukushima, les gens étaient littéralement sidérés. Ils ne comprenaient tout simplement pas ce qui arrivait.

Le démantèlement de la centrale de Brennilis, arrêtée en 1985, est toujours en cours. Sait-on démanteler une centrale ?

Il semble bien que non. Il n’existe à ma connaissance ni stratégie ni planning. À Brennilis, EDF voulait attendre trente ans avant de démanteler. Finalement, ils n’ont pas attendu aussi longtemps et ont envoyé des robots pour désosser la centrale — impossible d’envoyer des humains, pour des raisons de sécurité. Les robots ont été contaminés très vite, et maintenant il faut décontaminer les robots. On se retrouve avec des déchets radioactifs supplémentaires. Et on ne sait pas trop où les entreposer. Il faudra attendre 2025 ou 2030 pour que de nouvelles zones de stockage soient réalisées.

Sait-on vraiment traiter les déchets ?

Non : on ne sait pas traiter les déchets. On espère juste que la géologie et le temps vont s’en occuper. Actuellement, le gouvernement propose de les enfouir à 600 mètres de fond dans des structures géologiques très stables. Le nucléaire a été lancé avec l’hypothèse d’une croissance constante et indéfinie des commandes mondiales. La question des déchets pouvait alors apparaître comme marginale par rapport à ce développement. Le problème, c’est que depuis dix ans, la demande nucléaire stagne, voire baisse. Tous les problèmes nous rattrapent donc.

Certains déchets nucléaires sont cependant réutilisés. On parle de 96 % de dé­chets réutilisés.

Pas du tout ! Il existe toute une série de produits dont on ne sait pas du tout quoi faire. Il nous reste beaucoup de plutonium par exemple. Officiellement, il est réutilisé pour en faire du Mox. Mais on en a beaucoup trop. Seule une petite partie est transformée ! En gros, seulement 10 % du matériel dangereux est recyclé. On ne sait pas diminuer la nocivité des produits, on ne sait pas comment traiter le matériel irradié, on ne sait pas quoi faire des déchets vitrifiés. Même si on prétend qu’en 2040, on disposera d’un réacteur qui serait capable de réutiliser certains de ces déchets, il faudrait un bonne centaine d’années pour baisser la masse des déchets les plus dangereux.

Le nucléaire n’émet pourtant que très peu de gaz à effet de serre...

Quand elles fonctionnent, les centrales n’émettent effectivement pas de CO2. Mais la question n’est pas là. Maintenant, si l’on tient à jouer sur cet aspect des choses, lorsqu’on calcule les économies d’émission de CO2 que procurerait un très gros programme nucléaire mondial dans les trente ans qui viennent, cela ne jouerait que sur 5 à 6 % des émissions de gaz à effet de serre.

Vous évoquez dans votre livre une sortie possible du nucléaire en 2030. N’est-ce pas un peu rapide ?

C’est possible. La première clé de cette transition est l’économie d’électricité. Nous pouvons faire des progrès considérables sur ce point. Nos voisins allemands nous montrent d’ailleurs que c’est non seulement possible mais rentable. Ensuite, il faut s’atteler au développement des énergies renouvelables, au rythme prévu par le Grenelle de l’environnement. Tout cela permettrait sans problème tech­ni­que majeur de fermer l’ensemble des réacteurs français en 2030 environ, sans augmenter les émissions de gaz à effet de serre du système électrique.

Combien cela coûterait-il ? On a entendu ces dernières semaines des chiffres impressionnants…

Cela coûterait cher, c’est vrai. Mais pas beaucoup plus que le maintien de la filière nucléaire qui implique de réhabiliter les centrales, d’en créer de nouvelles, de réhabiliter le réseau… L’Union française de l’électricité parle d’un coût de 360 milliards d’ici 2030 si l’on reste dans le nucléaire et de 400 milliards si l’on en sort (à 50 %). Les différences de coût sont de quelques dizaines de milliards !

Xavier Bertrand dit que sortir du nucléaire mettrait 400 000 personnes au chômage. Henri Proglio, le PDG d’EDF, a même évoqué le chiffre d’un million d’emploi.

En fait, 120 000 personnes travaillent dans le nucléaire, 120 000 dans la sous-traitance, pas plus. Pour arriver au chiffre de Xavier Bertrand, il faut donc rajouter les emplois créés par la consommation des précédents : leur boulanger, leur coiffeur… Inversement, on oublie de compter les emplois que vont créer les nouvelles filières qui se substitueront au nucléaire, dans le domaine des énergies renouvelables et des économies d’électricité. En Allemagne, 370 000 emplois ont été créés en dix ans.

Propos recueillis par Agnès Noël

Benjamin Dessus est ingénieur et économiste. Président de l’association d’experts indépendants Global Chance, il vient de publier avec Bernard Laponche En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment (La Découverte).

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