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« Cessons les postures idéologiques sur l’énergie »

Le débat national sur la transition énergétique, grand chantier du quinquennat de François Hollande, doit déboucher sur l’adoption d’une loi de programmation à l’automne 2013. Il s’agit pour la France de rattraper le retard pris sur les trois objectifs européens fixés pour 2020 - réduire de 20 % nos émissions de gaz à effet de serre, réaliser 20 % d’économies d’énergie et porter la part des renouvelables à 20 % de la consommation - mais, aussi, plus largement, de réorienter sa politique énergétique pour les décennies à venir...


Page publiée en ligne le 30 novembre 2012
Dernière mise à jour : 5 juillet 2013 à 10h05

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« Cessons les postures idéologiques sur l’énergie » (Laurence Tubiana)
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« CESSONS LES POSTURES IDÉOLOGIQUES SUR L’ÉNERGIE »

Laurence Tubiana (interview), LeMonde.fr, mercredi 28 novembre 2012

Le débat national sur la transition énergétique, grand chantier du quinquennat de François Hollande, débute jeudi 29 novembre. Les travaux, qui doivent inspirer une loi de programmation à l’automne 2013 et construire une France sobre en carbone, ont pris du retard. Le comité de pilotage du débat a été difficile à constituer, mais, in fine, seules deux ONG ont annoncé qu’elles ne participeront pas aux discussions : Greenpeace et Les Amis de la Terre.
Laurence Tubiana, conseillère pour l’environnement de l’ex-premier ministre Lionel Jospin et directrice de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), a accepté d’en être la "facilitatrice". Une tâche extrêmement difficile. L’économiste, qui participe aux négociations internationales sur le changement climatique, devra réussir à faire la synthèse de points de vue extrêmement divergents.


La ministre de l’environnement, Delphine Batho, vous a demandé d’être la "facilitatrice" du comité du débat national sur la transition énergétique. Pourquoi avoir accepté ?

Ce débat est un pari. J’accepte de le faire, car je crois que tous les participants souhaitent réfléchir ensemble à une société française plus sobre en carbone qui sera, surtout si l’on entraîne avec nous nos partenaires européens, une étape importante pour lutter contre le changement climatique.

Contrairement à tout ce que j’entends çà et là, le débat sera équitable : toutes les opinions seront représentées et tous les points de vue entendus. Il sera ouvert : la copie n’a pas été écrite à l’avance et aucun sujet n’est tabou. Comme les autres membres du comité de pilotage, je me porte garante de ces deux principes. Nous avons l’occasion d’abandonner des postures idéologiques qui sont autant de blocages. Nos hommes politiques et nos responsables économiques doivent entendre ce message, car les Français avancent, eux, sur le sujet.

Il suffit de consulter les forums sur Internet, d’assister aux débats dans les territoires. Loin d’une vision centralisée qui a été la nôtre jusqu’à maintenant, l’énergie est désormais perçue aussi comme une question locale, où chacun, comme l’explique l’économiste Jeremy Rifkin, pourrait être producteur et consommateur.

Dans telle commune, on réfléchit en termes de réseaux de chaleur, ailleurs on parle biomasse. Il suffit de voir le succès des tramways et du Vélib’, les réflexions sur l’urbanisme ou les normes thermiques, etc. Il y a une envie de changement de société dont il faut tirer les conséquences politiques et économiques : il n’est plus nécessaire d’opposer centralisation et décentralisation. Nous devons penser un système énergétique fondamentalement renouvelé. L’énergie peut être un formidable projet pour l’Europe.

La copie n’est pas écrite, mais le gouvernement a donné un cap, notamment sur le nucléaire et le gaz de schiste...

François Hollande a fixé ce cadre, mais le débat est ouvert. Il n’y aura pas de question taboue. Il n’est pas envisageable d’aborder une source d’énergie et pas telle autre. Nous devons réfléchir globalement.

Certains s’interrogent aussi sur la nécessité de ce débat, alors que la France dispose d’un prix de l’électricité attractif, source de compétitivité. C’est une vision de court terme, car ces prix vont augmenter. Qui plus est, nous sommes en retard sur les trois objectifs européens fixés pour 2020 : réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 20 % ; réaliser 20 % d’économies d’énergie ; et porter la part des renouvelables à 20 % de la consommation.

Les deux tiers de notre consommation d’énergie finale sont encore d’origine fossile. Nous importons gaz, charbon, pétrole. Est-ce vraiment opportun de continuer à verser cette "rente", qui pèse lourd dans le déficit de notre balance commerciale et, surtout, qui n’est pas recyclée dans notre économie ? Investissons plutôt dans la sobriété énergétique, dans les renouvelables, sources d’innovations technologiques, de création de valeur et d’emplois. C’est une révolution industrielle qui se prépare.

Son enjeu est aussi social. Le budget énergie est devenu un fardeau pour les ménages. On peut tenter d’en réduire le poids en créant des tarifs adaptés. Mais ces aménagements de court terme ne peuvent traiter la précarité énergétique, car elle est inscrite dans notre modèle de développement : les personnes qui habitent à 50 km de leur lieu de travail, car elles ne peuvent plus vivre en centre-ville ; les familles dont les logements sont des passoires thermiques et qui n’ont pas les moyens d’engager des travaux... Une économie sobre en énergie est une économie qui préserve mieux les plus démunis.

Le débat est abordé par le biais de la demande d’énergie et de son évolution d’ici à 2050. A partir de quels scénarios allez-vous travailler ?

Il faut partager un même diagnostic et disposer de scénarios robustes. Un groupe d’experts piloté par l’économiste Alain Grandjean se met en place. Pluriel, il réunira des spécialistes issus du monde économique, des ONG et de l’université. Français comme étrangers. Il ne s’agira pas de chercher à tout prix à définir un compromis entre des scénarios divergents, mais de comprendre les logiques qui les sous-tendent.

On ouvre les boîtes et on regarde ce qu’il y a dedans. Un scénario, c’est une vision économique, technique et sociétale. Il faut en comprendre les données implicites : le type de production qui y est associé, les réseaux nécessaires, etc.

Allez-vous préciser le calendrier sur le désengagement de la France dans le nucléaire et les options nécessaires pour qu’il ne représente plus que 50 % de la production d’électricité d’ici à 2025 ?

Le nucléaire est encore avec nous pour longtemps, quelles que soient les décisions qui seront prises après 2017. Le débat va éclairer ce que peut traduire ce chiffre de 50 %. Il dépend notamment beaucoup de la demande d’électricité dans les vingt ans qui viennent. Henri Proglio, le patron d’EDF, explique que la hausse de la demande sera telle que le nucléaire va tomber mécaniquement à 50 % de la production...

Etudions toutes les hypothèses, apportées par les différents acteurs : quelle est la durée de vie de nos centrales ? Comment les amortit-on ? Est-ce qu’on se contente de ne fermer que Fessenheim ? Faut-il généraliser l’EPR ? Quelles sont les hypothèses sur le réseau électrique ?

Quid du gaz de schiste ?

Evidemment, nous en parlerons. Mais qui peut imaginer qu’on peut informer cette question au milieu de pressions ? N’est-il pas raisonnable de prendre six mois de discussions pour comprendre les enjeux au-delà du moratoire instauré par François Hollande jusqu’à la fin de son quinquennat ? Sur quelles hypothèses travailler pour les échéances 2030-2050 ? Beaucoup de travail reste à faire, sur la réalité du potentiel économique ; sur les effets précis sur l’environnement, notamment les émissions de méthane ou la pollution de l’eau.

Le gaz de schiste est analysé comme une soupape de sécurité, mais développer cette énergie fossile peut repousser aussi l’impératif de la transition énergétique. Regardons le sujet de près.

Propos recueillis par Marie-Béatrice Baudet et Pierre Le Hir

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