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Cuve de l’EPR de Flamanville : « une atteinte inédite » à la sûreté nucléaire

Le 28 juin 2017, au lendemain d’une réunion de deux jours de son Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires, l’Autorité de sûreté nucléaire présentait officiellement sa position sur l’anomalie de la cuve du réacteur EPR de Flamanville : un feu vert sous conditions, le “gendarme du nucléaire” préconisant en particulier que le couvercle de la cuve soit remplacé à l’horizon 2024, c’est-à-dire ... lorsqu’un nouveau couvercle sera disponible ! Fait rarissime, tous les experts réunis par l’ASN n’ont pas validé ce numéro d’équilibriste consistant à déclarer apte au service, alors même qu’ils ne sont pas aux normes, des éléments aussi cruciaux en terme de sûreté que le fond et le couvercle de la cuve : pour Yves Marignac (WISE-Paris) et Jean-Claude Autret (ACRO – Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest), « le non-respect de l’exigence de qualification technique de la cuve constitue une atteinte inédite, par sa nature et par son contexte, du premier niveau de la défense en profondeur. »


Page publiée en ligne le 2 août 2017
Mises à jour successives :
07/08/2017 : actualisation de la revue de presse
07/08/2017 : « Une décision dérogatoire aux principes fondamentaux de sûreté » (vidéo)
04/12/2017 : L’affaire de la cuve de l’EPR de Flamanville sur Global-Chance.org

Sur cette page :
Verbatim : Pierre-Franck Chevet / Yves Marignac
Contexte : L’ASN présente sa position sur l’anomalie de la cuve du réacteur EPR de Flamanville
Yves Marignac et Jean-Claude Autret : « Une atteinte inédite » à la sûreté nucléaire (*)
Yves Marignac (vidéo) : « Une décision dérogatoire aux principes fondamentaux de sûreté »
Revue de presse : Une cuve non conforme mais “bonne pour le service” ?
Pour mémoire : L’affaire de la cuve de l’EPR de Flamanville sur Global-Chance.org
À découvrir également sur le site : Les Dossiers de Global-Chance.org

(*) Titre : rédaction de Global-Chance.org

verbatim
PIERRE-FRANCK CHEVET / YVES MARIGNAC

« Le changement de couvercle n’est pas impossible [...] Mais il est vrai que c’est compliqué et coûteux. C’est à EDF d’arbitrer sur ce qu’il doit faire, pas à nous [...] Si l’EPR démarrait en 2024, ce serait encore mieux. »

Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, conférence de presse du 28 juin 2017


« Ce nouveau réacteur est censé être un pas en avant pour la sûreté nucléaire, et pourtant [ce serait] le premier à démarrer avec une cuve qui n’est pas conforme aux spécifications. »

Yves Marignac, directeur de WISE-Paris, membre du Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GP ESPN) de l’ASN, le 28 juin 2017

Photo : discours de réception du Nuclear-Free Future Award 2012

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contexte
L’ASN PRÉSENTE SA POSITION SUR L’ANOMALIE DE LA CUVE DU RÉACTEUR EPR DE FLAMANVILLE

Communiqué de presse de l’ASN, mercredi 28 juin 2017

L’ASN a présenté le 28 juin 2017 sa position sur l’anomalie de la cuve du réacteur EPR de Flamanville. L’ASN s’est appuyée sur l’analyse des dossiers transmis par Areva NP et EDF, menée par sa direction des équipements sous pression nucléaires et son appui technique l’IRSN, et sur l’avis de son groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires.

Sur la base des analyses techniques réalisées, l’ASN considère que les caractéristiques mécaniques du fond et du couvercle de la cuve sont suffisantes au regard des sollicitations auxquelles ces pièces sont soumises, y compris en cas d’accident.

Pour autant, l’anomalie de la composition chimique de l’acier conduit à une diminution des marges vis-à-vis du risque de rupture brutale. L’ASN considère par conséquent nécessaire qu’EDF mette en œuvre des contrôles périodiques supplémentaires afin de s’assurer de l’absence d’apparition ultérieure de défauts. L’ASN constate que de tels contrôles sont réalisables sur le fond de la cuve et considère qu’ils doivent donc être mis en œuvre.

En revanche, la faisabilité technique de contrôles similaires sur le couvercle de la cuve n’est pas acquise. L’ASN considère donc que l’utilisation de ce couvercle doit être limitée dans le temps. Elle note que la fabrication d’un nouveau couvercle prendrait de l’ordre de sept ans. Un nouveau couvercle pourrait ainsi être disponible d’ici fin 2024. Dans ces conditions, l’ASN considère que le couvercle actuel ne pourra pas être utilisé au-delà de cette date.

L’ASN met à disposition du public sur son site Internet le rapport d’instruction établi par l’ASN et l’IRSN ainsi que l’avis de son groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires.

L’ASN soumettra dans les prochains jours son projet d’avis à la consultation du public. Cette consultation se prolongera jusqu’au mois de septembre 2017. L’ASN consultera également le Conseil supérieur de la prévention des risques technologiques. Elle arrêtera son avis final à l’issue de ces consultations en octobre 2017.

La mise en service de la cuve du réacteur EPR de Flamanville restera par ailleurs soumise à une autorisation délivrée notamment au regard des résultats d’une épreuve hydraulique d’ensemble du circuit primaire principal.

En outre, l’instruction par l’ASN, avec l’appui de l’IRSN, de la demande d’autorisation de mise en service du réacteur EPR de Flamanville se poursuit, au fur et à mesure de la transmission des dossiers par EDF.


Source : ASN

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cuve de l’epr de flamanville :
« UNE ATTEINTE INÉDITE » À LA SÛRETÉ NUCLÉAIRE

Yves Marignac et Jean-Claude Autret, « Avis minoritaire » relatif aux conséquences de l’anomalie de concentration en carbone des calottes de la cuve du réacteur EPR de Flamanville sur leur aptitude au service, mercredi 28 juin 2017

Téléchargement :
Avis relatif aux conséquences de l’anomalie de concentration en carbone des calottes de la cuve du réacteur EPR de Flamanville sur leur aptitude au service [310 ko, 5 pages, fichier pdf]
[y compris, en annexe, « Avis minoritaire de de MM. Marignac et Autret »]
Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GP ESPN) de l’ASN, 28 juin 2017 “gendarme du nucléaire”


Les éléments produits par Areva NP pour justifier de l’aptitude au service de la cuve, bien qu’ils soient conformes à la démarche attendue et malgré les efforts apportés à la profondeur de la caractérisation du matériau, à l’exhaustivité des situations envisagées et au conservatisme des hypothèses, montrent que les marges que présentent les propriétés mécaniques du matériau en zone ségrégée vis-à-vis de la prévention du risque de rupture brutale de la cuve sont significativement réduites par rapport aux propriétés attendues en l’absence de ségrégation majeure.

Le non-respect de l’exigence de qualification technique de la cuve constitue une atteinte inédite, par sa nature et par son contexte, du premier niveau de la défense en profondeur. L’excès de confiance, le caractère tardif de la détection des ségrégations et le choix industriel de mener l’installation de la cuve à son terme avant de procéder à leur caractérisation constituent des éléments aggravants de cette atteinte au principe fondamental de défense en profondeur.

La situation qui en résulte ne trouve pas de réponse simple sur le plan réglementaire, qui n’offre pas les références nécessaires pour apprécier dans ce contexte l’acceptabilité des pièces concernées, et débouche de ce fait sur une procédure dérogatoire dont le résultat constituera, au-delà de la résolution de ce dossier, une jurisprudence durable.

Les éléments apportés sur le suivi en service ne constituent pas des mesures effectivement compensatoires, dans le sens où ils visent à surveiller les phénomènes redoutés dans le contexte de ces propriétés dégradées, et non à restaurer par des mesures en exploitation tout ou partie des marges perdues au niveau de la conception et de la fabrication. En conséquence, le caractère suffisant de la tenue mécanique de la cuve ne suffit pas à atteindre un niveau de sûreté satisfaisant au sens de la défense en profondeur.

Cette conclusion doit être mise en regard de la possibilité ou non de remplacer les éléments ségrégés avant l’éventuelle mise en service de la cuve. À cet égard, bien que le Groupe permanent n’ait pas été saisi sur cette question, il est important de souligner que les éléments du dossier remis par Areva semblent indiquer que le remplacement du couvercle et du fond de cuve reste à ce stade techniquement possible.

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interview vidéo
« UNE DÉCISION DÉROGATOIRE AUX PRINCIPES FONDAMENTAUX DE SÛRETÉ »

Yves Marignac (interview vidéo), BFM TV, 29 juin 2017

Malgré les anomalies détectées dans sa cuve, l’EPR (réacteur pressurisé européen) de Flamanville devrait démarrer. L’Autorité de sûreté nucléaire précise toutefois que l’exploitant devra changer le couvercle d’ici 2024. Pour Yves Marignac, expert indépendant sur le nucléaire, la sûreté promise initialement n’est pas au rendez-vous.

Malgré ses anomalies, l’EPR de Flamanville devrait démarrer avec sa cuve initiale, malgré ses anomalies. Un défaut avait été détecté fin 2014 sur le couvercle de cette cuve. Le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Pierre-Franck Chevet a précisé que les conditions étaient « suffisantes », mais que le couvercle ne peut « être utilisé que pour une durée limitée », fixée à fin 2024.

Une mise en fonctionnement déplorée par l’expert indépendant sur le nucléaire Yves Marignac : « Ce réacteur pourrait démarrer avec une cuve qui, dès le départ, va fonctionner avec moitié moins de marge de sécurité vis-à-vis du risque de rupture que ce qui était initialement prévu. Or la cuve c’est la partie centrale au cœur du réacteur dont la rupture n’est pas envisageable, ni envisagée ».

« On savait dès 2006 que le risque existait »

Et selon lui, cette anomalie était connue depuis bien longtemps : « On savait dès 2006 quand on a commencé à forger ces pièces que le risque existait, et que l’industriel Areva et son commanditaire EDF ont attendu 2014 une fois que la cuve était en place pour faire connaitre à l’Autorité nucléaire le fait qu’effectivement, il y avait une surconcentration de carbone à l’origine de cette fragilisation ».

L’expert, lui, n’aurait pas validé cette mise en service : « Valider aujourd’hui l’excès de confiance, le caractère très tardif des essais de l’industriel et donc le fait accompli devant lequel il a mis l’Autorité de sûreté nucléaire, c’est grave pour la cuve de l’EPR et la confiance que l’ensemble des parties prenantes peut avoir dans la sûreté. L’industriel a été en capacité par des zones grises de la réglementation d’imposer à l’Autorité de sûreté nucléaire une décision qui est dérogatoire aux principes fondamentaux de sûreté ».

Yves Marignac pointe aussi le haut niveau de pression subi par l’Autorité de sûreté nucléaire : « Je ne dis pas qu’il y a une pression exercée sur tel ou tel acteur mais la situation même créé une pression sur l’ASN ».


Interview vidéo publié par BFM TV sous le titre :
EPR de Flamanville : « Valider l’excès de confiance de l’industriel, c’est très grave »

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« Faudra bien surveiller le fond, et pour le couvercle, ben... on va croiser les doigts »

revue de presse
UNE CUVE NON CONFORME MAIS “BONNE POUR LE SERVICE” ?

L’IRSN émet un avis très critique sur le couvercle de l’EPR de Flamanville
Émilie Massemin, Reporterre.net, 27 juin 2017

EPR de Flamanville : une décision inaudible de l’ASN
Valéry Laramée de Tannenberg, Journal de l’Environnement, 28 juin 2017

EPR de Flamanville : ce que disent les experts qui s’y opposent
Thierry Gadault, Capital.fr, 28 juin 2017

Le couvercle de l’EPR est autorisé pour sept ans, malgré ses défauts de sûreté
Émilie Massemin, Reporterre.net, 29 juin 2017

EPR de Flamanville : l’ASN valide la cuve mais demande le changement du couvercle
Agnès Sinaï, Actu-Environnement.com, 29 juin 2017

EPR de Flamanville : la cuve obtient la validation de l’ASN
Véronique Le Billon et Anne Feitz, Les Échos, 29 juin 2017

L’ASN prise à son tour dans le piège de l’EPR
Martine Orange, Mediapart, 29 juin 2017

Sous la pression du lobby nucléaire
Antoine de Ravignan, Alternatives Économiques, 29 juin 2017

EPR de Flamanville : le réacteur nucléaire pourra démarrer mais la facture risque de s’alourdir
Ludovic Dupin, Novethic.fr, 30 juin 2017


L’IRSN ÉMET UN AVIS TRÈS CRITIQUE SUR LE COUVERCLE DE L’EPR DE FLAMANVILLE

Émilie Massemin, Reporterre.net, 27 juin 2017

Lundi 26 et mardi 27 juin, un groupe d’experts nucléaires doit donner son avis sur la cuve et la calotte de l’EPR de Flamanville, dont l’acier n’est pas suffisamment homogène en carbone. L’IRSN a rendu un rapport critique sur les propriétésdu couvercle. Reporterre vous explique ce dossier compliqué.

La cuve de l’EPR de Flamanville, dont l’acier défectueux accroît le risque de rupture, va-t-elle malgré tout être validée par le gendarme français du nucléaire ? La décision finale de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) reste inconnue, mais le calendrier se précise. « L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) vient d’achever un dossier technique, pour l’heure confidentiel, de 193 pages. Il y livre son analyse de tous les tests réalisés par Areva pour évaluer la résistance de la cuve, eux-mêmes consignés dans un dossier que le fabricant a remis le 13 décembre dernier à l’ASN », explique Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace et membre du groupe de suivi « Anomalie cuve EPR » au Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sûreté nucléaire (HCTISN). Ce rapport doit être présenté au Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GPESPN), dont les membres sont désignés par l’ASN, ce lundi 26 et mardi 27 juin au cours d’une réunion à huis clos.

Les membres du groupe permanent devraient s’appuyer sur le document de l’IRSN pour rédiger leur avis sur l’utilisation de la cuve défectueuse. Forte de ce rapport et de ces recommandations, l’ASN devrait rendre un premier avis qui sera soumis à consultation publique « tout l’été et durant les deux premières semaines de septembre », précise Yannick Rousselet. Le gendarme du nucléaire devrait rendre sa décision définitive sur la cuve dans la deuxième moitié du mois de septembre. Qu’elle soit positive ou négative, EDF et Areva devront s’y tenir.

Quel est exactement le problème de la cuve — pièce monumentale de 7 mètres de diamètre, 11 mètres de hauteur, 425 tonnes — et de sa calotte ? Le forgeage de cette dernière a été achevé en octobre 2006 à l’usine Areva du Creusot, le fond en décembre 2007. Mais des tests menés par Areva ont révélé, fin 2014, que l’acier n’était pas suffisamment homogène et que les pièces présentaient à certains endroits de fortes concentrations de carbone. « Pour les fabriquer, Areva a recouru à une technique de forgeage récente qui utilise un lingot d’acier de carbone très lourd, jusqu’à 160 tonnes, expliquait à Reporterre Thierry Charles, directeur général adjoint de l’IRSN chargé de la sûreté nucléaire, en novembre dernier. Or, un lingot en train de refroidir ressemble à un fondant au chocolat : le cœur reste coulant plus longtemps que l’extérieur. Et le carbone migre préférentiellement dans la phase liquide. »

« L’ASN subit des pressions considérables »

Ce phénomène a modifié les propriétés mécaniques de l’acier. En conséquence, les pièces ont échoué aux tests de résilience, qui mesurent la capacité de l’acier à encaisser un choc sans se rompre en cas de choc de température chaud ou froid : la calotte de l’EPR a obtenu un résultat moyen de 52 joules et minimal de 36 joules, au lieu des 60 joules minimum imposés par la réglementation. Pire, ces valeurs sont « très largement inférieures à ce qu’on aurait pu espérer du matériau s’il avait été conforme (…) pour une résilience attendue de 220 joules », indique dans une note le physicien nucléaire Gérard Gary, directeur de recherche émérite ex-CNRS rattaché au laboratoire de mécanique des solides de l’École polytechnique, à l’issue d’une réunion du GPESPN du 30 septembre 2015.

« Tout le monde est d’accord pour dire que la cuve n’est pas conforme, soupire Yannick Rousselet. L’ASN et l’IRSN ont employé des mots très durs en disant que les conditions de sûreté de niveau 1 n’étaient pas remplies et qu’il faudrait des mesures de niveau 2, ce qui est exclu d’un point de vue réglementaire. Si la cuve est validée dans l’état, on va rentrer dans un régime d’exception. » « Il a été consacré beaucoup de temps à la sûreté de niveau 2, de sorte que le non-respect de la sûreté de niveau 1 a semblé considéré comme acquis, ce que confirment les recommandations du GPESPN », confirme la note de Gérard Gary.

Interrogé par Reporterre, Areva nous écrit un courriel indiquant que le groupe a « mené un programme d’essais de grande ampleur qui démontre la ténacité de la cuve. (...) En complément et à la demande de l’ASN, Areva a effectué des études de scénario alternatif visant à fournir un descriptif des opérations à mener pour remplacer la cuve » au cas où la pièce défectueuse serait rejetée.

Mais Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF, a indiqué dans un entretien accordé au quotidien les Échos, le 6 juin dernier, qu’il était « plus [confiant] que jamais pour obtenir l’approbation par l’Autorité de sûreté nucléaire de la cuve et des éléments du circuit primaire de Flamanville 3 ». Yannick Rousselet est également convaincu que le gendarme du nucléaire va valider la cuve et sa calotte. « L’ASN subit des pressions considérables de la part des industriels et des politiques », dénonce-t-il.

En premier lieu, plutôt que d’interrompre le projet le temps de réaliser tous les tests et de s’assurer de la bonne tenue des pièces défectueuses, EDF et Areva se sont dépêchés de poursuive les travaux. « Je tiens à préciser que le chantier suit son cours, soulignait ainsi Laurent Thieffrey, directeur du projet Flamanville 3, lors d’une réunion de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) le 25 octobre 2016. Nous sommes en cours de finalisation des montages électromécaniques avec un taux d’avancement aujourd’hui supérieur à 80 % et bien en cours de préparation des essais d’ensemble dont je vous confirme qu’ils commenceront bien en mars 2017, comme annoncé. » Résultat, EDF a déjà englouti 10,5 milliards d’euros dans le chantier. Une fuite en avant pointée par les opposants au projet d’EPR, qui dénoncent une stratégie pour mettre l’ASN devant le fait accompli. Contactée, cette dernière a indiqué à Reporterre qu’elle n’accordait pas d’interview avant la fin de la présentation du rapport au GPESPN.

Un rejet de ces pièces entraînerait, « par effet domino, la chute de toute l’industrie nucléaire française »

D’autres facteurs macroéconomiques expliquent la pression subie par l’ASN. Les finances d’Areva sont au plus bas. Or, Bruxelles a conditionné sa recapitalisation à hauteur de 4,5 milliards d’euros au feu vert accordé à la cuve et à la calotte de l’EPR de Flamanville. Enfin, un rejet de ces pièces entraînerait, « par effet domino, la chute de toute l’industrie nucléaire française : l’EPR de Flamanville serait condamné, les projets d’EPR d’Hinkley Point en Angleterre en pâtiraient, les Chinois renonceraient à leurs commandes et demanderaient des indemnisations et la situation s’aggraverait avec les Finlandais, avec qui nous sommes déjà en conflit juridique à cause des retards du chantier d’Olkiluoto 3 », analyse Yannick Rousselet.

Le militant écologiste, également membre du groupe de suivi « anomalie cuve EPR » du HCTISN, pointe l’opacité dans laquelle toute cette histoire de cuve et de calotte a été gérée. « À l’annonce des anomalies dans l’acier de certaines pièces de l’EPR, le HCTISN a décidé de s’autosaisir pour reconstituer l’historique du problème, puis a été saisi par la ministre de l’Environnement de l’époque Ségolène Royal, raconte-t-il. Les premières réunions ont été très dures : les exploitants ne comprenaient pas qu’on leur demande des explications, ils adoptaient des attitudes très négatives. »

Finalement, c’est la publication par l’ASN de toute la chronologie de l’affaire et des échanges de courrier avec Areva qui a permis au haut comité de mieux comprendre l’enchaînement des événements. Mais Areva et EDF ont continué à faire de l’obstruction, rapporte Yannick Rousselet : « Nous savions que 22 rapports d’expertise, dans lesquels étaient inscrits tous les résultats aux tests et les méthodologies adoptées, avaient été produits. Mais Areva et EDF n’ont pas voulu nous les communiquer au nom du secret industriel. Ils ont fini par céder en nous disant qu’ils nous en livreraient trois, mais on n’en a eu finalement qu’un seul. »

Ce comportement a amené le HCTISN à dénoncer le manque de transparence d’EDF et d’Areva dans un rapport intermédiaire présenté le 14 juin dernier [en ligne ici sur le site du HCTISN]. Il devrait rendre public un nouveau bilan de toute l’affaire à l’automne prochain, après la décision finale de l’ASN. « Mais il faut souligner un point important, signale Yannicke Rousselet. Alors que les membres critiques à l’égard du nucléaire y sont minoritaires, le haut comité a été unanime pour dire qu’EDF et Areva n’avaient pas joué le jeu de la transparence et de l’information. »

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EPR DE FLAMANVILLE : UNE DÉCISION INAUDIBLE DE L’ASN

Valéry Laramée de Tannenberg, Journal de l’Environnement, 28 juin 2017

Tout en reconnaissant ses faiblesses, le gendarme du nucléaire devrait autoriser l’entrée en service du réacteur EPR de Flamanville à la fin de l’année prochaine. En contrepartie, EDF devra multiplier les contrôles, dont certains sont impossibles à réaliser. Et changer « au plus vite » le couvercle de la cuve du réacteur.

La salle de conférence de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) était comble, ce mercredi après-midi. Après des mois de suspens, le régulateur du parc nucléaire devait y rendre sa « position » à propos de l’avenir du fleuron de l’industrie atomique tricolore : l’EPR de Flamanville. En quelques minutes, l’affaire est expédiée.

Bons pour le service

À son pupitre, Pierre-Franck Chevet indique que, malgré leur mauvaise composition chimique « conduisant à une diminution des marges de sûreté », la cuve du réacteur et son couvercle sont déclarés bons pour le service. Le 59e réacteur d’EDF pourra donc démarrer (en principe) à la fin de 2018. En contrepartie de sa bienveillance, l’ASN formule deux exigences : qu’EDF mette en œuvre des contrôle en service des deux pièces incriminées et qu’elle change « au plus tôt » le couvercle de cuve. Quand même.

Déconvenues, malfaçons et retards

C’est peu dire que l’avis rendu par l’ASN était attendu. Depuis la coulée du premier béton, en 2006, la tête de série de la nouvelle génération des réacteurs nucléaires accumule déconvenues, malfaçons et retards. Avec, à la clé, un triplement du coût du plus puissant réacteur du parc exploité par EDF. Le dernier épisode du feuilleton n’est pas le moins grave.

Plus de carbone, c’est plus de risques

Fin 2014, deux pièces essentielles du réacteur passent sous les feux de la rampe médiatique : le fond et le couvercle de la cuve. Forgées par la tristement célèbre usine Creusot Forges d’Areva, ces deux imposants éléments en acier présentent le même défaut : leur concentration trop élevée en carbone. « Or, plus il y a de carbone, plus cela augmente le risque de propagation rapide de fissure », résume Jean-Christophe Niel, directeur général de l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Le risque est donc qu’une fissure présente sur le fond ou le couvercle de la cuve se propage très vite, conduisant à la rupture brutale de l’équipement et donc à un accident majeur.

Les couvercles des années 90

Ce problème n’a rien d’un cas d’école. « Dans les années 1990, les couvercles de cuve des réacteurs français ont connu des épisodes de corrosion qui n’avaient pas été anticipés. Il a fallu tous les changer, à l’exception de ceux du palier N4 (les derniers réacteurs construits avant l’EPR, ndlr) », confirme Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN.

Anomalie sérieuse voire très sérieuse

Qualifiée de « sérieuse voire très sérieuse » en son temps par l’ASN, l’« anomalie » de Flamanville 3 a, logiquement, donné lieu à une instruction très lourde. EDF et Areva ont mené, sous le contrôle du gendarme du nucléaire, un important programme de « justification », comportant de très nombreux contrôles destructifs de morceaux de cuves et de couvercles, forgés pour le marché américain. Au total, 3.200 tests mécaniques et chimiques ont été réalisés. « Nous avons réalisé plus d’essais à cette occasion que pour établir les codes de calcul de tout le parc nucléaire français depuis sa création », comptabilise Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3 pour EDF.

Un consensus mou

Epais de plusieurs milliers de pages, le rapport est finalement rendu à la fin de l’année passée. Une première synthèse est rédigée par l’IRSN : elle sera au cœur des débats qui ont agité, lundi et mardi derniers, les membres du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GPESPN).

Sa présidente, Sophie Mourlon est formelle : « les résultats des essais n’ont pas fait débat. La démonstration, les résultats des calculs font consensus. De même, le fait que les marges de sûreté sont respectées ». Respectée mais « amoindries d’un facteur deux à trois selon les endroits considérés », note Thierry Charles, directeur général adjoint de l’IRSN, chargé de la sûreté nucléaire. Pas étonnant dans ces conditions, que tous les experts ne tirent pas les mêmes conclusions de ces travaux.

Pertes de marges de sûreté

« La question qui nous était posée portait sur la tenue mécanique de l’acier. Nous y avons répondu oui en précisant que cette tenue était dégradée », souligne Yves Marignac, l’un des membres du GPESPN. « L’ASN reconnaît que des marges de sûreté sont perdues. C’est une atteinte au principe fondamental, en sûreté nucléaire, de défense en profondeur. En compensation, l’ASN demande comme contrepartie à EDF de surveiller le fond de cuve et le couvercle et de remplacer ce dernier “au plus tôt“. C’est une mesure dérogatoire qui ne résout pas le problème posé. »

Appel à compétence international

Le président de WISE-Paris met le doigt sur un point sensible de l’avis de l’ASN : les contrôles. Si EDF exploite bien des robots capables d’examiner les fonds de cuve, rien n’existe en revanche pour le couvercle. Laurent Thieffry en convient. Raison pour laquelle l’électricien lance, en catastrophe, un appel à compétence international. Dans l’espoir, un peu fou, qu’une start-up développe un dispositif télécommandé capable d’explorer avec minutie un couvercle traversé par une centaine de grappes de contrôle et d’outils. Une impénétrable forêt de tubes !

Rendez-vous fin 2018

Quelle suite attendre de l’avis de l’ASN ? Les travaux vont se poursuivre à Flamanville. Si tout va bien, le troisième réacteur cotentinois devrait démarrer à la fin de 2018. Prudente, EDF a commandé, dès avril, à un forgeron japonais un nouveau couvercle de cuve. De l’avis de Pierre-Franck Chevet, l’engin devrait être prêt à poser en 2024, six ans après la mise en service du réacteur ! Coût : une centaine de millions d’euros. Une goutte d’eau, comparée aux 10,5 milliards déjà engloutis par EDF dans le plus grand chantier de France.

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EPR DE FLAMANVILLE : CE QUE DISENT LES EXPERTS QUI S’Y OPPOSENT

Thierry Gadault, Capital.fr, 28 juin 2017

L’avis favorable rendu mercredi par l’’Autorité de sûreté nucléaire pour la mise en service de la cuve du réacteur nucléaire (EPR) n’est pas partagé par tous les experts. Voici les arguments des sceptiques.

L’Autorité de sûreté nucléaire a annoncé, mercredi 28 juin, que la cuve de l’EPR de Flamanville pouvait être mise en exploitation. Malgré les problèmes d’excès de carbone dans le fonds et le couvercle de la cuve, qui pénalise sa résistance mécanique, l’ASN estime en effet que les marges sont encore suffisantes.

Pour rendre public cet avis, qui n’est pas définitif (il doit être soumis à une consultation publique durant l’été), l’autorité s’est notamment appuyée sur l’avis rendu par le groupe d’experts des équipements nucléaires qu’elle a réuni lundi et mardi. Problème : le groupe d’experts n’a pas réussi à rendre un avis unanime. Si la majorité des membres ont estimé que la cuve était bonne pour le service (à condition que le couvercle soit changé d’ici à quelques années), 2 d’entre eux (sur 31) se sont fermement opposés à cette décision et ont obtenu la publication d’un avis minoritaire, accompagnant l’avis majoritaire.

« La cuve n’est pas conforme à la réglementation, explique Yves Marignac, l’un des experts minoritaires, directeur du cabinet WISE. Les marges sont inférieures à ce qu’elles devraient être et c’est la conséquence de la non qualité de l’acier. C’est inacceptable d’un point de vue réglementaire. »” Un point de vue que partage Monique Séné, une physicienne présidente du groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire. Cette dernière rappelle aussi que les tests réalisés l’ont été avec des pièces sacrificielles, différentes du fond et du couvercle de la cuve, et qu’il est donc difficile d’en tirer des conclusions définitives sur le comportement mécanique de ces deux pièces.

Pour Yves Marignac, l’ASN ne pourra pas, de toute façon, homologuer la cuve puisqu’elle n’est pas conforme à la réglementation. Pour obtenir sa qualification, EDF et Areva vont donc devoir en passer par la procédure dérogatoire mise en place par un arrêté publié en juillet 2015. Une procédure qui ne pourrait pas être finalisée avant le début de l’année prochaine.

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LE COUVERCLE DE L’EPR EST AUTORISÉ POUR SEPT ANS,
MALGRÉ SES DÉFAUTS DE SÛRETÉ

Émilie Massemin, Reporterre.net, 29 juin 2017

L’Autorité de sûreté nucléaire a rendu son avis concernant la cuve et le couvercle de l’EPR de Flamanville. Si elle permet la mise en service du réacteur avec ces pièces maîtresses à l’acier défectueux, elle impose à EDF le remplacement du couvercle avant 2024 et des contrôles réguliers sur le fond de cuve.

C’est la fin du suspense pour la cuve de l’EPR de Flamanville et son couvercle, dont l’acier présente une anomalie de concentration de carbone qui le fragilise. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a rendu son avis mercredi 28 juin. Verdict, EDF pourra bien mettre l’EPR en route en dépit des défauts de ces pièces maîtresses, mais avec des précautions particulières : contrôles réguliers du fond de cuve et remplacement du couvercle avant 2024.

Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, a expliqué cette position à l’occasion d’une conférence de presse tenue mercredi après-midi au siège de l’Autorité, à Montrouge (Hauts-de-Seine). « Pour que le fond de cuve et le couvercle puissent fonctionner de manière pérenne, c’est-à-dire soixante ans conformément à la durée de vie programmée pour l’EPR, il faudra des contrôles réguliers ». Pour le fond de cuve, qui est lisse et accessible, des protocoles de contrôle existent déjà. Les contrôles devront être réalisés à l’occasion de chaque visite décennale, ce qui n’est pas le cas pour le parc en activité. Le couvercle pose un problème plus complexe : il est traversé de multiples tubulures et, nouveauté apparue avec l’EPR, il supporte toute l’instrumentation nécessaire à la surveillance du bon déroulement de la réaction nucléaire (les appareils étaient situés au niveau du fond de cuve pour les réacteurs des précédentes générations). Résultat, seul 1 % de la surface du couvercle est accessible pour des contrôles, ce qui est nettement insuffisant. « Aucune méthode de test n’existe pour cette partie de la cuve et la faisabilité technique de ces contrôles n’est pas acquise à ce jour », précise Pierre-Franck Chevet. C’est cette incertitude technique qui a poussé l’ASN à réclamer le remplacement du couvercle de la cuve, « qui, sans contrôles réguliers, ne saurait être utilisé plus de quelques années ». Pourquoi en 2024 ? « Parce que ces sept années sont plus ou moins le délai nécessaire pour le forgeage d’une nouvelle pièce », a indiqué le président de l’ASN.

EDF a d’ailleurs indiqué qu’il avait passé commande pour un nouveau couvercle auprès du forgeron japonais JSW. Une opération de remplacement de calotte n’aurait rien d’inédit : après la découverte de problèmes de corrosion dans les années 1990, la quasi-totalité des couvercles de tout le parc nucléaire français a déjà été remplacée. L’exploitant espère néanmoins échapper à un processus long – il faut entre quatre et neuf mois pour remplacer un couvercle, et ce délai peut s’allonger en cas de problème – et coûteux – « une fourchette de cent millions d’euros », a évalué Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3 à EDF, lors d’une conférence de presse téléphonique mercredi soir. L’électricien entend lancer un appel d’offres international pour développer coûte que coûte une méthode de contrôle du couvercle dans un délai de deux ans. L’objectif avoué de ce projet est d’amener l’ASN à changer d’avis et à renoncer au remplacement du couvercle. « Si l’ASN changeait d’avis, on n’ira pas au bout des coûts de remplacement parce qu’une bonne partie de ces coûts découlent de la mise en place sur site », calcule déjà M. Thieffry.

« La concentration trop importante de carbone accroît le risque de propagation rapide de fissures »

Cette prise de position a été rendue publique au lendemain de deux journées de réunion du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GPESPN), lundi 26 et mardi 27 juin, au siège de l’ASN. A l’issue de cette réunion, les trente-et-un spécialistes en hydraulique, thermique, etc. ont déclaré dans un avis la cuve et le couvercle aptes au service, sous réserve de tests supplémentaires. Pour aboutir à cette décision, ils ont épluché une à une les milliers de pages du rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) consacré à la résistance de l’acier de la cuve. Dans ce document étaient livrés les résultats de tous les tests réalisés par EDF depuis 2015 pour prouver la bonne tenue des pièces malgré leur trop forte concentration de carbone. « En 2014, nous avons découvert que la concentration de carbone de l’acier dans la cuve était supérieure à celle attendue, jusqu’à 0,30 % au lieu de 0,22, rappelle Jean-Christophe Niel, directeur général de l’IRSN. Cette concentration trop importante de carbone diminue la ténacité de l’acier et accroît le risque de propagation rapide de fissures. Or, la cuve participe au confinement de la matière radioactive dans le cœur du réacteur. L’intégrité de cette pièce est tellement essentielle que sa rupture n’est même pas étudiée dans les scénarios de sûreté, tellement elle serait impensable. »

Pourquoi, dans ces conditions, avoir accepté une pièce au matériau défectueux ? « Pour la propagation d’une fissure, il faut trois conditions, souligne M. Niel. Le manque de ténacité de l’acier en est une. Mais il faut aussi un défaut dans la pièce et des changements thermiques ou mécaniques qui fragilisent le métal. » C’est pourquoi, outre 1.700 essais mécaniques et 1.500 essais chimiques menés sur des pièces sacrificielles pour évaluer au mieux les caractéristiques de l’acier défectueux, EDF a relu tous les dossiers de fabrication et passé la cuve à la sonde pour en vérifier l’absence de défaut. Il a aussi réalisé des calculs pour anticiper le comportement du métal quelles que soient les conditions thermiques et de pression auquel il pourrait être soumis, en situation habituelle, incidentelle ou accidentelle. Les résultats à tous ces tests ont amené le gendarme du nucléaire à livrer l’avis suivant : « Les caractéristiques mécaniques du fond et du couvercle de la cuve sont suffisantes au regard des sollicitations auxquelles ces pièces sont soumises, y compris en cas d’accident » mais « l’anomalie de la composition chimique de l’acier conduit à une diminution des marges vis-à-vis du risque de rupture brutale ». « Là où il y avait des marges de trois, elles se situent à un peu plus de un », précise Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN.

Cette déclaration d’aptitude au service n’a pas été du goût de tout le monde. Yves Marignac, directeur de l’agence indépendante sur le nucléaire et l’énergie WISE-Paris, et Jean-Claude Autret, président de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro), sont tous deux membres du GPESPN. Fait rarissime dans ce groupe où l’avis final est généralement unanime, ils ont cosigné un avis minoritaire. « Nous insistons sur le fait que nous avons perdu des marges, que dans ces conditions la défense en profondeur est altérée et que les contrôles en service n’y remédient pas, alerte Yves Marignac. Nous avons donc demandé à ce que priorité soit donnée au remplacement de la cuve et du couvercle de l’EPR avant sa mise en service. » Pour lui, le message envoyé à EDF est terrible : « On est dans un processus où on récompense le fait que le fabricant et l’exploitant ont complètement sous-estimé le problème au départ et qu’ils ont traité cette situation par le fait accompli ! »

« Les intérêts économiques de court terme passent avant la protection des populations ! »

D’autres se sont insurgés de cette décision de l’ASN. « C’est complètement irresponsable, dénonce Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace. Cela signifie que pendant six ans [étant donné qu’EDF prévoit la mise en service de l’EPR fin 2018, NDLR] l’EPR fonctionnerait avec un couvercle défectueux et non contrôlé. L’ASN s’est couchée devant la pression des industriels EDF et AREVA et a fait prévaloir leurs intérêts économiques. Elle a donc failli à ses devoirs. Face à ces circonstances très préoccupantes, le ministre en charge de la sûreté nucléaire, Nicolas Hulot, doit remettre de l’ordre dans la gouvernance de la sureté nucléaire. » « Puisqu’il faut sept ans pour fabriquer un nouveau couvercle de cuve, l’ASN accepte donc de laisser l’actuel en place malgré ses défauts : avec une telle position, elle fait passer les intérêts économiques à court terme des industriels avant la protection des populations ! », renchérit le réseau Sortir du nucléaire dans un communiqué.

Sur ce dernier point, Pierre-Franck Chevet a tenté de relativiser les pressions exercées par EDF et Areva, pour qui le feu vert accordé à l’EPR de Flamanville était un enjeu vital – l’aboutissement du projet Flamanville 3, mais aussi la recapitalisation d’Areva et l’export de l’EPR en dépendaient. « Il y a eu des tensions constantes avec l’ensemble des acteurs, a reconnu le président de l’ASN. Il arrive effectivement qu’il y ait eu des pressions, mais c’est notre travail. » Il a surtout insisté sur la complexité technique du dossier : « Je n’ai pas le souvenir qu’un problème nous ait demandé autant de travaux par le passé. On est au top du top : sur une échelle de dix, je dirais neuf ! »

Prochaine étape, la rédaction de l’avis de l’ASN. « Comme toute grande décision de l’ASN, elle fera l’objet d’une consultation du public de la semaine prochaine jusqu’à septembre 2017, annonce Pierre-Franck Chevet. Nous rendrons notre avis final en octobre 2017. »

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EPR DE FLAMANVILLE : L’ASN VALIDE LA CUVE
MAIS DEMANDE LE CHANGEMENT DU COUVERCLE

Agnès Sinaï, Actu-Environnement.com, 29 juin 2017

Le président de l’ASN a exposé hier un avis estimant que la cuve de l’EPR présente une résistance suffisante en cas d’accident malgré les anomalies en carbone décelées dans sa composition. Le couvercle devra lui être changé d’ici 2024.

La tension était palpable hier à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN, a estimé que, sur une échelle de 1 à 10, il se trouvait lui-même au « niveau 9 » de la pression, tant « les tensions sont constantes » entre le gendarme du nucléaire et EDF, sur « un sujet extrêmement complexe ». Au total, 1.700 essais mécaniques ont été réalisés par Areva NP, complétés par environ 1.500 analyses chimiques pour caractériser le matériau de la cuve de l’EPR. Les essais ont été réalisés sur des éprouvettes prélevées dans les calottes issues du même procédé de fabrication que la cuve. C’est sur la base de ces analyses techniques que l’ASN s’est appuyée pour évaluer les risques inhérents aux défaut de fabrication de la cuve, avec l’expertise de l’IRSN et l’avis de son groupe permanent d’experts.

A l’issue de cet examen, l’ASN, qui a mandaté un organisme indépendant pour surveiller la réalisation de ces contrôles, considère que les caractéristiques mécaniques du fond et du couvercle de la cuve sont suffisantes au regard des sollicitations auxquelles ces pièces sont soumises, y compris en cas d’accident. « Pour autant, l’anomalie de la composition chimique de l’acier conduit à une diminution des marges vis-à-vis du risque de rupture brutale. L’ASN considère par conséquent nécessaire qu’EDF mette en œuvre des contrôles périodiques supplémentaires ». De son côté, EDF annonce que « c’est une très bonne nouvelle pour l’EPR de Flamanville 3. La cuve est déclarée apte au service. Le planning d’EDF est inchangé. Le démarrage du réacteur est prévu pour fin 2018 », s’est félicité hier Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3.

Pour mémoire, le 7 avril 2015, l’ASN annonçait « avoir été informée par Areva d’une anomalie de la composition de l’acier dans certaines zones du couvercle et du fond de la cuve du réacteur de l’EPR de Flamanville », qui constituent les éléments les plus sensibles d’une cuve de réacteur nucléaire. Cette anomalie, issue de la technique de forgeage du lingot de la cuve et du couvercle, tient à une concentration de carbone excessive, dite ségrégation (teneur atteignant localement 0,32% pour une teneur attendue maximale de 0,22%) dans l’alliage métallique de la cuve et du couvercle. La forte concentration de carbone a pour conséquence de réduire la ténacité de l’acier, d’autant que sa résilience diminue du fait du bombardement par les neutrons. Malgré cette anomalie, la cuve est posée par EDF en 2014 à Flamanville, en dépit des avertissements de l’ASN.

Le couvercle devra être changé en 2024

Si L’ASN estime que les contrôles seront réalisables sur le fond de la cuve par des machines robotisées qui pourront détecter des défauts à l’occasion des visites décennales,elle souligne que la faisabilité technique de contrôles similaires sur le couvercle de la cuve n’est pas garantie. De fait, les grappes de commandes qui perforent les surfaces externes et internes du couvercle complexifient leur accès. Comme l’explique le directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) Jean-Christophe Niel, du fait que les traversées de fond de cuve ont été supprimées afin d’éliminer le risque de fuite ou de brèche, l’ensemble de l’instrumentation pénètre par le couvercle qui comporte un ensemble plus important de traversées.

L’ASN estime que cette pièce cruciale devra être remplacée. « L’utilisation du couvercle doit être limitée dans le temps ». Le gendarme du nucléaire accorde sept ans à EDF pour changer de couvercle. Soit le temps nécessaire à sa fabrication, qui sera réalisée par les fonderies de Japan Steel Works, les usines du Creusot ne réalisant que l’assemblage des pièces. 2024 est donc une date conforme aux intérêts d’EDF, mais « on n’est pas à un an près », estime M. Chevet.

Le prochain couvercle sera-t-il plus contrôlable ? C’est un élément essentiel du système. Pour Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3, la demande de l’ASN de remplacer le couvercle répond non pas à un problème de sûreté, mais à un problème « d’écart à un attendu d’optimum, en regard d’un problème d’inspection de sûreté ».

Du côté de la Chine, les répercussions de l’avis de l’ASN sont très attendues. Les deux EPR en chantier à Taishan, qui devaient démarrer en 2013 et 2014, rencontrent des difficultés équivalentes. « On va faire profiter les EPR de Taishan de toute l’expertise de Flamanville 3 », rassure EDF, qui chiffre à 100 millions d’euros et à 4 à 9 mois d’arrêt de tranche le remplacement des couvercles.

Une dérive dérogatoire ?

Lors de cette décision cruciale, l’ASN a dû passer outre l’avis minoritaire exprimé par Yves Marignac et Jean-Claude Autret au sein du Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaire. Cet avis souligne que « les marges que présentent les propriétés mécaniques du matériau en zone ségrégée vis-à-vis de la prévention du risque de rupture brutale de la cuve sont significativement réduites par rapport aux propriétés attendues en l’absence de ségrégation majeure. Le non respect de l’exigence de qualification technique de la cuve constitue une atteinte inédite, par sa nature et par son contexte, au premier niveau de la défense en profondeur. L’excès de confiance, le caractère tardif de la détection des ségrégations et le choix industriel de mener l’installation de la cuve à son terme avant de procéder à leur caractérisation constituent des éléments aggravants (...). »

Pour Yves Marignac, qui siège depuis trois ans dans les groupes permanents d’experts de l’ASN, cet avis minoritaire est une première et se justifie par le fait que la cuve est le composant le plus crucial de la sûreté : « Ce nouveau réacteur est censé être un pas en avant pour la sûreté nucléaire, et pourtant c’est le premier à démarrer avec une cuve qui n’est pas conforme aux spécifications. » Y aurait-il deux poids, deux mesures dans la sûreté nucléaire ? « Le facteur de marge attendu était de trois, aujourd’hui il reste un peu supérieur à un. Il s’agit bien d’une dérive dérogatoire par rapport aux critères réglementaires », pour une pièce qui « ne devait pas pouvoir être homologuée selon ces critères ». Ces critères, fixés par la réglementation de 2005 sur les établissements sous pression nucléaire (ESPN), ont été assouplis par décret en juillet 2015. Le risque est de voir cette procédure faire jurisprudence à l’avenir dans le sens d’un assouplissement des normes et d’un relâchement des exigences de sûreté.

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EPR DE FLAMANVILLE : LA CUVE OBTIENT LA VALIDATION DE L’ASN

Véronique Le Billon et Anne Feitz, Les Échos, 29 juin 2017

L’Autorité de sûreté nucléaire demande le remplacement du couvercle d’ici à 2024. EDF, qui affichait sa « grande confiance », salue « une très bonne nouvelle ».

L’épée de Damoclès est écartée. A l’issue d’une réunion de son collège de commissaires, mercredi, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a jugé qu’une mise en service de l’EPR en construction à Flamanville (Manche) pouvait être envisagée, en dépit d’une anomalie sur la cuve et son couvercle. « Les caractéristiques mécaniques du fond et du couvercle de la cuve sont suffisantes au regard des sollicitations auxquelles ces pièces sont soumises, y compris en cas d’accident », a indiqué l’ASN. « Une très bonne nouvelle », a salué Laurent Thieffry, directeur du projet Flamanville 3 à EDF.

Pour autant, a précisé son président, Pierre-Franck Chevet, « les marges sont réduites par rapport à une cuve normale », ce qui nécessite de « mettre en place des contrôles en service ». « Pour le fond de la cuve, de tels contrôles existent, on peut donc se prononcer favorablement sur l’utilisation pérenne », a-t-il jugé. En revanche, la faisabilité technique de contrôles sur le couvercle n’étant « pas acquise », « l’ASN considère donc que l’utilisation de ce couvercle doit être limitée dans le temps ». Notant que la fabrication d’un couvercle prendra « de l’ordre de sept ans » et pourrait donc être disponible d’ici à fin 2024, l’ASN « considère que le couvercle actuel ne pourra être utilisé au-delà de cette date ». Selon une source industrielle, la fabrication d’un couvercle prendrait de trois à quatre ans, mais l’ASN a indiqué avoir laissé « quelques marges ».

Deux avis

EDF a déjà commandé à Areva un nouveau couvercle, que lui-même a sous-traité au japonais JSW. Mais il se donne deux ans pour proposer et faire valider par l’ASN une méthode de contrôle satisfaisante pour le couvercle. Contrairement au fond de cuve, celui-ci est percé de 107 traverses qui servent à contrôler la réaction nucléaire. Pour bâtir sa position, le collège de l’ASN s’est appuyé sur le rapport de son expert, l’IRSN, puis sur un groupe d’experts (GPESPN), réunis lundi et mardi à l’ASN. Les deux avis rendus préconisaient, pour leur part, qu’EDF développe un programme pour assurer le contrôle du couvercle de la cuve, et qu’à défaut il soit remplacé.

EDF affichait depuis des mois sa « confiance » sur la validation du circuit primaire du réacteur. Le coût d’un couvercle instrumenté est loin d’être négligeable, autour de 100 millions d’euros, mais de fait, il ne remet pas en cause le projet. L’électricien avait déjà dû, dans les années 1990, remplacer les couvercles de 54 de ses 58 réacteurs en exploitation en France, à la suite d’un problème de corrosion. En Chine, l’autorité de sûreté et l’électricien CGN, qui construit avec EDF deux EPR, dont les cuves et les couvercles ont aussi été forgés par Areva, décideront des suites à donner.

Anomalie « technique »

Un rejet de la cuve aurait eu des conséquences beaucoup plus lourdes, voire fatales, pour le réacteur nucléaire. Initialement prévue pour 2012, la mise en service de l’EPR de Flamanville est désormais prévue par EDF pour le deuxième trimestre 2019, pour un coût qui a triplé depuis l’origine du projet, à 10,5 milliards d’euros. Un rejet de la cuve aurait aussi lourdement fragilisé le sauvetage financier d’Areva, la Commission européenne ayant fait de la validation de la cuve une clause suspensive à l’aide d’Etat de 4,5 milliards d’euros prévue.

Deux voix dissonantes, « proches des ONG », selon Pierre-Franck Chevet, se sont toutefois exprimées à l’issue du GPESPN. « Le non-respect de l’exigence de qualification technique de la cuve constitue une atteinte inédite, par sa nature et par son contexte, au premier niveau de défense en profondeur », ont jugé deux experts du GPESPN, Yves Marignac et Jean-Claude Autret. Ils ont également critiqué « l’excès de confiance, le caractère tardif de la détection des ségrégations [la concentration de l’acier en carbone, NDLR] et le choix industriel de mener l’installation de la cuve à son terme avant de procéder à leur caractérisation ».

Pierre-Franck Chevet a rappelé, de son côté, que l’anomalie de la cuve était « technique » et non liée aux « irrégularités » détectées à l’usine Areva du Creusot. Et que c’est grâce à un durcissement de la réglementation qu’elle a pu être mise en évidence. La position sera soumise à la consultation du public avant une décision définitive « en octobre ».

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L’ASN PRISE À SON TOUR DANS LE PIÈGE DE L’EPR

Martine Orange, Mediapart, 29 juin 2017

L’ASN a finalement décidé de donner un avis favorable à la cuve de l’EPR de Flamanville. Tout en imposant un changement du couvercle d’ici à 2024, elle laisse le choix à EDF de démarrer ou non l’EPR en attendant. En refusant de trancher, l’autorité indépendante semble renoncer à la politique du zéro risque dans l’exploitation du nucléaire.

Si le dossier d’habilitation de la cuve de l’EPR par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’était pas si grave et n’avait pas tant d’implications en matière de sécurité, il mériterait d’être examiné sous le seul angle de la capture du régulateur par Areva, EDF et les pouvoirs publics. Car c’est un cas d’école. Rarement une autorité indépendante ne s’est retrouvée autant piégée.

Non seulement la suite du chantier de Flamanville dépend de son agrément, mais les pouvoirs publics et la filière nucléaire ont subordonné d’autres engagements à cet accord. Par contrat, le démarrage opérationnel de l’EPR à Taishan en Chine, l’agrément de Bruxelles à l’augmentation de capital de 4,5 milliards financés par l’État français pour sauver Areva en faillite, et la reprise de l’activité réacteurs (Areva NP) du fournisseur nucléaire par EDF sont conditionnés au feu vert de l’ASN. Même le contrat d’Hinkley Point est lié au démarrage de Flamanville avant 2020. En un mot, l’autorité indépendante de sûreté s’est retrouvée, en lieu et place du politique, comptable du sort de la filière nucléaire française, de son avenir industriel, des milliers d’emplois qui y sont liés. « L’ASN a-t-elle le choix de dire non ? », se demande Michèle Rivasi, députée européenne EELV, dans un communiqué. Bonne question.

Les responsables de l’ASN ont tenté de desserrer par tous les moyens l’étau dans lequel on avait voulu les enfermer. Ils ont appelé à la rescousse des experts pour crédibiliser leur avis. Pendant deux jours, les 31 membres du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (industriels, associations…) ont examiné le long rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et de la direction des équipements sous pression nucléaires de l’ASN, qui étudient le dossier depuis près de dix-huit mois. L’Autorité de sûreté nucléaire a également invité ses homologues chinois, finlandais et britanniques à débattre du sujet.

Après avoir recueilli leur avis, le collège de l’ASN a rendu le 28 juin une décision préliminaire, qu’elle a tenu à expliquer publiquement : en dépit des « anomalies sérieuses », l’Autorité de sûreté nucléaire valide la cuve de l’EPR de Flamanville, à la condition que celle-ci fasse l’objet de contrôles suivis. En revanche, compte tenu des difficultés, voire des impossibilités, de contrôler le couvercle, l’ASN n’autorise sa mise en service que jusqu’en 2024.

Cet avis, censé être équilibré, est loin de faire l’unanimité. Deux membres du collège, jugeant que la situation ne prêtait pas à discussion et qu’il fallait refuser d’homologuer les deux pièces centrales du réacteur de Flamanville, ont choisi de s’abstenir. « C’est complètement irresponsable ! Cela signifie que pendant six ans l’EPR fonctionnerait avec un couvercle défectueux et non contrôlé. L’ASN s’est couchée devant la pression des industriels EDF et Areva, et a fait prévaloir leurs intérêts économiques. Elle a donc failli à ses devoirs. Face à ces circonstances très préoccupantes, le ministre en charge de la sûreté nucléaire, Nicolas Hulot, doit remettre de l’ordre dans la gouvernance de la sûreté nucléaire », a réagi de son côté Yannick Rousselet, chargé du dossier nucléaire chez Greenpeace.

Alors que l’ASN s’est toujours montrée jusqu’alors le gardien vigilant du respect strict des règles nucléaires, sa dernière décision paraît miner sa crédibilité, sa capacité à imposer ses choix. L’autorité donne le sentiment d’un changement de doctrine : du risque zéro, qu’elle a toujours défendu, elle semble glisser insensiblement vers le risque acceptable, notion prônée par des exploitants nucléaires, qui jugent le surcoût du risque zéro trop élevé. L’exploitant de Fukushima, l’électricien japonais Tepco, était un adepte de cette théorie.

Certains observateurs prônent les circonstances atténuantes. Ne s’agit-il pas plutôt d’une manœuvre habile, afin de se sortir du piège tendu ?, s’interrogent-ils. À plusieurs reprises lors de sa conférence de presse, le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, a insisté sur le fait qu’il ne s’agissait que d’une décision préliminaire, qu’il attendait beaucoup de la consultation publique qui doit être menée d’ici à septembre. La décision d’autorisation définitive devrait être prise en octobre.

Même s’il s’agit d’un artifice pour retrouver un peu de marge de manœuvre, le choix de l’Autorité de sûreté risque de rester largement incompréhensible, tant il est à rebours de toutes ses actions précédentes. Depuis des années, l’ASN bataille face à Areva et EDF sur le chantier de l’EPR. Il lui a fallu des années pour obtenir que des contrôles soient effectués sur l’acier de la cuve. Ce n’est qu’en avril 2015, alors que la cuve de l’EPR était déjà installée, qu’elle a pu mesurer l’ampleur du problème : l’acier qui composait la cuve présentait des fragilités en raison d’un excès de carbone. Le monde de la sidérurgie connaît de longue date ce problème. Des concentrations excessives de carbone à certains points rendent l’acier fragile, cassant, susceptible de multiples fissures en cas de sollicitations excessives. Et les sollicitations thermiques ou mécaniques sont infinies, au cœur d’un réacteur du nucléaire.

À ce stade, l’ASN a obligé Areva et EDF à procéder à des milliers de tests. Ce qui la conduit à conclure aujourd’hui à des « anomalies importantes », qui n’ont rien à voir, précise-t-elle, avec « les défaillances et les comportements irréguliers notés au Creusot » (voir l’enquête de France Inter). En raison de ces « anomalies techniques », « les marges [de sécurité] sont réduites par rapport à une cuve normale ». Malgré cela, elle estime que la cuve peut entrer en service, car les contrôles existent et permettent d’assurer des surveillances en continu et de prévenir tout risque.

En revanche, les contrôles, selon l’ASN, sont impossibles au niveau du couvercle, compte tenu de la complexité du design de l’EPR – un problème qu’avaient souligné très tôt des ingénieurs d’EDF. Pour l’ASN, le couvercle doit donc être changé dans les plus brefs délais. L’autorité accorde malgré tout une autorisation de fonctionnement jusqu’en 2024. Ce calendrier correspond aux sept ans nécessaires pour forger et réinstaller un nouveau couvercle de la cuve.

Pourquoi, alors, ne pas avoir interdit directement la mise en service du couvercle actuel, plutôt que d’exiger son remplacement dans les plus brefs délais ? Cette condition n’est-elle pas finalement une façon d’interdire, sans l’exprimer, la mise en service de l’EPR, le remplacement du couvercle une fois le réacteur en marche étant très difficile ? « Le changement de couvercle n’est pas impossible. Cette opération a été réalisée dans plusieurs centrales. Mais il est vrai que c’est compliqué et coûteux. C’est à EDF d’arbitrer sur ce qu’il doit faire, pas à nous », a expliqué Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN. Avant d’ajouter : « Si l’EPR démarrait en 2024, ce serait encore mieux. »

Laisser le choix à EDF de décider par lui-même sur ce qu’il convient de faire à Flamanville, c’est déjà connaître la réponse : l’électricien veut en finir au plus vite avec le chantier ruineux de l’EPR. Toutes ses prévisions ont explosé. Le chantier a déjà plus de huit ans de retard. Le coût a été multiplié par trois et dépasse désormais largement les 10 milliards d’euros avoués. À ce stade, il n’est même pas assuré que l’EPR puisse être rentable, le prix de production du mégawatt-heure étant désormais aussi élevé que celui des plus chères des énergies renouvelables. La même mésaventure est en train de se reproduire sur le projet d’Hinkley Point. En refaisant les premières additions, les équipes d’EDF ont trouvé, selon nos informations, 3,5 milliards d’euros de coûts supplémentaires qui n’avaient pas été comptabilisés sur un projet évalué autour des 22-23 milliards.

Pour EDF, il y a donc urgence à limiter au maximum les pertes financières. Dès l’avis de l’ASN connu, le groupe a confirmé le démarrage de l’EPR de Flamanville pour fin 2018. « Pas avant trois ans », avait pourtant affirmé de son côté le président de l’ASN, indiquant en creux que l’EPR n’entrerait pas en service au mieux avant 2020.

Cette bataille de calendrier indique, en tout cas, que l’aventurisme qui préside autour du projet de l’EPR est loin d’être achevé et fait perdre pied au monde nucléaire. Ce réacteur a déjà entraîné Areva vers la faillite. EDF est en train de poursuivre une folle fuite en avant financière pour le réaliser. L’ASN vient d’y perdre une partie de sa crédibilité.

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SOUS LA PRESSION DU LOBBY NUCLÉAIRE

Antoine de Ravignan, Alternatives Économiques, 29 juin 2017

Les Français peuvent-ils encore faire confiance à l’ASN, leur Autorité de sûreté du nucléaire ? Depuis le 28 juin, beaucoup se posent la question. Le « gendarme du nucléaire » vient en effet d’exprimer une position favorable à la mise en service de la cuve du réacteur EPR de Flamanville tout en réclamant des mesures de protection supplémentaires compte tenu des anomalies de fabrication constatées sur ce qui est la première barrière de sécurité de cet équipement. Un peu comme si le service des mines se disait prêt à homologuer une automobile dont il sait que le système de freinage n’est pas conforme aux caractéristiques techniques requises, sauf qu’on parle ici d’un réacteur nucléaire et de prévention de risque d’accident majeur de type Tchernobyl ou Fukushima.

L’ASN sous haute pression

En principe, l’ASN donne son autorisation d’exploiter un équipement nucléaire sur la base d’une seule et unique considération : la sécurité de la population. Mais il est clair que le poids des arguments économiques met dans cette affaire l’ASN sous haute pression. En effet, la déclaration de conformité de la cuve de l’EPR de Flamanville est l’une des conditions mises tant par Bruxelles que par EDF au schéma envisagé pour la sauvegarde d’Areva, aujourd’hui en situation de quasi-faillite. La restructuration de l’entreprise publique prévoit le rachat par EDF de son activité réacteurs et une recapitalisation à hauteur de 5 milliards d’euros.

Ce n’est pas tout. Le rapport de l’IRSN sur les anomalies constatées au niveau du fond et du couvercle de la cuve et que le groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaire a examiné les 26 et 27 juin (et dont l’avis n’est pas unanime), indique que remplacer intégralement cet équipement prendrait 86 mois et entraînerait des coûts exorbitants. Entre autres parce que la cuve a déjà été installée dans le béton (entre 2014 et 2016, alors que ses défauts étaient connus des autorités au moins depuis fin 2014). Or les délais et la facture explosent. En 2004, quand le feu vert à la construction de l’EPR a été donné par le gouvernement Raffarin, la mise en service était annoncée pour 2012 pour un coût de 3,3 milliards d’euros. Il est à présent évalué à 10,5 milliards et ce réacteur ne devrait pas fournir son premier kilowattheure avant 2019.

Du coup, la position illisible présentée mercredi par l’ASN interroge l’indépendance et la crédibilité de cette institution. En effet, l’ASN dit en substance : le fond et le couvercle de la cuve présentent une anomalie (un excès de carbone dans certaines zones, ce qui fragilise la résistance de l’acier), mais les caractéristiques techniques sont quand même suffisantes au regard des contraintes auxquelles ces pièces sont soumises. Toutefois, les marges de sécurité sont plus faibles que ce qui était demandé.

Choix cornéliens

Par conséquent, poursuit l’ASN, il faudra renforcer les contrôles sur le fond de la cuve durant l’exploitation, cette partie de la cuve étant accessible. Ce qui n’est pas le cas du couvercle, qu’il faudra changer le plus vite possible après la mise en service du réacteur, soit au plus tôt en 2024 compte tenu des délais de fabrication et d’installation. Or de deux choses l’une : ou bien cette cuve est conforme et il faut l’autoriser, ou bien elle ne l’est pas et il faut l’interdire et identifier clairement les responsabilités dans ce désastre industriel qui coûte très cher au contribuable. Et poursuivre les responsables.

Le projet d’avis de l’ASN doit être soumis à la consultation publique dans les prochains jours. L’ASN consultera également le Conseil supérieur de la prévention des risques technologiques, avant de rendre un avis définitif en octobre prochain. Si l’ASN donne un avis favorable à une telle prise de risque et autorise un équipement non conforme, elle ruine sa crédibilité. Si, après avoir été mise devant le fait accompli, elle donne un avis défavorable et ordonne le changement de la cuve, elle sera accusée de porter un coup qui pourrait être fatal à l’industrie nucléaire française. Choix cornélien et impossible.

Il serait plus que temps que, sur cette affaire, le pouvoir politique assume ses responsabilités au lieu de se défausser sur l’administration. Et tranche, au terme d’une délibération transparente et démocratique qui devrait intégrer toutes les dimensions du sujet : est-il bien sage de vouloir remplacer nos vieilles centrales arrivant en fin de vie par des EPR quand les alternatives – électricité renouvelable, chaleur renouvelable et économies d’énergie sont devenues des solutions plus compétitives ?

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EPR DE FLAMANVILLE : LE RÉACTEUR NUCLÉAIRE POURRA DÉMARRER
MAIS LA FACTURE RISQUE DE S’ALOURDIR

Ludovic Dupin, Novethic.fr, 30 juin 2017

EDF aura bien le droit de démarrer l’EPR de Flamanville début 2019, malgré les teneurs anormales de carbone détectées dans l’acier de la cuve. En revanche, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) impose à l’électricien de remplacer dès 2024 le couvercle de cet équipement. Un nouveau coût pour un chantier dont le budget a déjà triplé.

La décision tant attendue par EDF est tombée. En 2014, des anomalies dans les teneurs de carbone de la cuve du réacteur nucléaire EPR en construction à Flamanville ont été constatées. Elles interrogeaient la résistance de cette pièce d’acier de 550 tonnes, notamment en situation accidentelle. Selon la décision de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), se basant sur des études menées par EDF et Areva, cette cuve est utilisable pour les 60 ans à venir, la durée de vie programmée du réacteur.

« Sur la base des analyses techniques réalisées, l’ASN considère que les caractéristiques mécaniques du fond et du couvercle de la cuve sont suffisantes au regard des sollicitations auxquelles ces pièces sont soumises, y compris en cas d’accident », écrit l’autorité indépendante. La pièce, qui a demandé une forge de cinq ans, peut résister aux hautes pressions et hautes températures imposées par les réactions de fissions nucléaires, jugent les experts.

Le couvercle remplacé d’ici 7 ans

Pour autant, pas de blanc-seing pour EDF. L’ASN précise que « la faisabilité technique de contrôles similaires sur le couvercle de la cuve n’est pas acquise. L’ASN considère donc que l’utilisation de ce couvercle doit être limitée dans le temps. Elle note que la fabrication d’un nouveau couvercle prendrait de l’ordre de sept ans. Un nouveau couvercle pourrait ainsi être disponible d’ici fin 2024. Dans ces conditions, l’ASN considère que le couvercle actuel ne pourra pas être utilisé au-delà de cette date ».

EDF échappe donc au pire et réaffirme que la mise en service de son réacteur se fera début 2019. « EDF a pris acte de la position de l’ASN indiquant que la cuve du réacteur de Flamanville 3 est apte au service. Le chantier avance conformément au planning annoncé en septembre 2015 : les essais d’ensemble ont démarré, dans la perspective du chargement du combustible et du démarrage du réacteur, prévus fin 2018 », explique l’entreprise dans un communiqué.

L’électricien ajoute : « s’agissant du couvercle, EDF prend acte de la demande de l’ASN de prévoir son remplacement d’ici fin 2024. Le coût direct de ce remplacement s’élève à environ 100 millions d’euros. En parallèle, les équipes d’EDF se mobilisent pour développer une méthode de suivi en service permettant de démontrer que le couvercle conserve ses qualités dans la durée ».

Au moins 100 millions d’euros de surcoût

Bien qu’EDF ait d’ores et déjà commandé ce nouveau couvercle, la société tient à prouver que la pièce existante peut aller au-delà de 2024. Il faut dire que le remplacement aura un impact financier. Actuellement, le réacteur EPR de Flamanville qui a six ans de retard affiche un coût total de 10,5 milliards d’euros, un triplement par rapport au budget initial. « Le coût direct de ce remplacement s’élève à environ 100 millions d’euros », explique EDF.

Restent les coûts indirects. Le remplacement de cette pièce demanderait quatre à neuf mois, pendant lesquels le réacteur serait arrêté. Pour mesurer cet impact, il faut savoir qu’un réacteur d’ancienne génération du type des tranches en service à Fessenheim rapporte environ 300 millions d’euros chaque mois. Or l’EPR Flamanville plus puissant et plus disponible doit être encore plus rentable.

Greenpeace appelle le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, à revenir sur cet avis de l’ASN. « L’ASN ne peut plus prendre une décision de sûreté en toute indépendance et ne peut résister à la pression. Tout simplement parce que le véritable enjeu derrière l’autorisation de cette cuve, c’est la survie de l’industrie nucléaire française », juge Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire pour Greenpeace France.

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Cuve de l’EPR de Flamanville : le “gendarme du nucléaire”... circonspect

pour mémoire
L’AFFAIRE DE LA CUVE DE L’EPR DE FLAMANVILLE

Défauts de fabrication sur la cuve du réacteur EPR de Flamanville-3
Yves Marignac, WISE-Paris Briefing, lundi 13 avril 2015

L’avenir bouché du nucléaire français
Benjamin Dessus, Alternatives économiques, n°347, juin 2015

EPR : l’histoire d’un désastre
Benjamin Dessus, AlterEcoPlus.fr, jeudi 11 juin 2015

EPR : les illusions perdues
Benjamin Dessus, Le Club Mediapart, mardi 8 septembre 2015

Arrêté sur la cuve de l’EPR : lorsque le gendarme ASN protège le délinquant AREVA... avec la complicité de l’État
Jean-Marie Brom, Le Club Mediapart, jeudi 18 et vendredi 19 février 2016

Affaire Areva : « La sûreté des réacteurs nucléaires français pourrait être remise en cause »
Yves Marignac (interview), LeParisien.fr, mercredi 4 mai 2016

L’Autorité de sûreté nucléaire : un gendarme digne de Courteline
Jean-Marie Brom, Le Club Mediapart, jeudi 15 juin 2017

Vers un nucléogate français ?
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, AlterEcoPlus.fr, mardi 25 octobre 2016

Cuve de l’EPR de Flamanville : « une atteinte inédite » à la sûreté nucléaire
Yves Marignac et Jean-Claude Autret, « Avis minoritaire » relatif aux conséquences de l’anomalie de concentration en carbone des calottes de la cuve du réacteur EPR de Flamanville sur leur aptitude au service, mercredi 28 juin 2017

Malfaçons de l’EPR : Et l’Autorité de sûreté nucléaire a mangé son chapeau...
Jean-Marie Brom, Le Club Mediapart, dimanche 13 août 2017

Consultation de l’ASN sur l’EPR ?
Jean-Marie Brom, Le Club Mediapart, dimanche 13 août 2017

La périlleuse affaire de la cuve de l’EPR de Flamanville
Bernard Laponche, Le Club Mediapart, vendredi 8 septembre 2017

Peut-on détourner la réglementation quand on parle sûreté nucléaire ?
Bernard Laponche & Laura Monnier, Le Club Mediapart, vendredi 17 novembre 2017


Validation d’une procédure dérogatoire aux normes impératives de sûreté nucléaire : jusqu’où ira l’État français pour “sauver” l’EPR de Flamanville ?

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À DÉCOUVRIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

Énergie, Environnement, Développement, Démocratie :
changer de paradigme pour résoudre la quadrature du cercle

Global Chance, mai 2011

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