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Malfaçons de l’EPR : Et l’Autorité de Sûreté Nucléaire a mangé son chapeau...

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), officiellement « assure, au nom de l’État, le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l’environnement des risques liés aux activités nucléaires ». Mais dans l’affaire de l’EPR de Flamanville, dont la cuve, bien que non-conforme, a été installée en toute connaissance de cause par Areva et EDF, d’énormes pressions sont exercées sur le « gendarme du nucléaire » français pour qu’il donne à ce fait accompli sa bénédiction ex post, ce qui sauverait la filière nucléaire d’un effondrement définitif. Résultat : bien que statutairement « indépendante », l’ASN multiplie les contorsions juridiques, techniques et sémantiques pour justifier une décision allant dans le sens des attentes des industriels sur lesquels son contrôle est supposé s’exercer...


Page publiée en ligne le 21 août 2017

Sur cette page :
 Jean-Marie Brom : Malfaçons de l’EPR : Et l’Autorité de Sûreté Nucléaire a mangé son chapeau...
À découvrir également sur le site : Les Dossiers de Global-Chance.org


« Sérieusement, Pierre-Franck, cette cuve, je la sens vraiment-vraiment pas... »
« T’as pas tort mon Jean-Christophe, et j’en suis même franchement emmerdé ! »

... L’IRSN et l’ASN, « gendarmes du nucléaire » français, mangeront-ils leurs képis ?

malfaçons de l’epr :
ET L’AUTORITÉ DE SÛRETÉ NUCLÉAIRE A MANGÉ SON CHAPEAU...

Jean-Marie Brom, Le Club Mediapart, dimanche 13 août 2017

Comme elle l’avait annoncé au printemps, l’Autorité de Sûreté Nucléaire a donc lancé une « consultation publique » à propos de son avis concernant les malfaçons des calottes du futur EPR (calotte supérieure = couvercle, calotte inférieure = fond de cuve). Mais d’abord, qu’en est-il de la position de l’ASN sur cette affaire ?

On peut rappeler ces 2 calottes ont été réalisées en 2006 et 2007. En 2014, l’ASN annonçait avoir découvert que ces 2 éléments avaient été faites par AREVA en violation des règles “normales”, ce qui menait à des suspicions concernant leur composition (zones à trop forte concentration de carbone) et leur future tenue mécanique en fonctionnement, et exigeait d’AREVA et d’EDF des études complémentaires permettant de restaurer la confiance.

Manque de pot, si le couvercle de cuve (calotte retravaillée et percée pour le passage des grappes de contrôle et d’instrumentations diverses) était disponible, le fond de cuve avait déjà été soudé et la cuve installée depuis janvier 2014. On peut encore voir [en ligne] une jolie vidéo d’AREVA sur cette installation :

En outre, il était bien évidemment impossible de faire ces tests sur les 2 calottes suspectes sans en prélever des échantillons (contrôles destructifs). AREVA a donc utilisé des « calottes sacrificielles » : 2 calottes destinées à un projet d’EPR aux USA – projet rejeté en 2012 – et une calotte destinée à Hinckley Point – alors que le contrat n’est pas signé – Bizarre, la politique d’AREVA, d’engager de tels travaux pour des EPR encore dans les limbes …

Et pour l’historique précis (déjà évoqué dans un billet précédent), le mieux est encore de se référer au site de l’ASN

Toujours est-il que le gros problème est que ces calottes « sacrificielles » n’ont pas davantage passé les tests de conformité. Il faut donc :
• Prouver que ces calottes sont représentatives de celles de l’EPR,
• Prouver que ces calottes sont quand même bonnes, même si elles sont mauvaises.

Et dans son rapport final, l’ASN nous démontre qu’elle est (à peu près) convaincue. Il lui faut quand même 185 pages pour cela, avec beaucoup de simulations, d’avis péremptoires, et trop peu de résultats complets – on ne connait rien des incertitudes de mesure – ce qui est normal, on pourra toujours opposer le secret industriel à la transparence…)

La conclusion dans l’introduction…

Naïveté ou message subliminal ? En tout cas, l’essence même du rapport est contenue dans deux petites phrases de l’introduction (en page 17), qui éclairent tout le reste du document : « Areva NP estime que l’approvisionnement d’un nouveau couvercle et le remplacement de l’actuel, qui est une opération qui a déjà été réalisée sur plusieurs réacteurs, nécessite au moins 75 mois. » Traduction : remplacer le couvercle, c’est possible, et cela prend un peu plus de 6 ans. Notons que pendant que l’on fait un nouveau couvercle, l’EPR peut fonctionner avec l’actuel… « Areva NP et EDF ont également étudié la possibilité de remettre en conformité le fond de la cuve et estiment que les conséquences seraient disproportionnées en termes de coût, de délai et de conséquences sur le modèle de réacteur EPR et sur la filière nucléaire. La remise en conformité nécessiterait d’extraire la cuve de son puits, de remplacer son fond, de la réinstaller et de reconstruire une partie de l’ouvrage de génie civil l’environnant. La durée de ces opérations est estimée à 86 mois. ». Traduction : changer le fond de cuve prendrait environ 7 ans, et bien évidemment, cela se traduirait par 7 ans de retard pour le démarrage de l’EPR (on ne va pas travailler sur une cuve déjà irradiée…). Problèmes de coût (non estimé), et surtout problème d’image (de l’EPR, mais aussi du nucléaire français).

Tout est dit : AREVA (et EDF, mais il est vrai que AREVA NP est dans EDF) n’entend pas changer le fond de cuve, et compte démarrer l’EPR avec le couvercle suspect, en attendant un nouveau couvercle… Et ce n’est pas l’ASN qui le dit. Bien fait pour ceux qui pensaient que cette autorité était indépendante… Et le reste du rapport ressemble trop à la mise en musique de cette conclusion…

Il va donc falloir démontrer que les 2 pièces sont bonnes, mais que finalement le couvercle n’est pas si bon que cela.

Étude des fissures « potentielles » sur le couvercle et la cuve

On ne trouve pas de défauts (fissures et autres) sur ces éléments neufs. Mais c’était la même chose pour les cives des réacteurs existants, ce qui n’a pas empêché que des fissures apparaissent (Tricastin, Fessenheim) après 10 ans. Et encore, AREVA n’a pas pu contrôler tout le couvercle (trop compliqué).

Caractérisation (composition du métal, propriétés mécaniques)

Il s’agit là de tests destructifs : on fait des prélèvements « éprouvettes » sur les calottes déclarées sacrificielles, en différents endroits, et on teste la résistance mécanique c’est-à-dire que l’on mesure à quelle température le matériaux devient cassant. Le problème dans ce cas est de s’assurer que les résultats de tests sont transposables aux vraies calottes de l’EPR. Et pour cela, on ne peut que s’appuyer sur la documentation existante (et incomplète) faire au moment de la réalisation, de simulations informatiques. Et il apparaît que la documentation de manque pas, et que les chiffres étaient connus dès le forgeage des calottes. A ce demander si cela ne s’appelle pas de la malveillance…

Toujours est-il que l’ASN se contente des études de AREVA, bien qu’ayant encore quelques doutes, et donc, on va pouvoir casser tranquillement… Et le résultat de ces nombreux tests est sans surprise globalement positif, même s’il y a ici et là quelques questions pas très claires.

Résistance aux chocs thermiques (chauds et froids), rupture brutale : on simule…

On passe très vite, disons que si l’EPR fonctionne "normalement”, il ne devrait pas y avoir de problème… AREVA a quand même étudié le cas d’un petit trou dans le fond de cuve (de 45 cm carrés). Bref, ce ce côté, l’ASN est contente, tout va très bien. Et pour ce qui en est de la rupture brutale, si un défaut apparaissait dans le métal (ce qui est donc possible, même si l’on a rien vu…), que pourrait-t-il se passer ? Pas grand chose, comme on pouvait l’imaginer… Puisque c’est la simulation qui le dit…

Suivi en fonctionnement : l’imagination au pouvoir…

Il s’agit de définir ce que l’on va faire, après le démarrage, pour vérifier que tout va bien, que rien n’évolue. Et là, on commence à nager avec le surréalisme : pour ce qui est du fond de cuve, il devrait être possible de tout bien vérifier. Bien sûr, le robot capable de faire tous les tests (surface et profondeur) n’est pas encore parfaitement au point. Bien sûr, on ne sait pas exactement comment faire (on appelle cela « contrôle non qualifié »). Mais enfin, cela devrait pouvoir se faire… Et pour le couvercle (puisqu’il est très travaillé avec des passages des soudures…) c’est beaucoup plus problématique. Alors, pour être gentil, EDF déclare que d’ici 2025 (!) soit il aura conclu que les contrôles sont possibles, soit il changera le couvercle « à la première visite décennale » : soit vers 2029 si tout va bien. Et comme il faut 6 ans pour faire un couvercle…

Conclusion prévisible de l’ASN

On ne sera pas trop surpris : la conclusion “normale” de l’ASN est bien sûr que
• Tout va bien, rien n’empêche l’EPR de démarrer. On doit donc supposer que le couvercle et le fond de cuve ne sont pas si mauvais que cela, après tout.
• Mais quand même, le couvercle ne sera plus qualifié « au-delà de quelques années de fonctionnement », sans plus de précision. On sent quand même une certaine gêne…

Il est vrai que dans cette histoire, la position de l’ASN est dure à tenir : d’après ses propres termes, « L’ASN assure, au nom de l’État, le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l’environnement des risques liés aux activités nucléaires ».

Et dans le cas des calottes de l’EPR, après la découverte des malfaçons, il était clair que les calottes (couvercle et fond de cuve) de l’EPR auraient « des propriétés mécaniques plus faibles qu’attendues ». Le conservatisme minimal pour « protéger [au moins] le public et l’environnement » aurait été de reprendre ses pièces. Mais pour des raisons politiques, financières, et d’image du nucléaire français, l’ASN a été obligée de manger son chapeau de gendarme nucléaire.

Petites perles glanées ici ou là au hasard des pages du rapport

« Areva NP estime que les calottes supérieure et inférieure de cuve ne sont pas sujettes au vieillissement sous irradiation ». Sans commentaire, il vaut mieux…

« Il est important de noter que l’anomalie de la composition en carbone de l’acier des calottes de la cuve de l’EPR de Flamanville n’est pas la conséquence d’un écart dissimulé mais d’une mauvaise appréciation technique. » Si c’est AREVA qui le dit…

Et pourtant, « certains essais […] dans les zones de recette des calottes ont été réalisés avant 2016 dans le laboratoire de l’usine Creusot Forge, parfois avec des procédures inappropriées ». Ça, c’est l’ASN qui le dit.

Pour le contrôle de l’état du fond de cuve en fonctionnement : « une partie des solutions techniques de contrôle, non disponibles à ce jour, fera l’objet d’un appel à candidature international auprès d’industriels et d’universitaires ». Qu’est-ce que l’on disait : on ne sait pas comment faire, mais ce sera possible…

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À DÉCOUVRIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

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Global Chance, mai 2011

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