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« L’EPR présente un potentiel de danger considérablement augmenté »

Alors que le processus d’évaluation de la sûreté nucléaire initié après le drame de Fukushima a mis en lumière la nécessité de renforcer la sûreté des sites français, Bernard Laponche revient sur les risques liés à cette industrie. Ils sont, selon lui, sous-estimés.

Actu Environnement : Quels sont les principaux risques nucléaires ?

Bernard Laponche : Un réacteur nucléaire produit d’un côté de la chaleur et de l’électricité, de l’autre des produits radioactifs, du plutonium et des transuraniens extrêmement dangereux. Personne n’arrive ni à les faire disparaître, ni à les transformer de façon significative. Les trois grands risques nucléaires sont donc les déchets radioactifs, l’accident majeur et la prolifération. Ce sont ces trois arguments qui ont été la base de la sortie allemande du nucléaire.

AE : Quelles sont les probabilités d’accident nucléaire majeur ?

BL : L’accident grave et l’accident majeur ont été réputés impossibles pendant à peu près un demi-siècle. Les discussions reposaient sur le fait que certes un accident grave était quelque chose de très grave, voire de catastrophique, mais que la probabilité était tellement faible qu’en fait cet accident était impossible. Et c’est ce raisonnement de base qui fait qu’on a installé des centrales nucléaires un peu partout. Or des accidents se sont produits : grave à Three Mile Island, majeurs à Tchernobyl et Fukushima, c’est-à-dire par deux fois dans des réacteurs à eau à uranium enrichi [1]. Les probabilités avancées étaient de 1/100.000 par réacteur et par an pour un accident grave, et de 1/ 1.000.000 par réacteur et par an pour un accident majeur. Le parc mondial actuel de centrales nucléaires compte environ 440 réacteurs en fonctionnement. Selon ce raisonnement, l’occurrence attendue sur le parc mondial de 450 réacteurs en service pendant 30 ans donnerait une occurrence attendue de 0,014 accident majeur pour l’ensemble du parc. Or l’occurrence constatée a été de quatre réacteurs ayant connu un accident majeur (un réacteur à Tchernobyl et trois à la centrale de Fukushima), soit un nombre d’accidents environ trois cents fois supérieur à ce qui était attendu sur la foi des probabilités théoriques.

AE : La probabilité d’un accident grave est-elle prise en compte dans la conception des réacteurs ?

BL : La sûreté nucléaire, c’est très compliqué. Sur une technologie qui est celle des réacteurs à eau, technologie qui a quand même 50 ans, il continue à y avoir des recherches colossales sur les questions de sûreté - en chimie, en métallurgie, en neutronique... Ces recherches sont consultables. Selon l’IRSN, l’accident grave type Three Mile Island n’est pas pris en compte dans la conception des réacteurs existants en France. Par exemple la rupture de circuit primaire, la perte totale de refroidissement, la rupture de la cuve du réacteur. L’inondation en 1999 de la centrale du Blayais a été un accident précurseur, certains équipements importants pour la sûreté ont été inondés comme les pompes d’injection de sûreté et les systèmes d’aspersion des unités 1 et 2. Si l’eau était montée d’un mètre de plus, on avait un accident grave, voire majeur, l’évacuation de Bordeaux était envisagée.

Deuxième document de l’IRSN, les risques de rupture de cuve. L’IRSN nous dit que pour tel et tel réacteurs qui sont cités, Cruas 1, Dampierre 4, etc., la cuve pourrait connaître, en cas de situation incidentelle ou accidentelle, une rupture brutale au bout de 35 ans - et elles arrivent à cet âge. Va-t-on arrêter les centrales qui contiennent ces pièces problématiques étant donné qu’elles ne peuvent pas être changées ? Il y a là un grand point d’interrogation. Autre exemple, les enceintes de confinement. Tous les réacteurs de 900 MW ont une seule enceinte de confinement, c’est à partir de 1.300 MW qu’il y a deux enceintes de confinement. C’est donc qu’on a pensé que du point de vue de la sûreté, il faut mettre deux enceintes. Alors quid des premiers ? Faut-il mettre une deuxième enceinte sur les 900 MW ? Beaucoup de questions restent préoccupantes et datent d’avant Fukushima.

AE : Quels sont les problèmes posés par le Mox ?

BL : Le Mox est un combustible constitué d’un mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium utilisé particulièrement en France. L’extraction du plutonium remonte à son usage militaire, puis il a été utilisé dans les surgénérateurs. Aujourd’hui, il y a des combustibles Mox dans les réacteurs à eau sous pression. Le combustible Mox est une calamité. Parce que le plutonium est extrêmement dangereux et extrêmement radioactif. Parce qu’un kilogramme de combustible Mox est un million de fois plus radioactif qu’un kilogramme d’uranium naturel. Parce ce que le Mox pose des difficultés du point de vue du chargement et du déchargement des combustibles. Parce que ces combustibles, une fois sortis du réacteur, restent beaucoup plus longtemps en piscine et ne sont pas retraités du fait de leur dangerosité. Et que donc le fait de « moxer » une centrale accroît le risque en cas d’accident. Sans mettre en péril la production d’électricité, Areva pourrait arrêter de fabriquer du Mox et EDF de l’utiliser (cela lui coûterait moins cher). Car contrairement à ce qui est dit, les réacteurs actuels et même l’EPR n’ont pas besoin de Mox pour fonctionner. L’EPR finlandais, si un jour il démarre, démarrera sans Mox.

AE : Quelles sont les questions en suspens quant à la sûreté du futur EPR ?

BL : Le réacteur EPR, qui risque d’être le « Rafale » du nucléaire, est dit réacteur de 3ème génération. Il est en fait le dernier palier des réacteurs à eau. Simplement, il est plus puissant, sa durée de vie est plus longue (au lieu de 30-40 ans, il doit atteindre 60 ans), le combustible est plus enrichi, il produit plus d’énergie, son rendement est de 35 %, ce qui est quand même moins bien que les centrales à cycle combiné à gaz, d’un rendement de 55 %, qui, par ailleurs, ne produisent pas de déchets radioactifs. Il s’agit donc d’une machine plus grosse, plus puissante, plus irradiée que les précédentes.

Si vous voulez construire une maison, il vous faut un permis de construire. Pour un EPR, l’autorisation finale est donnée après la mise en service industrielle, soit après le démarrage du réacteur. Ce qui veut dire que l’ASN pourrait ne pas autoriser le démarrage à la fin du chantier... Cela arrivera-t-il ? En effet, de nombreuses questions se posent. Premièrement, le système de contrôle commande a fait l’objet d’une lettre d’interrogations conjointes des trois autorités de sûreté de Finlande, France et Royaume-Uni, sans réponse réponse officielle à ce jour. Deuxièmement, le « cendrier à corium », innovation emblématique de l’EPR, est supposé garantir qu’en cas de fusion des éléments combustibles du réacteur, la masse des éléments fondus (le corium), soit maintenue dans l’enceinte de confinement. Mais la pertinence de ce système est contestée par de nombreux experts, qui estiment au contraire qu’il pourrait provoquer de violentes explosions de vapeur. Troisièmement, l’EPR pourrait fonctionner jusqu’à 100 % avec du MOX, ce qui pose des problèmes spécifiques de chaleur et d’intégrité du combustible. Quatrièmement, des questions se posent sur la vulnérabilité des diesels de secours en cas d’inondation.

A la lumière de Fukushima, l’EPR peut être regardé non pas comme le réacteur le plus sûr, mais comme le plus dangereux du monde. Son cœur est plus gros que tous les réacteurs actuels, atteignant 1.650 MW, soit le double des réacteurs accidentés de Fukushima. Le projet de fonctionner avec un cœur jusqu’à 100 % MOX multiplie par 5 à 6 le taux de plutonium par rapport aux réacteurs actuels. S’il intègre de nouveaux dispositifs censés réduire le risque d’accident, l’EPR présente un potentiel de danger considérablement augmenté.


Bernard Laponche est physicien nucléaire, ancien ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique, consultant international dans le domaine de l’énergie et co-auteur, avec Benjamin Dessus, de En finir avec le nucléaire. Pourquoi et comment (Seuil, octobre 2011).

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Notes

[180 % des réacteurs de la planète sont à eau et uranium enrichi.

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