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Fessenheim : « Une incohérence totale »

Juillet 2011 : au terme de la troisième « visite décennale » du réacteur n°1 de Fessenheim (Haut-Rhin), la doyenne des centrales nucléaires françaises en activité, l´Autorité de sûreté nucléaire (ASN) donne son feu vert à la prolongation de dix ans de son exploitation, à condition toutefois qu’elle réussisse les “stress-tests” lancés sur l’ensemble du parc français suite à la catastrophe de Fukushima et sous réserve qu’EDF réalise d’importants travaux avant 2013. Mais en autorisant sans plus attendre la poursuite d’exploitation tout en exigeant – entre autres – un renforcement à terme du radier de la centrale, trop mince pour empêcher le corium d’atteindre la nappe phréatique en cas de fusion accidentelle du cœur et de percement de la cuve du réacteur, l’avis rendu par le gendarme du nucléaire hexagonal fait preuve d’une rare incohérence...


Page publiée en ligne le 31 juillet 2017

Sur cette page :
Jean-Marie Brom :
Fessenheim : « Une incohérence totale » (interview)
À propos de la conférence de presse de l’ASN sur la prolongation de Fessenheim (communiqué)
À découvrir également sur le site : Les Dossiers de Global-Chance.org


Avis ASN sur le réacteur 1 de Fessenheim : quand c’est flou, il y a un loup ?
Bâtie sur une faille sismique et en zone inondable, raccordée au réseau en 1977,
Fessenheim est la plus ancienne des centrales nucléaires en service en France...

FESSENHEIM : « UNE INCOHÉRENCE TOTALE »

Jean-Marie Brom (interview), L’Alsace.fr, mardi 5 juillet 2011

Pour le physicien strasbourgeois Jean-Marie Brom, cet avis de l’ASN permettra au gouvernement d’arrêter la centrale pour des raisons politiques tout en poursuivant son programme nucléaire.

« L’ASN fait preuve d’une incohérence rarement vue », commente Jean-Marie Brom. « Elle nous dit que tout va bien, que la tranche 1 peut continuer à tourner pendant dix ans. Et en même temps, elle dit qu’il faut, d’ici deux ans, avoir renforcé le radier en cas de percement de la cuve du réacteur. Il faudrait savoir où on en est. Si tout va bien, il n’y a aucun travail à faire. »

Selon ce spécialiste des questions d’énergie, qui est aussi porte-parole du réseau « Sortir du nucléaire », « cet avis est l’aveu que la centrale de Fessenheim n’est pas protégée en cas d’accident de type Fukushima. Pendant des décennies, la politique française a consisté à dire que l’accident n’est pas possible. Aujourd’hui, on se rend compte que c’est possible et que le radier, c’est-à-dire la dalle de béton qui est sous le réacteur, est le moins épais de toutes les centrales françaises. Alors, on ne sait plus quoi faire et l’on dit tout et n’importe quoi. Qu’il faudra renforcer le radier. Pareils travaux n’ont jamais été entrepris nulle part. Est-ce que ce sera physiquement possible et suffisant pour protéger la nappe phréatique qui affleure, selon les saisons, entre 4 et 8 mètres sous la centrale ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’en cas de fusion du cœur, comme à Fukushima, c’est toute la nappe phréatique jusqu’à Rotterdam qui sera contaminée. Ceci peut arriver avant que le radier ne soit terminé. Et sous le deuxième réacteur, le radier est tout aussi mince. »

Pour Jean-Marie Brom, il s’agit là d’une stratégie politique : « Ce qui se profile, c’est la fermeture de la centrale au prétexte que les travaux seraient trop coûteux à mettre en œuvre. Après les stress-tests de l’automne, l’arrêt de Fessenheim pourra alors être donné en pâture à l’opinion par un candidat à l’élection présidentielle tout en poursuivant le reste du programme nucléaire, puisque les autres centrales ont un radier plus épais. C’est ainsi que l’ASN passe le bébé au politique. »

Une stratégie que le physicien dénonce : « Aucune centrale nucléaire en France n’est conçue pour résister à la fusion du cœur. Seul l’EPR a une dalle très épaisse. »

Enfin, à propos des questions de sismicité et des risques d’inondation, « il s’agit de débats d’experts qui ne relèvent pas de l’examen de sécurité par l’ASN. Aucun expert ne dit que la centrale n’est pas sûre, mais personne ne peut prouver qu’elle est sûre ».

Propos recueillis par Elisabeth Schulthess

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À PROPOS DE LA CONFÉRENCE DE PRESSE DE L’ASN
SUR LA PROLONGATION DE FESSENHEIM

Jean-Marie Brom, communiqué du lundi 4 juillet 2011

Un record en matière d’incohérence :

Comme prévu, l’Autorité de Sûreté Nucléaire a donné un avis favorable à la prolongation pour 10 ans du réacteur n°1 de la centrale de Fessenheim, tout en soulignant que la décision officielle ne dépendait que du ministère, ainsi que des « évaluations complémentaires de sûreté ».

Et comme prévu, l’ASN dans son avis exige des travaux de sécurité : renforcement du radier « moins épais que les autres réacteurs du parc nucléaire français » avant le 30 juin 2013, et installation de dispositifs techniques de secours pour pallier à une perte de refroidissement avant le 31 décembre 2012.

On atteint là des sommets d’incohérence :
• Ou la centrale est sûre, et il n’y a aucune raison de prévoir des travaux supplémentaires,
• Ou la centrale n’est pas sûre, et il convient de l’arrêter immédiatement pour effectuer les travaux avant de pouvoir donner un avis.

Parce que pendant ce temps, le réacteur n°1 est en activité, depuis le 24 mars 2010, avec une autorisation provisoire… Il reste à supposer que l’ASN est capable de prévoir qu’aucune perte de refroidissement ne peut arriver avant la fin 2012, et que le réacteur ne peut être percé avant juin 2013…

En tout état de cause, l’ASN reconnaît dans son avis que la fusion du cœur d’un réacteur nucléaire est désormais à envisager, et que la perte de refroidissement est possible. Fukushima en Alsace, cela n’est plus de la science-fiction. Sans parler des autres réacteurs français…

Techniquement parlant, même en creusant sous la centrale, le renforcement du radier (on parle de 80 cm de béton spécial) relève du prodige. Quant à l’installation d’un dispositif technique de secours supplémentaire non prévu à l’origine, cela peut être un dispositif d’arrosage supplémentaire ? EDF l’avait déjà essayé en 2003… Soyons sérieux…. Et quid du réacteur n°2 ?

Les pièces du puzzle trouvent leur place (voir la lettre du 23 juin dernier) : l’avenir de la centrale de Fessenheim n’a plus rien à avoir avec la sûreté, c’est le pouvoir politique, et lui seul, qui jugera, probablement à la lecture de sondages d’avant présidentielles….

Plus que jamais, nous devons continuer à faire pression pour que l’arrêt de Fessenheim, qui devient aujourd’hui possible, soit le premier acte d’une réelle sortie du nucléaire.

Jean-Marie Brom
Directeur de Recherches CNRS
Membre du GSIEN (*), de Stop Transports-Halte au Nucléaire et du Réseau Sortir Du Nucléaire


(*) Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Énergie Nucléaire.
En tant que membre du GSIEN, Jean-Marie Brom a en particulier été associé aux missions d’expertise indépendante mandatées, à l’occasion des deux dernières « visites décennales » de la centrale de Fessenheim (1999-2000 puis 2009-2010), par la Commission Locale de Surveillance (devenue à partir de 2009 « Commission Locale d’Information et de Suivi » – CLIS) [note de la rédaction de Global-Chance.org]

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À DÉCOUVRIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

Énergie, Environnement, Développement, Démocratie :
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Global Chance, mai 2011

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