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Réchauffement climatique : Le retour de la folie nucléaire

Site et magazine bimestriel francophone d’information littéraire, intellectuelle et politique fondé en septembre 2007, La Revue internationale des Livres & des idées (RiLi) a choisi d’intituler son 14ème numéro (novembre-décembre 2009) « Réchauffement climatique : Le retour de la folie nucléaire ».

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Dans un premier article intitulé J’ai vu « l’Esprit du monde », non pas sur un cheval, mais sur un nuage radioactif : il avait le visage d’Anne Lauvergeon, Charlotte Nordmann et Jérôme Vidal dénoncent avec vigueur la fausse « banalité » du nucléaire, qui fait que « nous vaquons avec une tranquillité apparente à nos occupations alors que nous côtoyons à chaque instant la possibilité du désastre. » Condamnant la « corruption systématique du langage » à laquelle s’adonne le lobby nucléaire lorsqu’il vante une énergie « propre » ou encore « recyclable », Charlotte Nordmann et Jérôme Vidal appellent à « penser et agir dans l’horizon de la catastrophe ». De fait, soulignent-ils, « le drame que nous vivons aujourd’hui, et qui suspend toute action, toute réelle mesure de la situation et de ce qu’elle exige de nous, c’est que notre savoir – et cela vaut aussi bien pour les dangers du nucléaire que pour les conséquences du réchauffement climatique – ne parvient pas à toucher en profondeur, à modifier vraiment, les croyances qui nous font agir. » Or il est vital pour tous de prendre conscience que le nucléaire, loin d’être une “solution” face au réchauffement climatique, « est l’incarnation par excellence de ces dispositifs matériels [...] qui nous dépouillent de notre puissance d’agir et de toute maîtrise collective sur nos vies. »

Suit un très long entretien entre Bernard Laponche et Charlotte Nordmann, intitulé « Entre silence et mensonge. Le nucléaire, de la raison d’état au recyclage “écologique” » (version intégrale - pour une sélection d’extraits voir plus bas sur cette page). Après avoir exposé de façon détaillé le caractère irréductible du lien entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire, Bernard Laponche développe les « trois types de risques lourds » de l’énergie nucléaire : la menace toujours présente d’un accident grave, la question pour l’heure insoluble des déchets, et, enfin, le problème crucial de la prolifération. Au regard de ces risques, mais aussi du faible rendement énergétique de la filière et de son coût réel finalement élevé, le choix historique de développer fortement le nucléaire en France et le refus actuel de reconsidérer ce choix semblent difficilement compréhensibles. C’est pourquoi Bernard Laponche en vient dans la seconde partie de l’entretien aux conditions institutionnelles et politiques qui ont conduit à cette impasse. Il relève d’abord que « c’est la centralisation du pouvoir d’État qui a empêché toute intervention des citoyens dans le débat énergétique », « les grands choix technologiques étant le fait d’une caste restreinte au sein de l’État ». Or la nature même du risque nucléaire fait de son acceptation « une décision fondamentalement politique, qui doit être prise par un processus démocratique ». Mais qu’il émargent à EDF, à Areva ou au CEA, ou qu’ils soient membres de la haute administration ou de l’élite politique, les représentants du système nucléaire « considèrent le débat public comme un fardeau insupportable, comme quelque chose qu’il faut éviter à tout prix. » Le problème du nucléaire est donc double, à la fois technico-scientifique et démocratique. Comme le résume Bernard Laponche, « il y a le problème du nucléaire lui-même, de ses risques, et il y a le problème des gens qui s’en occupent. »

À signaler également la présence de nombreux encadrés (« Tchernobyl-sur-Seine, une impossibilité ? » / « Enfouir les déchets : une fuite en avant » / « Le nucléaire, arme de destruction massive du réchauffement climatique ? » / « Pouvons-nous nous passer du nucléaire ? ») ainsi qu’une abondante sélection de références bibliographiques et liens internet.

Global Chance

(haut de page)



Entre silence et mensonge. Le nucléaire, de la raison d’état au recyclage « écologique »

Bernard Laponche
Entretien avec Charlotte Nordmann, extraits (version intégrale : ici)

Lorsqu’on parle du nucléaire, le problème est de savoir par quoi commencer. Dans le tissu de mensonges qui servent à justifier l’emploi de cette technologie, lequel dissiper en premier ? Parmi tous les dangers extrêmes dont il est porteur (risque d’accident, déchets dont on ne sait que faire, prolifération), par lequel commencer ? La question – à l’heure où une nouvelle stratégie se met en place, qui espère le faire apparaître comme un remède « écologique » au réchauffement climatique – est dès lors de comprendre comment il a pu nous être autoritairement imposé.

Pour commencer, quel est le principe physique au fondement de l’énergie nucléaire ?

Il est important en effet de comprendre le principe de fonctionnement d’une centrale nucléaire et aussi de connaître l’historique de l’industrie nucléaire.
L’utilisation de l’énergie nucléaire est basée sur deux phénomènes physiques : la fission et la réaction en chaîne. [...]

[...]
Ces découvertes sont relativement récentes : le neutron a été découvert en 1938, la fission et la possibilité de réaction en chaîne un peu après. C’était à la veille de la seconde guerre mondiale et leur première application allait être « la bombe atomique ». Et pour cela on a développé, dans le gigantesque Projet Manhattan aux États-Unis, les technologies de l’enrichissement de l’uranium afin de produire de l’uranium 235, ainsi que les premiers réacteurs nucléaires et le retraitement des combustibles irradiés pour produire du plutonium.

Quel est l’intérêt de l’enrichissement ?

Plus la proportion d’uranium 235 est élevée dans un volume donné, plus vous pouvez produire de fissions et plus la réaction en chaîne sera rapide. [...]
L’autre façon de fabriquer un explosif militaire est de produire du plutonium 239. Pour cela, on a utilisé des « réacteurs nucléaires ». [...]
Il y a eu deux bombes lancées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945 : l’une était à l’uranium très enrichi et l’autre au plutonium. [...]

[...]

Mais qu’en est-t-il des centrales nucléaires qui produisent de l’électricité ?

Déjà, avant la guerre, des scientifiques avaient pensé qu’il pourrait être intéressant d’utiliser la chaleur produite par la fission. En effet, si on récupère cette chaleur pour faire chauffer de l’eau et produire de la vapeur, on peut faire tourner des turbines et produire de l’électricité. [...]
[...] Cette « rédemption » de l’atome par son utilisation civile [ne doit pas faire oublier] que toutes ces technologies ont d’abord été développées pour des besoins militaires [...].

[...]

D’après vous, cette origine militaire du nucléaire civil a vraiment des conséquences déterminantes ?

Sans aucun doute, et sur plusieurs plans. [...]
Il n’est pas possible de comprendre le développement du nucléaire civil si l’on ne considère pas que, dans la plupart des pays et en particulier en France, il est solidaire de celui du nucléaire militaire. [...]

[...]
[Mais] Les techniques développées pour l’utilisation [militaire] de l’énergie nucléaire [...] sont bien trop complexes, et bien trop dangereuses, pour cet objectif banal qu’est la production d’électricité. D’une certaine façon, c’est un peu comme si on avait développé le moteur à explosion en utilisant la poudre à canon. Cela aurait probablement marché, mais avec quelques risques.

Mais quels sont les risques, justement ?

Il y a trois types de risques lourds. Le premier, c’est le risque d’accident grave, qui peut intervenir à la fois dans une centrale nucléaire et dans les industries du combustible. [...]

[...]

Tchernobyl a été un moment de prise de conscience de ce qu’était un accident nucléaire, mais il y a aussi eu l’idée, comme l’accident avait eu lieu en URSS, que c’était une situation tout à fait particulière, due à la fois au système de pouvoir et à la vétusté des installations nucléaires.

[...] Le nucléaire soviétique avait, avant l’accident, une très bonne réputation auprès des milieux nucléaires occidentaux. D’ailleurs, ce n’est pas le seul accident majeur qui soit survenu : il y a aussi eu Three Mile Island, qui a eu lieu en 1979 aux États-Unis. À la suite de défaillances techniques et d’erreurs humaines, le cœur du réacteur a fondu. On s’est trouvé à la limite de la catastrophe [...].

[...]

[...] Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a eu, en France même, suffisamment de défaillances [...] pour que l’on puisse parfaitement imaginer l’occurence d’un accident grave. [...]

[...]

Plusieurs fois (et il y a plusieurs exemples dans d’autres pays), on est passé à côté de l’accident grave d’un cheveu, sans qu’on sache trop pourquoi - et pourtant cette possibilité de l’accident n’est jamais réellement prise en compte, aucun plan d’urgence sérieux n’étant par exemple élaboré. [...]

[...]

Il faut d’ailleurs noter que l’AIEA (l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique) a toujours cherché à masquer l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl [...].

[...]

Tchernobyl a aussi montré que la première réaction des autorités nationales et internationales est toujours de minimiser l’accident et ses conséquences, ce qui implique le fait que les mesures de protection nécessaires ne sont pas prises à temps.

Mais le risque d’accident n’est pas le seul risque lié à l’industrie nucléaire, il y a aussi le problème des déchets ?

C’est le deuxième type de risque [avec deux approches : le stockage en l’état et le retraitement] [...]

[...]

[...] le retraitement n’élimine absolument pas les déchets. On les sépare, on les trie, mais on ne s’en débarrasse pas. Pour l’instant, on n’a aucune solution.

[...]

[...] En France même, EDF se pose sérieusement - derrière le discours officiel - la question de l’abandon du retraitement qui lui coûte cher et ne résout pas ses problèmes de déchets.
En fait, la solution envisagée depuis le début par les développeurs du nucléaire est de « faire disparaître » les déchets, en les enfouissant à grande profondeur. Mais une telle décision pose des problèmes majeurs concernant des déchets à vie longue, qui seront encore radioactifs pendant des siècles, et jusqu’à des dizaines de millénaires.

[...]

Il y a aussi le problème de la prolifération.

C’est le troisième risque majeur. [...] les techniques d’enrichissement de l’uranium ou de production du plutonium par retraitement sont les mêmes qu’il s’agisse de produire des matériaux fissiles à des fins militaires ou civiles. [...]

[...]

Ce sont ces difficultés qui expliquent que, à part en France, le nucléaire ne soit pas tellement développé dans le monde ?

Oui. Au début, dans les années 50, on pensait qu’on allait produire de l’électricité tellement bon marché que ce ne serait pas la peine de mettre des compteurs... Il y avait une expression pour dire ça : « too cheap to meter » [...]. [Mais la réalité économique est toute autre.]
C’est pour cela que le nucléaire a finalement été très peu développé, alors qu’il n’y a pas d’autre source d’énergie pour laquelle les États aient consacré autant de moyens, prenant en charge la recherche et développement, la question des déchets, toute la question du contrôle et même la garantie en cas d’accidents graves. Il faut bien voir que cette industrie ne s’est jamais développée dans des conditions de marché, mais toujours par une volonté politique et, dans beaucoup de pays, par la volonté politique de détenir l’arme nucléaire.

[...]

[...] Le nucléaire ne représente [...] actuellement pas grand chose, au niveau mondial. Donc si l’on décidait d’abandonner le nucléaire, ce serait un problème, mais certainement pas une catastrophe. Certes, cela serait compliqué pour la France, dont la consommation d’électricité repose à pratiquement 70% sur le nucléaire [...] [mais] même pour la France, la sortie du nucléaire à la fin de vie technique des centrales nucléaires actuelles est parfaitement possible, et peut même être à terme économiquement favorable [...].

[...]

Mais la France s’est construit une telle dépendance au nucléaire qu’effectivement l’idée d’arrêter semble...

C’est pour ça qu’en France il est considéré comme indécent, voire inacceptable, de critiquer le nucléaire. Dans la plupart des autres pays, on peut en parler, le nucléaire est considéré comme un moyen de production d’électricité dont on peut discuter, dont on peut examiner les mérites et les inconvénients.
Le raisonnement qui est tenu en France depuis quarante ans, c’est que tous les autres pays sont des imbéciles, que nous sommes les seuls à avoir raison et qu’un beau jour tout le monde va faire comme nous. Donc on continue à faire, imperturbablement, un EPR, deux EPR, etc., malgré les coûts, malgré les dangers... [...]

[...]
[Et ce alors que la France est en situation de surcapacité structurelle en termes de production électrique. Résultat, exprimé par] cette déclaration d’un ministre belge : « Si les français sont assez idiots pour fabriquer du nucléaire, pour garder tous les problèmes chez eux et nous vendre de l’électricité, on ne voit pas pourquoi on s’en priverait ! »

[...] Mais alors, comment expliquer ce choix du nucléaire en France ? Comment se fait-il que les problèmes qui ont entravé le développement du nucléaire au niveau mondial n’aient pas joué de la même façon en France ?

En France, c’est la centralisation du pouvoir d’État qui a empêché toute intervention des citoyens dans le débat énergétique. [...] les grands choix technologiques étant le fait d’une caste restreinte au sein de l’État [...]
Le nucléaire a été transformé en domaine réservé de la « raison d’État », de sorte que la moindre critique est considérée comme une attaque contre les intérêts de la nation. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’information dispensée par les instances officielles soit restée extrêmement indigente et que toute expertise indépendante ait été muselée [...]

[...]
[Or la question de l’acceptation du risque nucléaire] est une décision fondamentalement politique, qui doit être prise par un processus démocratique. Il faudrait qu’on dise : voilà quels sont les risques, est-ce que vous les acceptez ou pas ? Il est probable que la plupart des gens ne les accepteraient pas. Mais à partir du moment où les risques sont masqués, cachés, niés...

[...]
Ce système nucléaire - je dis ce système parce que c’est bien plus qu’un lobby - est extrêmement puissant, avec EDF, Areva, le CEA. Et parce qu’il est très puissant, plus précisément, au niveau de l’État, les politiques - à part les Verts et quelques autres - préfèrent ne pas s’en mêler et répètent qu’il n’y a pas de risque [...] alors que, très souvent, leur ignorance sur le sujet est proprement sidérante. [...]
Tous ces gens-là, tant la haute administration que les politiques, considèrent le débat public comme un fardeau insupportable, comme quelque chose qu’il faut éviter à tout prix. [...]

[...]

[Au final,] il y a le problème du nucléaire lui-même, de ses risques, et il y a le problème des gens qui s’en occupent. Cette population des dirigeants du nucléaire m’effraye à un point... Cette attitude de mépris extrême pour tout ce qui est en dehors de leur cercle, cette façon de décider de choix cruciaux hors de tout processus démocratique... Cette espèce de cynisme et d’arrogance, alors qu’il s’agit de faire de l’électricité... Non, je n’ai aucune confiance, aucune.

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Les auteurs

Charlotte Nordmann enseigne la philosophie. Elle est l’auteure de Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie et de La Fabrique de l’impuissance 2. L’école, entre domination et émancipation et a dirigé l’ouvrage Le Foulard islamique en questions. Elle est membre de l’équipe éditoriale de la RiLi.

Jérôme Vidal est traducteur, éditeur et fondateur d’éditions Amsterdam. Il a publié Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique et La Fabrique de l’impuissance. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire.

Bernard Laponche, polytechnicien, a été ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique jusqu’au milieu des années 1970. Il est aujourd’hui consultant international en politiques et maîtrise de l’énergie, et a été conseiller pour l’énergie et la sûreté nucléaire auprès de la Ministre de l’environnement Dominique Voynet en 1998-1999. Il est notamment l’auteur de Maîtriser la consommation d’énergie.

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