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J’ai vu « l’Esprit du monde », non pas sur un cheval, mais sur un nuage radioactif (...)

« Nous vaquons avec une tranquillité apparente à nos occupations alors que nous côtoyons à chaque instant la possibilité du désastre » : à l’heure où le Japon est engagé dans une course contre la montre face à une série d’accidents nucléaires majeurs, la catastrophe qui menace nous rappelle cette réalité occultée par la banalisation inacceptable de « la folie nucléaire ».

La rédaction de global-chance.org, lundi 14 mars 2011


J’ai vu « l’Esprit du monde », non pas sur un cheval, mais sur un nuage radioactif :
il avait le visage d’Anne Lauvergeon
 [1] (à la veille du sommet de l’ONU sur les changements climatiques)
Jérôme Vidal et Charlotte Nordmann
Revue internationale des Livres et des idées, numéro 14, novembre-décembre 2009

Il est probable que la “folie nucléaire” ne connaîtra de terme qu’après un accident majeur, tel que nous n’en avons jamais connu, de nature à engendrer une indignation collective si importante que la puissance du complexe militaro-industriel nucléaire s’en trouvera défaite.

Ici, « majeur » n’est pas d’abord à entendre d’un point de vue matériel, du point de vue de l’ampleur « objective » de la catastrophe : quantité de particules radioactives diffusées, étendue des zones contaminées, nombre de morts et d’irradiés. Tchernobyl suffirait sinon amplement à arrêter la rotation de la planète atomique.

Non, ici, l’adjectif « majeur » renvoie aux cadres de notre perception et à notre système de valeurs, tels qu’ils se manifestent à travers nos actes en tant que collectivité. À l’évidence, la réalité de Tchernobyl ne pèse pas lourd selon ces cadres et ce système. Il y a des morts qui ne comptent pas, et que l’on refuse d’ailleurs de compter.

Il faudra, pour que, comme société, nous prenions toute la mesure de la démesure du nucléaire, que périssent, ou se sentent directement menacés, au moins par identification, un nombre suffisant de « bourgeois » – appelons-les ainsi –, autrement dit d’humains dont la vie compte dans l’ordre international actuel.

Il faudra que cesse la « banalité » du nucléaire : banalité qui s’impose en dépit du savoir de son extrême dangerosité ; banalité qui n’est pas sans rapport avec « la banalité du mal » dont Hannah Arendt voyait l’incarnation en la personne d’Adolf Eichmann [2] ; banalité qui permet à tous les marchands de nucléaire de vendre leurs mensonges et leurs produits de mort avec la jouissance manifeste qu’éprouvent les charlatans quand ils parviennent à placer leur camelote [3] ; banalité grâce à laquelle nous vaquons avec une tranquillité apparente à nos occupations alors que nous côtoyons à chaque instant la possibilité du désastre.

Tchernobyl contre le réchauffement climatique ?

Nous vivons de ce point de vue une conjoncture singulière. Jusqu’à récemment, les accidents de Three Mile Island (USA, 1979) et de Tchernobyl (URSS, 1986) avaient produit, au niveau mondial, un certain consensus, bien que précaire et relatif, sur la dangerosité du nucléaire. La prise de conscience tant de ses dangers que de ses coûts avait alors conduit à son recul global ; mais, aujourd’hui, un retournement semble en passe de s’opérer : la menace d’une autre catastrophe, celle du réchauffement climatique, vient donner un regain de force inespéré aux entreprises de banalisation du nucléaire.

Face aux premiers signes des conséquences catastrophiques du réchauffement climatique, et face à l’imminence de l’épuisement des ressources pétrolières, les promoteurs du nucléaire organisent l’offensive : il s’agit de faire apparaître le nucléaire comme une issue, voire – aussi stupéfiant que ce soit – comme une planche de salut [4]. Pour ce faire, ils se livrent, à une corruption systématique du langage, déclarant le nucléaire énergie « propre », ou encore « recyclable », allant même jusqu’à prétendre oeuvrer pour « un monde plus sûr » par la diffusion de la technologie nucléaire dans le monde [5].

Disons les choses nettement : ceux qui tiennent aujourd’hui ce discours– d’Anne Lauvergeon à Nicolas Sarkozy, autoproclamé premier représentant de commerce d’Areva –, ceux qui affirment, avec tout le poids de leur autorité et de l’« expertise » dont ils sont supposés porteurs, qu’il n’y a aucune alternative-, tous ceux-là, qui n’hésitent pas à masquer les dangers du nucléaire ou à les nier purement et simplement, sont coupables de mise en danger de la vie d’autrui, sont coupables de mise en péril de la société elle-même.

Mais les bonimenteurs de l’atome ne sont pas seuls en cause. Comment, par exemple, le président de la région Île-de-France, Jean-Paul Huchon, comment le maire de Paris, Bertrand Delanoë, peuvent-ils accepter la menace que fait peser l’existence d’une centrale à 80km en amont de Paris ? Comment ne pas les déclarer coupables de ne pas prémunir de ce danger les populations dont et devant lesquelles ils sont responsables, en réclamant la fermeture de la centrale de Nogent-sur-Seine, alors qu’ils savent pertinemment qu’en cas d’accident l’évacuation d’une région aussi densément peuplée ne pourrait pas être assurée ? Comment les maires de toutes les communes de France, étant donné l’essaimage de centrales nucléaires sur l’ensemble du territoire, peuvent-ils accepter la mise en danger permanente de leurs administrés ?

De cela, aucun d’entre eux ne s’estime sans doute responsable, pas plus, probablement, que les ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), pas plus que les dirigeants d’EDF, pas plus que les maires des communes des environs de La Hague lorsqu’ils acceptent les « cadeaux » de l’industrie nucléaire. Dans cette chaîne de responsabilité, il est aisé pour chacun de se décharger de sa propre responsabilité en la rejetant sur les autres, de diluer toute responsabilité en invoquant la multiplicité des personnes impliquées, au point qu’ils seraient sincèrement choqués qu’on les estime personnellement responsables, et coupables, tant il est évident que « tout cela » ne dépend pas simplement d’eux.

Penser et agir dans l’horizon de la catastrophe

Pour qu’agir devienne une nécessité, pour qu’il soit possible de lever l’interdit d’agir et de penser qui pèse sur nous, pour qu’il soit possible de construire autre chose que ce qui nous est présenté comme une nécessité inéluctable, voire comme un bien désirable, peut-être faut-il que l’horizon de la catastrophe devienne pour nous présent, que nous en éprouvions la présence actuelle. N’a-t-on pas fortement argumenté en faveur de l’idée selon laquelle c’est seulement à partir du moment où l’on considère la catastrophe comme inévitable, parce qu’on la voit déjà à l’oeuvre actuellement, qu’il devient possible d’agir pour l’empêcher, ou du moins pour en faire reculer l’horizon [6] ?

Le drame que nous vivons aujourd’hui, et qui suspend toute action, toute réelle mesure de la situation et de ce qu’elle exige de nous, c’est que notre savoir – et cela vaut aussi bien pour les dangers du nucléaire que pour les conséquences du réchauffement climatique – ne parvient pas à toucher en profondeur, à modifier vraiment, les croyances qui nous font agir. Ce que nous savons, nous ne parvenons pas à le croire. La catastrophe a ceci de terrible qu’elle nous reste le plus souvent invisible, parce qu’elle est pour nous proprement inimaginable, alors même qu’elle peut nous sembler – mais sans que cette pensée parvienne à prendre vraiment corps – inévitable.

Günther Anders dénonçait déjà, au lendemain des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, et du judéocide nazi, ce décalage radical entre ce que le développement de la technique nous rend aujourd’hui capables de produire, entre ce que nous produisons en effet, et ce que nous sommes capables d’imaginer [7].

Tant que les catastrophes que nous produisons ne pénétreront pas notre imagination – tant qu’elles nous apparaîtront comme des événements extraordinaires, ponctuels, et non comme le prolongement et l’expression de processus déjà en cours –, il nous sera impossible d’agir pour les prévenir.

Le nucléaire qui, de par sa lourdeur (tant technique qu’économique), ne peut être géré que de façon centralisée et autoritaire, et qui, du fait de son extrême dangerosité, exige l’imposition du secret et la mise en oeuvre d’un contrôle omniprésent, est l’incarnation par excellence de ces dispositifs matériels qui produisent notre « dépossession » – qui nous dépouillent de notre puissance d’agir et de toute maîtrise collective sur nos vies. L’efficacité de tels dispositifs tient à ce qu’ils nous portent à croire, de surcroît, que nous dépendons entièrement d’eux, que nous ne serions rien sans eux.

Si le présent de la catastrophe nucléaire n’est pas l’occasion d’une réappropriation collective de ces questions directement politiques, accaparées jusqu’ici par des « experts » et des marchands, elle est vouée à renforcer encore ces dispositifs de pouvoir et de contrôle qui nous dépossèdent chaque jour un peu plus de la maîtrise de notre propre vie.

Pour qu’il en aille autrement, il faudrait que la peur diffuse et omniprésente d’une catastrophe possible et à venir, dont certains entendent bien qu’elle serve à nous asservir plus complètement, cède la place à un effort pour penser la catastrophe en cours, ainsi qu’au désir d’une « interruption politique [8] », d’une rupture d’un autre ordre, non plus subie, mais collectivement désirée et nourrie.

La véritable catastrophe serait que nous en soyons venus à croire une telle rupture impossible, que nous nous montrions incapables de la pratiquer – à moins d’un désastre.



Charlotte Nordmann est l’auteure de Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie ; de La Fabrique de l’impuissance 2. L’école, entre domination et émancipation ; et a dirigé l’ouvrage Le Foulard islamique en questions.

Jérôme Vidal est traducteur, éditeur et fondateur d’éditions Amsterdam. Il a publié Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique et La Fabrique de l’impuissance. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire.

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Notes

[1Comme le rappelle Michael Löwy dans la présente livraison de la RiLi (p.52) : « J’ai vu l’Esprit du monde monté sur un cheval » est une proposition formulée, non sans grandiloquence, mais avec le plus grand sérieux, par Hegel à propos de Napoléon à Iéna, censé incarner la réalisation nécessaire de la Raison dans l’histoire ; « « J’ai vu l’Esprit du monde », non pas à cheval, mais sur les ailes d’une fusée [militaire] et sans tête, et c’est là en même temps une réfutation de la philosophie de l’histoire de Hegel » est la reformulation radicale qu’en a proposé Theodor Adorno, près de cent cinquante ans plus tard, au lendemain de la seconde guerre mondiale. (Anne Lauvergeon, présidente du directoire d’Areva, est le visage et la « marraine » du nucléaire français.)

[2Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal [1963], trad. A. Guérin, révisée par M. Leibovici, présentation par M.-I. Brudny-de Launay, Paris, Gallimard, 2002.

[3Nous pensons ici au sourire obscène qu’arborent immanquablement Anne Lauvergeon et les autres porte-parole de l’industrie nucléaire.

[4C’est l’objet du livre d’Anne Lauvergeon, La Troisième Révolution énergétique, Paris, Plon, 2008.

[5Citons, par exemple, cette déclaration de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, affirmant que « les demandes de pays qui souhaitent bénéficier de cette énergie propre et peu coûteuse sont légitimes », et en appelant à « une nouvelle ère […] nucléaire, synonyme de sécurité collective et de prospérité partagée » (Les Échos, 29 avril 2008).

[6C’est la thèse développée par Jean-Pierre Dupuy, notamment dans Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil, 2002.

[7Voir notamment La Menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique, trad. C. David, Monaco-Paris, Le Rocher, 2006.

[8On se reportera, pour une discussion plus approfondie des usages du « catastrophisme », à l’article d’Yves Citton publié dans la RiLi n°9 (janv.-fév. 2009) et intitulé « La passion des catastrophes », article dans lequel il évoque et rend compte de divers ouvrages, dont Pour un catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy (op. cit.), Biopolitique des catastrophes de Frédéric Neyrat (Paris, MF, 2008) et Administration du désastre et soumission durable de René Riesel et Jaime Semprun (Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2008).

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