UNE EXPERTISE INDÉPENDANTE
DANS LE DÉBAT SUR
LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

À LA UNE
GLOBAL-CHANCE

Gaz de schiste : creuse, Marcel, creuse et tant pis si ça chauffe !

L’engouement pour les gaz de schiste affiché par le Medef, l’Office parlementaire des choix scientifiques et techniques et une partie des partis politiques français repose sur les récits des « succès » rencontrés dans ce secteur aux États-Unis ces dernières années. Mais une analyse plus réaliste met en relief l’extrême fragilité du modèle physique et économique sur lequel repose cette « révolution », qui implique, année après année, une accélération constante d’investissements très importants, avec une rentabilité rapidement décroissante pour les investisseurs et un risque de fluctuation brutale de la production pour les pays qui s’y lancent... L’intérêt d’une exploitation des gaz de schiste est d’autant plus contestable que des études récentes mettent en cause son impact climatique : l’exploitation des gaz de schiste se traduit en effet par d’inévitables fuites de méthane, dont le pouvoir de réchauffement global est 75 fois supérieur à celui du CO2 à un horizon de 20 ans, jugé crucial par les scientifiques du GIEC...


Page publiée en ligne le mercredi 12 juin 2013
Dernière mise à jour : 29 juillet 2013 à 09:37

Sur cette page :
Creuse, Marcel, creuse et tant pis si ça chauffe ! (Benjamin Dessus)
La question des gaz de schiste... en vidéo (par Benjamin Dessus)
À voir également sur le site de global chance (autres publications)

CREUSE, MARCEL, CREUSE, ET TANT PIS SI ÇA CHAUFFE

Benjamin Dessus, Le Club Mediapart, lundi 10 juin 2013

L’engouement qu’affichent en France le Medef, l’Office parlementaire des choix scientifiques et techniques, une partie des partis politiques et les gouvernements de plusieurs pays européens repose sur les récits du succès de la ruée sur les gaz et le pétrole de roche mère (qu’on appelle improprement gaz et huile de schiste) qui s’est produite ces dernières années aux États-Unis. En moins de dix ans en effet, la production de gaz de schiste a atteint plus de 250 milliards de m3 par an et représentait en 2012 30% de la production de gaz naturel du pays. Même chose, avec un léger retard, pour les huiles de schiste, avec une production qui est passée que quelques milliers de barils par an en 2000 à 500 millions de barils en 2012.

Cette flambée de la production s’est accompagnée d’une chute vertigineuse du prix du gaz d’un facteur 2,5 en quelques années sur le marché américain.

Cette ruée s’explique par la mise au point d’une technique qui associe celle des forages horizontaux déjà développée dans l’industrie pétrolière à celle de la fracturation hydraulique dans laquelle l’injection d’eau sous pression dans le forage permet de fissurer la roche qui contient du gaz et de l’extraire.

Cette opération ne se fait évidemment pas sans dégâts : mitage des paysages, consommation d’eau, pollution des nappes phréatiques, etc.


Encadré : Les chiffres

• 2 à 4 puits /km2, 1,5 à 2 hectares pendant le forage et 0,4 à 1,2 hectares en phase d’exploitation, 4 à 10% du territoire occupé pendant le forage, 2 à 4% pendant l’exploitation.

• 15 000 à 20 000 m3 d’eau (300 camions de 50t) par puits pour la fracturation dont la moitié reste dans le sol et risque de migrer et l’autre moitié doit être stockée dans un bassin de taille olympique et dépolluée.

• 150 t de produits chimiques, 1200 tonnes de sable, 150 tonnes d’acier définitivement perdus…


Mais qu’importe, en temps de crise, tout est bon pour relancer l’emploi, booster la compétitivité de l’industrie lourde et réduire la facture énergétique du pays… Et si dégâts il doit y avoir, la marge dégagée par les producteurs est là pour dédommager les riverains !

L’AIE, enthousiaste, n’hésite pas à prédire pour les États-Unis le retour à l’âge d’or énergétique des trente glorieuses dans vingt ans, par prolongation de l’exponentielle qu’ils chevauchent allègrement depuis dix ans. En 2040, la production de gaz de schiste ferait plus que doubler à plus de 500 milliards de m3/ an et représenterait 50% de la production américaine de gaz.

Ce conte de fée fait évidemment des émules jusque chez nous, alors que le gouvernement actuel interdit tout recours à la fracturation hydraulique. Pourquoi nous refuser cette aubaine probable puisque les premières estimations des ressources dont nous disposerions, en particulier de gaz de schiste, pourraient dépasser le chiffre astronomique de 5 000 milliards de m3 (4 200 Mtep), une quinzaine d’années de notre consommation d’énergie, toutes ressources confondues, une centaine d’années de notre consommation actuelle de gaz ? Indépendance énergétique, réduction de notre déficit, compétitivité de notre industrie, création massive d’emplois, pouvoir d’achat des ménages, autant d’arguments choc assénés aux retardataires passéistes qui ne manifestent pas assez d’enthousiasme pour cette nouvelle révolution industrielle.

Christian Bataille, l’auteur du rapport de l’OPECST, leur décrit en détail la recette bio qu’utilisent les foreurs pour concocter leur bouillie de fracturation. Et puis leur dit-on, même si vous persistez à croire à la nécessité d’une transition énergétique à court terme pour des raisons climatiques vers des énergies moins ou non carbonées, vous savez bien que pendant encore vingt ou trente ou trente ans, nous aurons besoin de gaz naturel pour boucler notre bilan, d’autant qu’il est beaucoup moins dangereux que le charbon en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Alors, si l’on doit consommer du gaz, autant le produire chez nous !

Condamnés à pédaler toujours plus vite ?

Certains signaux annonciateurs devraient nous faire réfléchir.

On apprend d’abord que depuis 2012 aucun nouveau puits de gaz de schiste n’a été creusé aux États-Unis. Le prix du marché du gaz aux États-Unis, qui est tombé autour de 3 dollars le mmBtu (1) du fait de la surproduction de gaz, ne permet plus de rentabiliser l’investissement des forages. Le prix d’équilibre se situerait actuellement plutôt vers 7 à 8 dollars/mmBtu. Les foreurs se sont donc brutalement reportés vers les forages d’huile de schiste, bien plus rentables, car le prix du pétrole reste élevé. Et comme ces puits coproduisent généralement du gaz, le pétrole subventionne le gaz ainsi bradé.

On commence aussi à prendre conscience d’une caractéristique très particulière de ces ressources qui était passée largement inaperçue dans l’euphorie générale : les puits de gaz et huile de schiste ont une durée de vie très limitée, de 5 à 6 ans, et leur productivité souvent forte les premiers mois décroît très vite au fil des mois. Les puits de gaz ou de pétrole conventionnel au contraire ont des durées de vie de 30 à 50 ans et produisent sans faiblir à leur débit nominal pendant des dizaines d’années. En France par exemple, les 32 puits de Lacq ouverts dans les années 50 ont produit sans faiblir pendant plus de 50 ans.


Source : David Hughes

Conséquence immédiate : pour maintenir la production à son niveau il faut continuer à creuser à un rythme élevé, sans quoi, en quelques années à peine, la production s’effondre. David Hughues (2), en analysant de près chacun des grands champs de gaz de schiste des États-Unis, a ainsi pu estimer le nombre de forages qui seraient indispensables pour maintenir en 2013 la production de gaz de 2012. Il montre qu’il faudrait réaliser plus de 7600 forages nouveaux dans les différents champs en cours d’exploitation, pour une somme qu’il estime à 41 milliards de dollars. On peut juger de la fragilité de la situation quand on sait que le chiffre d’affaires de la production de ce même ensemble de puits en 2012 s’est limité à 32 milliards de dollars.

Plus inquiétante encore, la décroissance rapide de la productivité moyenne des nouveaux forages par rapport aux premiers forages et cela quelque soit le champ concerné : alors que la productivité moyenne des puits du champ de Haynesville, le plus productif des États-Unis, atteignait 230 000 m3 par jour, celle des puits creusés en 2012 n’est déjà plus que de 185 000 m3/jour (-20% en deux ans). Les meilleurs « spots » d’un champ de gaz une fois exploités, il faut donc non seulement maintenir un rythme élevé de forages mais encore l’accélérer significativement pour maintenir la production...

Ces quelques éléments mettent en relief l’extrême fragilité du modèle physique et économique sur lequel repose cette « révolution », puisqu’elle implique une accélération constante d’investissements très importants année après année, avec une rentabilité rapidement décroissante pour les investisseurs et un risque de fluctuation brutale de la production pour les pays qui s’y lancent.

Et la question climatique ?

Le dernier point que les thuriféraires des gaz de schiste tentent à tout prix de dissimuler est la question des émissions de gaz à effet de serre associée à la production de gaz de schiste.

De nombreuses études universitaires récentes montrent que la mise en exploitation des champs de gaz de roche mère aux États-Unis s’accompagne d’émissions atmosphériques de méthane nettement plus importantes que celles observées sur les puits conventionnels de gaz naturel. Des émissions de méthane de 3 à 6% ont été observées dans le Colorado (3) et même jusqu’à 9% dans l’Utah (4), alors que celles observées pour les champs gaziers traditionnels ne dépassent pas 1%.

Derrière ces chiffres apparemment bénins se cachent des conséquences négatives considérables pour le climat. Le méthane est en effet un gaz dont le pouvoir de réchauffement global est 25 fois plus élevé que celui du gaz carbonique à un horizon de 100 ans (en 2113 pour des émissions en 2013), mais 75 fois plus puissant à un horizon de 20 ans (en 2033 pour des émissions en 2013). Des fuites de quelques pour cent de méthane ont donc des conséquences majeures à court et moyen terme sur le climat dont l’évolution avant 2050 constitue aujourd’hui une préoccupation majeure. Il suffit en effet de fuites de 3 à 4% de méthane pour que celui–ci, au cours de l’ensemble de son cycle (production, transport, combustion), devienne aussi nocif pour le climat que le charbon à cet horizon.

C’est dans ce contexte physique, économique et environnemental très particulier qu’il faut situer le débat sur l’intérêt pour la France et plus généralement l’Europe de suivre l’exemple américain.

Au-delà des questions majeures d’environnement local non résolues, tout laisse à penser que même en cas de découvertes de gisements de bonne productivité, les coûts d’extraction seraient nettement supérieurs en France qu’aux États–Unis : législation très différente du sous sol, faiblesse de l’industrie de forage, densité de population quatre fois plus élevée, concurrence plus intense des usages du sol, fiscalité beaucoup moins favorable, autant d’éléments qui pèseront en France sur les coûts d’exploitation.

Et si néanmoins, par un coup de chance improbable, le gaz produit se révélait compétitif avec le gaz importé, resterait la question des fuites de méthane, qui, imputées à notre pays, viendraient gonfler les émissions que nous nous sommes engagées à réduire de 20% en 2020 et d’un facteur 4 en 2050. Pour une production de 20 Mtep en 2030 par exemple (la moitié de nos besoins actuels de gaz), les émissions associées aux fuites de méthane pourraient représenter 30 à 40% de l’ensemble des quotas d’émissions que nous sommes engagés à respecter en 2050 (90 Mt d’équivalent CO2).

La révolution des gaz de schiste qu’appellent Laurence Parisot et Christian Bataille serait-elle donc un simple dérivatif pour faire oublier la nécessité dans laquelle nous sommes d’engager enfin des politiques sérieuses de sobriété énergétique et de réduction drastique de nos consommations d’énergie fossile, en faisant croire aux Français que, si l’on suit leurs conseils, on va enfin raser gratis et sans danger pour la planète ?


Notes
(1) Cette unité employée par les gaziers, le million de british units, vaut 293 kWh. La combustion de 1000 m3 de gaz produit 35,68 mmBtu.
(2) David Hughes, Post carbon Institute, Drill, baby drill, can unconventionnal fuels usher in a new era of energy abundance ?, février 2013
(3) Hydrocarbon emissions characterisation in the Colorado frontrange, Journal of Geophysical Research, 2012
(4) Nature 493, janvier 2013

(haut de page)

LA QUESTION DES GAZ DE SCHISTE... EN VIDÉO

Par Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, président de Global Chance.

1ère partie : différence avec le gaz conventionnel

Première publication sur le net : mercredi 24 avril 2013

2nde partie : problèmes environnementaux

Première publication sur le net : lundi 29 avril 2013

Plus de vidéos ? Voir la page-portail Global Chance... en vidéo !

(haut de page)

À VOIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

(encadré = résumé au survol)

Gaz de schiste : le mirage gazier du Medef
Benjamin Dessus, Politis, n°1251, jeudi 2 mai 2013

Gaz de schiste : eldorado énergétique ou fuite en avant spéculative ?
Benjamin Dessus (entretien), France Culture, émission « Terre à Terre » du samedi 23 mars 2013

Construire une compétitivité sur le long terme, sans gaz de schiste
Hélène Gassin et Jean-Philippe Magnen, Mediapart, mardi 6 novembre 2012

Que penser de l’affaire des gaz de schiste (pdf, 400 Ko)
Benjamin Dessus (Global Chance), in :
Des questions qui fâchent : contribution au débat national sur la transition énergétique, Les Cahiers de Global Chance, n°33, mars 2013, 116 pages

Effet de serre : n’oublions pas le méthane ! (article + dossier)
Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Hervé Le Treut, La Recherche, numéro 417, mars 2008

(haut de page)

LES ESSENTIELS
réalisé par PixelsMill >