Futurs énergétiques 2050 : le grand écart entre la synthèse de RTE et la restitution médiatique immédiate

, par   Bertrand Château
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Futurs énergétiques 2050 : le grand écart entre la synthèse de RTE [1] et la restitution médiatique immédiate

Introduction

Les restitutions radiophoniques de la présentation des travaux de RTE à la presse le 25 Octobre contenaient, pour la plupart, deux contre-vérités fondamentales : a) la construction de nouveaux réacteurs EPR « est une obligation » pour atteindre la neutralité carbone, b) RTE « recommande » de construire ces nouveaux réacteurs EPR.

Cette restitution biaisée porte d’abord atteinte au sérieux, à l’esprit d’ouverture et à l’intégrité des travaux menés par RTE pour éclairer les grands choix concernant l’avenir du système électrique à 2050 visant à atteindre la neutralité carbone à cette date. Même si on peut être en désaccord sur tel ou tel point de méthode, ou sur tel ou tel choix d’hypothèse, force est de reconnaître que, dans sa conférence de presse et dans les documents publiés, RTE expose de façon claire et convaincante les termes de ces choix, et ne prend jamais position sur ce qui serait préférable de faire ou qu’il conviendrait de « recommander ».

Au-delà de la question spécifique de la construction de nouveaux EPR, l’étude menée par RTE aboutit à des résultats de première importance sur plusieurs sujets-clé de la neutralité carbone, mis en exergue dans le communiqué de presse et dans le rapport exécutif, mais curieusement absents des restitutions médiatiques.

Face à cette inquiétante partialité, et pour aider les citoyens à se faire une plus juste opinion du contenu et des résultats de cette étude prospective de RTE, Global Chance se propose de délivrer une exégèse des 18 points saillants du communiqué de presse publié par RTE, dans l’ordre où ils sont proposés.

Sur la consommation :

  • RTE : « Agir sur la consommation grâce à l’efficacité énergétique, voire la sobriété est indispensable pour atteindre les objectifs climatiques ».

GC : première conclusion de l’étude mise en avant par RTE, l’importance vitale de maîtriser la consommation, tant par les moyens techniques (efficacité énergétique), que par les moyens comportementaux (sobriété).

  • RTE : « La consommation d’énergie va baisser mais celle d’électricité va augmenter pour se substituer aux énergies fossiles »

GC : RTE reprend ici les conclusions de la SNBC (stratégie nationale bas carbone), à savoir que la consommation totale d’énergie devrait baisser de l’ordre de 50% d’ici 2050 si l’on veut atteindre la neutralité carbone, mais qu’en revanche celle d’électricité devrait augmenter. Si ces conclusions sont partagées très largement, l’ampleur de cette augmentation (de la consommation d’électricité) continue toutefois de faire débat, ce qui a amené RTE à explorer plusieurs variantes. On notera toutefois que les résultats présentés à ce stade par RTE sur les configurations des différents mix énergétiques associés aux 6 scénarios, ainsi que sur les coûts associés, sont tous appuyés sur la trajectoire de consommation électrique de référence de la SNBC, et seront nécessairement appelés à changer pour les autres trajectoires de consommation électrique.

  • RTE : « Accélérer la ré-industrialisation du pays, en électrifiant les procédés, augmente la consommation d’électricité mais réduit l’empreinte carbone de la France »

GC : Il existe aujourd’hui un large consensus sur deux points : la nécessité de réindustrialiser le pays, le fait qu’en moyenne les productions industrielles faites à l’étranger, surtout quand elles sont gourmandes en électricité, émettent plus de CO2 par unité de production qu’en France. En revanche, l’ampleur de l’impact de cette ré-industrialisation sur la consommation future d’électricité de l’industrie française et sur l’empreinte carbone de la France continue de faire débat, pour deux raisons : la nature des productions industrielles qui seront réinstallées en France, compte-tenu des énormes différences qu’on constate sur les intensités électriques (kWh / M€ de valeur ajoutée), l’évolution de mix électrique dans les autres pays producteurs. C’est également cette incertitude que RTE prend en compte dans ses variantes de consommation.

Sur la transformation du mix :

  • RTE : « Atteindre la neutralité carbone est impossible sans un développement significatif des énergies renouvelables »

GC : seconde conclusion majeure de l’étude de RTE, le caractère absolument incontournable d’un fort développement des renouvelables pour la production d’électricité si l’on veut atteindre la neutralité carbone. Ce n’est pas une option mais une nécessité absolue, et c’est vrai autant de l’éolien que du solaire.

  • RTE : « Se passer de nouveaux réacteurs nucléaires implique des rythmes de développement des énergies renouvelables plus rapides que ceux des pays européens les plus dynamiques »

GC : troisième conclusion majeure de l’étude de RTE, on peut se passer de construire de nouveaux réacteurs nucléaires, mais en contrepartie, il faut développer les renouvelables pour la production d’électricité à un rythme encore non expérimenté jusqu’à ce jour en Europe. Le choix reste donc ouvert, mais implique de forts enjeux industriels du côté des renouvelables. Rappelons néanmoins que cette conclusion repose une hypothèse de croissance de la consommation d’électricité à hauteur de 645 TWh en 2050, et qu’elle sera probablement fortement tempérée dans la variante de croissance plus faible de la consommation (555 TWh). La suite des travaux de RTE sur les variantes de consommation devrait éclairer ce point.

Sur l’économie :

  • RTE : « Construire de nouveaux réacteurs nucléaires est pertinent du point de vue économique, a fortiori quand cela permet de conserver un parc d’une quarantaine de GW en 2050 (nucléaire existant et nouveau nucléaire) »

GC : le constat de RTE s’appuie sur les données les plus récentes concernant le coût de production des différents équipements de production d’électricité. Si les coûts pour les renouvelables sont des coûts basés en grande partie sur des réalisations, ceux concernant les nouveaux réacteurs nucléaires (EPR notamment) sont des coûts « affichés », sans référence industrielle hormis l’EPR de Flamanville toujours pas opérationnel (et d’un coût 2 fois plus élevé selon la Cour des Comptes). Là encore, ce constat de RTE s’appuie sur la trajectoire centrale de consommation électrique. Il est à craindre qu’il soit fortement nuancé si la consommation électrique devait suivre la trajectoire de la variante basse. Il faut donc attendre la suite des travaux de RTE sur les variantes de consommation pour se prononcer définitivement sur ce point.

  • RTE : « Les énergies renouvelables électriques sont devenues des solutions compétitives. Cela est d’autant plus marqué dans le cas de grands parcs solaires et éoliens à terre et en mer ».

GC : autre conclusion majeure de l’étude RTE, la compétitivité générale des énergies renouvelables pour la production d’électricité.

  • RTE : « Les moyens de pilotage dont le système a besoin pour garantir la sécurité d’approvisionnement, sont très différents selon les scénarios. Il y a un intérêt économique à accroître le pilotage de la consommation, à développer des interconnexions et du stockage hydraulique, ainsi qu’à installer des batteries pour accompagner le solaire. Au-delà, le besoin de construire de nouvelles centrales thermiques assises sur des stocks de gaz décarbonés (dont l’hydrogène) est important si la relance du nucléaire est minimale et il devient massif – donc coûteux - si l’on tend vers 100% renouvelables ».

GC : ce résultat de RTE est important, mais doit être mis en perspective par rapport à deux déterminants des besoins de solutions de flexibilité, la consommation future d’électricité d’une part, le profil de déclassement du nucléaire existant de l’autre. Ce constat pose clairement la question de l’arbitrage entre maîtrise/pilotage de la demande d’électricité d’un côté, rythme d’investissement dans les solutions de flexibilité de l’autre. Un maintien de la consommation d’électricité à 555 TWh en 2050 avec une forte domination de renouvelables pourrait ainsi conduire à un coût global voisin de celui qu’a calculé RTE pour une consommation de 645 TWh avec une place importante du nucléaire. Il faut attendre les résultats complémentaires de RTE sur les variantes pour trancher sur ce point.

  • RTE : « Dans tous les scénarios, les réseaux électriques doivent être rapidement redimensionnés pour rendre possible la transition énergétique »

GC : ce constat de RTE est largement partagé. Pour autant, l’importance que prendront les sous-systèmes électriques décentralisés basés sur les renouvelables diffus sera susceptible de modérer le besoin de redimensionnement du réseau de transport d’électricité, et donc le coût associé. Et bien sûr, le besoin de redimensionnement sera déterminé en partie par la trajectoire de consommation (en volume et en structure), comme devrait le montrer la suite des travaux de RTE sur les variantes de consommation.

Sur la technologie :

  • RTE : « Créer un « système hydrogène bas-carbone » performant est un atout pour décarboner certains secteurs difficiles à électrifier, et une nécessité dans les scénarios à très fort développement en renouvelables pour stocker l’énergie »

GC : RTE insiste sur l’existence d’un lien spécifique entre hydrogène et fort développement des renouvelables, compte-tenu des besoins de flexibilité d’un système électrique très largement dominé par les renouvelables. Pour d’autres configurations du mix électrique, RTE considère la disponibilité d’hydrogène décarboné comme un atout pour les secteurs difficiles à électrifier, mais pas comme une nécessité.

  • RTE : « Les scénarios à très hautes parts d’énergies renouvelables, ou celui nécessitant la prolongation des réacteurs nucléaires existants au-delà de 60 ans, impliquent des paris technologiques lourds pour être au rendez-vous de la neutralité carbone en 2050 »

GC : les « paris technologiques lourds » qu’évoque RTE sont incontestables, mais ne s’arrêtent pas aux renouvelables et au nucléaire existant. Les problèmes de sûreté de certains réacteurs existants au-delà de 40 ans, l’EPR2, les SMR, en font également partie. Plus généralement, comme RTE l’a rappelé en introduction à la présentation de ses travaux, atteindre la neutralité carbone en 2050 est un immense défi, tant sur le plan technologique, qu’économique, organisationnel, comportemental et sociétal.

  • RTE : « La transformation du système électrique doit intégrer dès à présent les conséquences probables du changement climatique, notamment sur les ressources en eau, les vagues de chaleur ou les régimes de vent »

GC : il s’agit bien d’un point crucial, notamment pour les centrales thermoélectriques de toutes natures, nucléaires ou non, très vulnérables au changement climatique pour leur refroidissement et leurs rejets de chaleur et de vapeur d’eau dans l’environnement. Plus la puissance unitaire est importante (le cas de l’EPR, 1650 MW par exemple), plus le problème devient préoccupant.

Sur l’espace et l’environnement :

  • RTE : « Le développement des énergies renouvelables soulève un enjeu d’occupation de l’espace et de limitation des usages. Il peut s’intensifier sans exercer de pression excessive sur l’artificialisation des sols, mais doit se poursuivre dans chaque territoire en s’attachant à la préservation du cadre de vie »

GC : autre conclusion très importante de RTE, dans tous les cas de figure le développement des énergies renouvelables n’entraîne pas de problème majeur quant à l’artificialisation des sols, mais doit concerner tous les territoires en respectant la préservation du cadre de vie. Autrement dit, il n’y a pas de risque environnemental significatif eu égard à l’occupation des sols, mais une nécessité d’un accompagnement et d’une appropriation démocratique au niveau des territoires(sous-entendu en remplacement du discours « not in my backyard »).

  • RTE : « Même en intégrant le bilan carbone complet des infrastructures sur l’ensemble de leur cycle de vie, l’électricité en France restera très largement décarbonée et contribuera fortement à l’atteinte de la neutralité carbone en se substituant aux énergies fossiles »

GC : merci à RTE d’avoir mis ce point en avant ! Voilà qui devrait clore les polémiques stériles sur le coût en gaz à effet de serre des énergies renouvelables versus nucléaire sur leur cycle de vie.

  • RTE : « L’économie de la transition énergétique peut générer des tensions sur l’approvisionnement en ressources minérales, particulièrement pour certains métaux, qu’il sera nécessaire d’anticiper »

GC : il s’agit probablement là d’un des grands défis auxquels on pourrait avoir à faire face, et où les défis technologiques pourraient être importants. Le nouveau scénario de négaWATT, qui traite la question des besoins en matériaux impliqués par la transition énergétique (negaMAT) donne un premier éclairage approfondi de cette question.

Généraux :

  • RTE : « Pour 2050, le système électrique de la neutralité carbone peut être atteint à un coût maîtrisable pour la France »

GC : cette conclusion est essentielle pour la tenue d’un débat démocratique sain sur les options stratégiques pour faire face à la neutralité carbone. Il tord en effet le cou aux déclarations répétées de nombreux lobbyistes quant au coût soi-disant exorbitant d’un recours massif aux renouvelables. On pourrait rajouter, en anticipant un peu sur la suite des travaux de RTE sur les variantes de consommation, parce que c’est une évidence, que ce coût sera d’autant plus maîtrisé que l’on maîtrisera la consommation d’électricité.

  • RTE : « Pour 2030 : développer les énergies renouvelables matures le plus rapidement possible et prolonger les réacteurs nucléaires existants dans une logique de maximisation de la production bas-carbone augmente les chances d’atteindre la cible du nouveau paquet européen « -55% net »

GC :RTE aurait dû rajouter « sous réserve du respect des conditions de sureté quant à la prolongation des réacteurs nucléaires existants »…

  • RTE : « Quel que soit le scénario choisi, il y a urgence à se mobiliser »

GC : bien d’accord pour ce rappel nécessaire !

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