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Nucléaire d’abord, nucléaire toujours

Contre la perspective d’une fermeture définitive d’un certain nombre de réacteurs nucléaires, conséquence logique des dispositions de la loi sur la transition énergétique, le lobby nucléaire et ses relais gouvernementaux cherchent les arguments qui leur permettraient de justifier une sanctuarisation de la puissance du parc actuel. Dernier ballon d’essai en ce sens : EDF “respecterait” la loi grâce à une “simple” diminution du volume de production de ses centrales nucléaires, obtenue via une politique généralisée de modulation de puissance des réacteurs du parc. Mais cette stratégie, à supposer qu’elle soit réalisable sur le plan technique et sur le plan de la sûreté, serait source de surcoûts importants, que ce soit au niveau des investissements de grand carénage ou des coûts de production au MWh...


Page publiée en ligne le 10 juillet 2016

Sur cette page :
 Benjamin Dessus : Nucléaire d’abord, nucléaire toujours
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NUCLÉAIRE D’ABORD, NUCLÉAIRE TOUJOURS

Benjamin Dessus, AlterEcoPlus.fr, mardi 12 avril 2016

Ségolène Royal a annoncé le 6 avril dernier la mise en consultation de la partie « énergies renouvelables » du projet de Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). L’enjeu est de taille : planifier la montée en puissance des énergies renouvelables, qui doivent couvrir 40 % de la production d’électricité en 2030, organiser la baisse de la consommation des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) ainsi que la réduction à 50 % à l’horizon 2025 de la part de l’atome dans la production d’électricité, contre plus de 75 % aujourd’hui. Ce dernier point, le plus sensible, a été laissé en suspens avec la justification suivante : « Pour diminuer la part du nucléaire, soit on ferme les centrales les plus anciennes, sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire et sur proposition de l’entreprise EDF, soit on diminue le volume de production des centrales. Ce travail mérite des analyses techniques complémentaires qui ne sont pas terminées ».

La diminution du volume de production des centrales avait déjà été évoquée par le président d’EDF Jean-Bernard Lévy le 18 février dernier (1) : il proposait en effet la généralisation de la pratique de la modulation de puissance des réacteurs du parc nucléaire, aujourd’hui encore très modeste. Cette modulation serait en mesure disait-il de pallier dans les meilleures conditions les aléas de la production d’électricité renouvelable d’origine éolienne ou solaire. Et son directeur de la recherche Bernard Salha d’en rajouter une couche en déclarant dans Les Échos que « cette manœuvrabilité permet de limiter les pertes de production ».

En bref, on produit 40 % de renouvelables comme prévu en 2030, on ne ferme aucune centrale nucléaire d’ici à 2030 (2), on respecte la clause des 50 % de la production du parc tout en rendant un fier service à ces pauvres énergies renouvelables bien inconstantes. Tout le monde est content ! Que demander de plus ?

Une réalité moins rose

À ceci près que la réalité est moins rose. Reprenons en effet les quelques chiffres que nous propose la PPE. C’est l’objet du tableau 1.

On y trouve tout d’abord les prévisions de capacités électriques renouvelables installées en 2023 dans une hypothèse haute : 75 GW qui permettent d’espérer une production de l’ordre de 150 TWh en 2023. Une extrapolation raisonnable de ces perspectives à l’horizon 2030 conduit à une puissance installée de l’ordre de 100 GW maximum et à une production de l’ordre de 200 TWh.

Dans ces conditions le scénario de production d’électricité respectant les principes cités plus haut s’établirait ainsi :

Le tableau 2 montre ainsi que la production nucléaire doit chuter fortement, à 57 % de sa valeur de 2014. On observe également au passage qu’il est nécessaire de faire tomber les besoins de production d’électricité de 60 TWh avec un mélange d’économies d’électricité et de réductions du solde d’exportation qui s’élevait à 65TWh en 2014, sans quoi les renouvelables n’atteignent pas 40% de la production en 2030.

Un important surcoût

La solution de modulation du parc nucléaire défendue par EDF, à supposer qu’elle soit réalisable sur le plan technique et sur le plan de la sûreté, se traduirait donc par une chute importante du facteur de charge du parc qui passerait de 79 % (6 900 heures par an) en 2014 à 45 % (3 950 heures par an). Cette réduction majeure s’assortirait d’un surcoût important du MWh.

En effet, à la différence par exemple de l’électricité produite à partir du gaz, le coût économique de l’électricité nucléaire est en effet très majoritairement grevé de coûts fixes : investissement, frais de maintenance et d’exploitation, provisions pour démantèlement, proportionnels à la puissances des réacteurs. Seule exception : le combustible nucléaire et les provisions pour le stockage de ce combustible usé. Cette part variable est de l’ordre de 8 à 9 euros par MWh sur un coût qui peut varier de 60 à plus de 200 € selon le temps d’utilisation annuel du parc comme le montre le graphique ci-dessous établi à partir du rapport de la Cour des comptes.

La situation est bien différente pour les centrales à gaz, comme le montre ce graphique : la variation du coût de production avec la durée d’utilisation annuelle est beaucoup plus faible. Ce graphique montre également que le coût par MWh d’une production électronucléaire de 250 TWh avec un parc de puissance inchangée après « grand carénage » (3) atteindrait un chiffre de l’ordre de 110 € contre 65 € pour la production actuelle (440 TWh), soit un surcoût de 45 €/MWh.

En préconisant cette solution EDF omet cependant de dire que le surcoût annuel de cette production nucléaire de 250 TWh par rapport à la même production réalisée avec un parc redimensionné à 36 GW atteindra 11,2 milliards d’euros (250 TWh multipliés par le surcoût de 45 euros par MWh soit 45 millions d’euros par TWh).

Surcoût qui doit par ailleurs intégrer la baisse des investissements de grand carénage dans l’hypothèse d’un parc de centrales nucléaires ramené des 63 GW actuels à 36 GW. Dans la solution préconisée par EDF, c’est l’ensemble du parc de 63 GW qui doit être rénové, pour une somme estimée par la Cour des comptes à 100 milliards d’euros d’ici à 2030. La réduction du parc à 36 GW permettrait donc d’économiser 2,8 milliards d’euros par an.

On arrive ainsi à un surcoût considérable, 2,8 milliards d’euros d’investissement et 11,2 milliards de production par an, qu’il est bien difficile de justifier par la nécessité de pallier les aléas de production des énergies renouvelables variables.

Sans entrer dans une évaluation précise du coût des dispositifs de stockage ou des capacités supplémentaires à mettre en œuvre pour pallier ces aléas dans le cas où le parc nucléaire est ainsi réduit de 27 GW, on se contentera d’observer qu’en cas de compensation totale de la puissance manquante (27 GW) par des centrales à gaz à cycle combiné, l’investissement supplémentaire à consentir sur la période ne dépasserait pas 22 milliards (4), soit 1,5 milliard d’euros par an.

Le graphique ci-dessus montre de plus qu’au prix actuel du gaz en France (5 euros par million de Btu (5) ), les coûts de production au MWh des centrales à gaz restent inférieurs à 100 euros et ce jusqu’à des valeurs élevées de prix du CO2 (80 €/tonne, 10 fois plus qu’aujourd’hui), même pour les faibles durées annuelles de fonctionnement où elles seraient appelées en renfort des renouvelables. De même, au prix actuel du CO2 (8 €/tonne), le coût au MWh de l’électricité produite à partir du gaz pour 2 300 heures de fonctionnement annuel n’atteint 100 euros que si le gaz naturel actuel double de prix.

Le coût de production des quelques dizaines de TWh à partir du gaz éventuellement nécessaires pour pallier les aléas de production renouvelables en l’absence du parc nucléaire complet n’entraînerait donc qu’un surcoût de 2 à 3 milliards par an. Au total, avec un coût d’investissement annuel de 1,5 milliard d’euros et de production de 2 à 3 milliards d’euros/an on reste donc bien loin des 2,8 d’investissement et des 11,2 milliards de production que coûterait la stratégie qu’évoque Ségolène Royal et qu’EDF semble vouloir privilégier.

Un leurre ?

À la découverte de ces chiffres, on est pris d’un doute sérieux. Et si toute cette entreprise n’était qu’un leurre agité devant le gouvernement et la représentation nationale pour gagner du temps et maintenir intacte la puissance du parc actuel jusqu’au jour espéré prochain où le président de la République nouvellement élu remettra en cause les dispositions de la loi sur la transition énergétique, en particulier la proportion de nucléaire dans la production française d’électricité ?

Si c’était le cas, la France continuerait à s’enfoncer dans une exception nucléaire centenaire qui risque bien de lui être funeste à la fois sur le plan de la sûreté que du point de vue économique. En s’agrippant à ses certitudes dépassées, EDF passerait à côté de la révolution des réseaux qui se produit un peu partout en Europe et aux États-Unis et se verrait condamnée à maintenir pour longtemps un mode de production centralisé d’électricité (nucléaire ou non) compatible avec l’architecture actuelle d’un réseau en voie d’obsolescence sans pouvoir bénéficier des progrès considérables attendus du développement des énergies renouvelables et des smart grids.

Benjamin Dessus
Président de Global Chance

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Notes :

(1) « L’électricité est la principale solution au problème du climat », Le Monde, 18 février 2016.

(2) Sauf éventuellement celle de Fessenheim si celle Flamanville démarre un jour.

(3) C’est le nom donné aux différentes opérations de jouvence et de mise à niveau de sûreté du parc nucléaire pour en prolonger la durée d’exploitation de 10 ans au moins.

(4) Sur la base d’un coût d’investissement de 800 €/kW (contre 1600 €/kW pour le « grand carénage »).

(5) British thermal unit

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