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« Changer de paradigme énergétique »

Face à l’approche classique du paradigme énergétique, dans le cadre de laquelle à une croissance de la demande considérée comme illimitée doit correspondre une croissance similaire de l’offre, il convient de placer la maîtrise des consommations d’énergie au premier rang des politiques et de privilégier la notion de service énergétique, qui, à la différence de l’approche par l’offre, met l’accent sur l’usage de l’énergie. Les implications d’un tel changement sont multiples : découplage entre l’obtention du service énergétique et la consommation d’énergie, d’où une réduction de la dépense énergétique, avec à la clé une amélioration de la sécurité énergétique et une diminution considérable des pollutions et des risques. Mais la fin du paradigme de l’offre, c’est aussi et surtout « la fin de l’usurpation des responsabilités énergétiques par les compagnies qui contrôlent la production, le transport et la distribution d’énergie » : de fait, « la ré-appropriation de la question énergétique par les citoyens est certainement la dimension la plus intéressante et la plus porteuse d’avenir du nouveau paradigme énergétique. »



Bernard Laponche
Actu-Environnement.com, jeudi 28 août 2008
Propos recueillis par Agnès Sinaï

Sur quel modèle fonctionne actuellement le système énergétique ?

L’approche classique du paradigme énergétique a été de considérer la question énergétique comme concernant uniquement l’offre d’énergie, celle-ci devant répondre à une demande toujours croissante, aux meilleures conditions d’approvisionnement et de coût. À une croissance de la demande considérée comme illimitée devait correspondre une croissance similaire de l’offre.

À la suite de la révolution industrielle, l’énergie est devenue un enjeu économique et stratégique majeur, symbole et mesure du succès du développement, aussi bien dans les pays à économie capitaliste que dans les pays à économie planifiée et centralisée : le progrès économique devait se mesurer par l’augmentation régulière et illimitée de la production et de la consommation de charbon, de pétrole, de gaz, d’électricité… Les crises de l’approvisionnement pétrolier des années 70 (les ’’chocs pétroliers’’) ont été révélatrices sur plusieurs plans. Il y a eu prise de conscience que les ressources énergétiques fossiles ne sont pas illimitées, que leur consommation sans précaution entraînerait leur raréfaction et l’augmentation de leur coût, que la concentration des ressources les plus importantes dans certaines zones géographiques peut entraîner de graves crises économiques et politiques.

Malgré cet avertissement et les menaces sur l’environnement global qui se confirment année après année, la poursuite des tendances actuelles selon le paradigme de priorité à l’offre d’énergie conduit à l’impasse du développement, accentue les inégalités entre pays riches et pays pauvres et contribue à la fracture sociale.

La croissance de cette demande est-elle une fatalité ?

La maîtrise des consommations d’énergie arrive au premier rang des politiques qu’il faut rapidement mettre en œuvre parce que c’est celle qui possède le plus grand potentiel, qu’elle est applicable dans tous les secteurs et dans tous les pays, qu’elle représente le meilleur instrument de la lutte contre le changement climatique, enfin parce qu’elle permet de ralentir l’épuisement des ressources fossiles, tandis qu’une part croissante de la consommation d’énergie peut être assurée par les énergies renouvelables. Elle constitue en outre un facteur de développement économique par la diminution des dépenses énergétiques, ainsi que par la création de nouvelles activités et d’emplois. C’est un impératif de premier ordre des politiques énergétiques et économiques, notamment dans le secteur des transports, presque exclusivement dépendant du pétrole. Cela s’impose aussi en matière de consommation d’électricité, dont la production est chère et particulièrement vorace en énergie primaire.

Quelle est la différence entre offre énergétique et service de l’énergie ?

Les besoins de l’usager (ménage, entreprise, collectivité locale) ne sont pas directement des produits énergétiques mais des biens et des services indispensables au développement économique et social, au bien-être et à la qualité de vie. L’obtention de ces biens et services nécessite, pour être satisfaite, une certaine consommation d’énergie. Le service énergétique désigne l’obtention d’un bien ou d’un service requérant de l’énergie. A la différence de l’approche par l’offre, le service énergétique met l’accent sur l’usage de l’énergie.

L’obtention d’un bien ou d’un service requérant de l’énergie résulte de la combinaison de trois termes.
Le premier terme, « U » (pour usage), caractérise la façon dont le service dont on a besoin va être obtenu : par exemple le mode de transport pour les déplacements, le type d’habitat et d’urbanisme, les caractéristiques du confort recherché, etc. Ce terme dépend en particulier du climat mais aussi des habitudes et des modes de vie et, de façon plus générale, du type de civilisation.
Le deuxième terme, « A » (pour appareil), désigne l’équipement ou l’appareil utilisé pour obtenir le service demandé : si l’on prend l’exemple du confort de l’habitat, le terme A désignera les qualités techniques du logement et du moyen de chauffage utilisé, des appareils électroménagers, etc.
Le troisième terme, « E » (pour énergie), désigne la consommation finale d’énergie correspondant au service rendu S, dans les conditions d’usage U et d’utilisation de l’appareil A : E s’exprime en quantité d’un produit énergétique particulier.
La quantité d’énergie E consommée pour un service rendu S donné varie considérablement selon l’usage (U) et l’appareil utilisé (A). Les exemples sont multiples : quantité de combustible nécessaire pour obtenir la même température à l’intérieur d’un bâtiment selon que celui-ci est bien ou mal isolé ; consommation de carburant selon le mode de transport pour un trajet donné ; consommation d’électricité pour le même éclairage selon qu’on utilise une ampoule à incandescence ou une ampoule fluo compacte, etc.

Quels seraient les avantages de passer du paradigme de l’offre énergétique au paradigme du service énergétique ?

Les implications du nouveau paradigme énergétique sont considérables à bien des égards.

Sur le plan énergétique tout d’abord, le lien entre l’obtention du service et la consommation d’énergie n’est plus automatique : en jouant sur les paramètres U (usage) et A (appareils), il est possible de diminuer dans des proportions très importantes le besoin d’énergie (E) nécessaire pour le satisfaire. Comme le montrent nombre d’exemples, des réductions de moitié, voire plus, sont tout à fait envisageables.

Les conséquences en termes économiques et environnementaux sont à la mesure des gains : réduction de la dépense énergétique signifie amélioration de la sécurité énergétique, des factures énergétiques de la collectivité comme de l’usager individuel, diminution considérable des pollutions et des risques.

Mais la modification la plus profonde de la question énergétique est la fin de l’usurpation des responsabilités énergétiques par les ’’compagnies énergétiques’’ qui contrôlent la production, le transport et la distribution d’énergie. La dynamique de croissance de ces entreprises et les politiques énergétiques qu’elles ont imposées dans les faits ont abouti à des impasses économiques et écologiques. L’utilisateur s’est vu imposer un rôle passif, réduit au paiement des factures énergétiques, lorsque l’énergie était fournie et qu’il pouvait la payer.

Dans quelle mesure le système énergétique a t-il une influence sur la démocratie ?

La ré-appropriation de la question énergétique par les citoyens est certainement la dimension la plus intéressante et la plus porteuse d’avenir du nouveau paradigme énergétique.

L’agglomération urbaine est le lieu où se concentrent la grande majorité des services énergétiques : consommation des ménages, des bureaux, des lieux d’éducation et de soins médicaux, de loisirs et de culture, de déplacement des personnes et des marchandises… La ville occupe alors une position privilégiée de consommateur d’énergie, mais aussi de promoteur, sous toutes ses manifestations, du développement des services énergétiques pour un développement durable. Les municipalités et les autres collectivités territoriales ont une responsabilité essentielle dans l’animation et la mobilisation des acteurs.

A quoi ressemblerait une démocratie de l’énergie ?

L’obtention du service énergétique devient l’affaire de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme, de la construction des bâtiments, de la production des équipements. Chaque usager, entreprise, collectivité locale, ménage, n’est plus seulement consommateur d’énergie mais directement partie prenante de l’élaboration et de la mise en œuvre d’une nouvelle politique énergétique qui devrait d’ailleurs s’appeler ’’politique des services énergétiques’’. Architectes, urbanistes, constructeurs, équipementiers ont un rôle aussi important que le fournisseur d’énergie. Le champ d’action de l’efficacité énergétique n’est pas limité au secteur de l’énergie, il s’étend à l’industrie, au bâtiment, aux transports, au comportement des consommateurs, aux modes de consommation. Dans ce nouveau contexte, de nouveaux acteurs apparaissent, avec un rôle déterminant : les ménages, les entreprises, les collectivités locales et territoriales. L’État a un rôle à jouer, mais beaucoup plus comme régulateur que comme maître du jeu. Les entreprises énergétiques doivent, elles aussi, modifier leurs pratiques et passer de la logique exclusive de fourniture d’un produit énergétique à une logique de réponse globale à un besoin de service. Il s’agit en effet de traiter sur le même pied les actions sur la demande (moins de consommation d’énergie pour le même service rendu) et celles sur l’offre (production et livraison des produits énergétiques pour satisfaire le besoin de consommation).

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