UNE EXPERTISE INDÉPENDANTE
DANS LE DÉBAT SUR
LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

À LA UNE
GLOBAL-CHANCE

Mais quelle mouche a donc piqué la présidente d’ERDF ?

Hélène Gassin, Denis Baupin et Didier Lenoir (*)
www.LeMonde.fr, mardi 20 juillet 2010

À peine nommée à la tête d’ERDF, la filiale d’EDF chargée de la gestion des réseaux de distribution d’électricité – qui, faut-il le rappeler, appartiennent depuis toujours aux communes – la nouvelle présidente, Michelle Bellon, attaque de front le photovoltaïque. [1]

Ainsi, le développement futur de la filière préférée des Français, impulsé par le Grenelle de l’environnement, serait la principale cause de soucis pour son mandat.

Accusés : les gigantesques besoins d’investissement qui seraient nécessaires, la complexité de la gestion du réseau qui en résulterait et les risques de coupures qu’il ferait peser sur les 34 millions de consommateurs, autant dire sur tout un chacun. Aucun de ces arguments ne résiste à l’analyse. Le photovoltaïque, pour peu que l’on sache anticiper sa montée en puissance, ne présente aucun danger ni aucun coût additionnel pour le réseau à court, moyen et long terme. Le marginaliser et tenter de freiner son développement n’aura qu’un seul effet, le rendre plus cher du fait des incertitudes générées chez les opérateurs.

Au contraire, le développement du photovoltaïque est en mesure d’améliorer la qualité du courant fourni. Il peut apporter à moindre coût aux gestionnaires des réseaux des « services-systèmes » dont ils seront de plus en plus friands. Ces faits ont été démontrés à l’occasion d’une enquête réalisée auprès de plusieurs dizaines de gestionnaires de réseaux dans le monde entier dans le cadre de travaux menés par l’Agence internationale de l’énergie et publiée en 2009. [2]

Le photovoltaïque compte parmi les très rares filières de production d’électricité qui peuvent être installées au cœur même de nos villes et de nos villages, à proximité immédiate des points de consommation, en évitant au passage des pertes en lignes chiffrées à 10 %, pas moins de six réacteurs nucléaires. Il constitue ainsi une étape indispensable pour aller vers les « bâtiments à énergie positive », qui seront la règle demain après avoir fait l’objet d’un consensus de tous les acteurs du Grenelle. Mais surtout, le photovoltaïque, en tant que source de production décentralisée à très fort potentiel de développement, représente une formidable opportunité pour donner à ce bien commun irremplaçable qu’est le réseau de distribution une nouvelle raison d’être au service de l’intérêt général.

Grâce aux immenses possibilités des technologies de l’information, les réseaux de demain seront dotés d’une véritable intelligence qui fait aujourd’hui défaut à une infrastructure conçue dans l’immédiat après-guerre et qui a peu évolué depuis.

Capables de gérer depuis toujours l’intermittence des consommations, ces réseaux devront désormais composer avec celle des productions renouvelables d’une manière dynamique. C’est dans le cadre d’un marché ouvert et régulé et dans lequel les collectivités locales auront un rôle majeur à jouer pour la définition des objectifs techniques, environnementaux et sociaux qui leur seront assignés, que les réseaux devront évoluer.

Qualité de service, sécurité d’approvisionnement, maîtrise de l’énergie, développement des énergies renouvelables, lutte contre les changements climatiques, lutte contre la précarité énergétique : les chantiers ne manquent pas, les opportunités non plus ! Plutôt que susciter des craintes infondées et entretenir les réticences chroniques à agir, ces défis devraient au contraire être une source de motivation de toute l’entreprise ERDF. Pourtant, aujourd’hui, les critiques pleuvent contre elle : sous-investissement dans le maintien en état du réseau, gestion opaque des provisions financières, choix non concerté des futurs compteurs pas vraiment intelligents…

Les collectivités locales tentées de chercher d’autres partenaires

Madame la présidente, si le défi de votre mandat est bien de « sauver » les réseaux de distribution, ce n’est certainement pas en tentant vainement de bloquer les énergies renouvelables que vous y parviendrez, mais bien en permettant à l’entreprise que vous dirigez de participer pleinement, aux côtés des collectivités locales, à ces chantiers d’avenir. Vos attaques contre le photovoltaïque sont d’autant plus malvenues que depuis quelques temps les choses commençaient à bouger sérieusement au sein et autour d’ERDF.

On y parlait par exemple de l’amélioration des relations avec ces usagers du réseau d’un nouveau type que sont les producteurs, à la fois nombreux et de nature très variée, allant de l’opérateur énergétique multinational jusqu’au particulier en maison individuelle en passant par le régisseur de copropriété et l’agriculteur isolé ou membre d’une coopérative. Plus récemment encore, il y a eu l’engagement de bon augure dans la réflexion autour des projets de « démonstrateurs » de réseaux intelligents dans le cadre de partenariats larges et de haut niveau scientifique, technique et économique, notamment en réponse à l’appel à manifestation d’intérêt lancé par l’ADEME début 2010.

Cette dynamique d’ouverture et de re-motivation des personnels est essentielle dans un contexte de choc culturel et social dû à la séparation encore récente des métiers entre la branche commerce et la branche réseau d’EDF, devenue ERDF. Elle fait cependant l’objet de bien peu de considération de la part de la maison-mère car entachée de l’image désormais négative de « service public ». Cette problématique ne devrait pas vous être étrangère, vous qui êtes passée par la direction du personnel et des relations sociales d’EDF-GDF à l’époque des prémices de la privatisation il y a une quinzaine d’années.

Il est difficile de cerner les raisons et les objectifs de cette nouvelle posture qui de toute évidence dépasse le simple cas du photovoltaïque et semble porter la griffe « anti-renouvelables primaire » de la nouvelle présidence du groupe EDF.

S’il devait se confirmer, ce changement aurait des conséquences extrêmement néfastes. Elles n’entacheront pas le développement à moyen et long terme des énergies renouvelables électriques dans notre pays, dont la contribution massive à l’approvisionnement de nos territoires finira par s’imposer d’une manière ou d’une autre. C’est la présence même d’ERDF dans cette formidable aventure qui risque d’être mise à mal.

Les énergies renouvelables sont intrinsèquement liées aux territoires qui hébergent leurs gisements : le moteur principal de leur développement sera donc celui des acteurs de terrain, au premier rang desquels les collectivités locales. Celles-ci, partant du constat qu’on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif, pourraient bien, au moment du renouvellement des contrats de concession, être tentées d’aller chercher d’autres partenaires qui répondent à leurs attentes et les aident à mettre en œuvre leurs projets à haute valeur écologique et sociale, au lieu de les entraver.


Hélène Gassin est vice-présidente de la Région Ile-de-France
Denis Baupin est maire-adjoint de la Ville de Paris
Didier Lenoir est vice-président du Comité de Liaison Énergies Renouvelables (CLER)

(haut de page)

Notes

[1Voir Le Monde daté du 22 avril 2010 (NDLR)

[2Photovoltaics in the Urban Environment - Lessons Learnt from large scale projects, Edited by Bruno Gaiddon, Henk Kaan and Donna Munro, Earthscan, August 2009 (NDLR)

LES ESSENTIELS
réalisé par PixelsMill >