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En réponse à Bernard Kouchner...

Le retour de l’illusion nucléaire


Benjamin Dessus et Bernard Laponche
Les Échos, lundi 19 mai 2008

Peut-on « réussir le passage à la nouvelle ère nucléaire » ? C’était le titre d’un point de vue de Bernard Kouchner dans « Les Échos » du 29 avril 2008. Il y témoignait d’une ignorance, réelle ou simulée, des questions énergétiques et nucléaires, et d’une condescendance vis-à-vis des pays partenaires, inquiétantes au vu de la gravité du sujet.

Qu’on en juge.

« Il y a trente ans, la France fit le choix du nucléaire. C’était le prix de son indépendance, celui de sa prospérité, celui de sa liberté. » Belle erreur ! En termes de sécurité énergétique, tant économique que géopolitique, la contrainte majeure est la dépendance pétrolière. Or la consommation de pétrole par habitant de la France atteignait 1,48 tonne en 2006, autant qu’en Allemagne (1,49 tonne), plus qu’en Grande-Bretagne (1,41 tonne) et que la moyenne de l’Union européenne (1,36 tonne), qui n’ont pourtant pas choisi le "tout-nucléaire". L’autonomie vantée par l’auteur est aussi une illusion. Les produits pétroliers représentent 50 % de la consommation d’énergie finale de la France, loin devant l’électricité (21 %). Et si celle-ci est à 70 % d’origine nucléaire, n’oublions pas que la totalité de l’uranium naturel, qui est la source de cette énergie, est importée.

Sur la question de la prolifération, l’argumentation est a priori plus subtile. Les technologies de l’enrichissement de l’uranium en isotope 235 et du retraitement du combustible irradié avec production de plutonium sont à la base d’un programme militaire. La solution : s’assurer que le pays qui voudra développer un programme civil n’ait pas accès à ces technologies et que le combustible nucléaire soit "géré" par une « banque du combustible ». Mais le grand argument utilisé par les promoteurs du nucléaire, repris au début de l’article de Bernard Kouchner, a depuis toujours été l’"indépendance". Cela signifie qu’un pays qui veut se doter d’un programme nucléaire civil doit se doter d’une industrie autonome du combustible. Si celui-ci dépend d’une ou de plusieurs puissances étrangères, l’indépendance disparaît.

Certes, le retraitement des combustibles irradiés et la production du plutonium n’ont rien d’obligatoire pour produire de l’électricité d’origine nucléaire. La plupart des pays s’en passent. Un traité international interdisant cette technologie serait déjà un progrès considérable vis-à-vis des risques de prolifération comme de détournement d’une matière fissile extrêmement dangereuse. Par contre, l’enrichissement est une nécessité si l’on développe des réacteurs à eau ordinaire et uranium enrichi (filière la plus courante et dont l’EPR est le dernier avatar). C’est sur ce point que la propagande développée par le ministre des Affaires étrangères aboutit à une impasse, évidente dans le cas de l’Iran et applicable aux autres "clients" potentiels, surtout s’ils ne sont pas signataires du traité de non-prolifération. Qui veut développer un programme civil avec ce type de réacteur se doit de développer un programme d’enrichissement au nom de sa prétendue indépendance énergétique. Il peut alors enrichir l’uranium à des fins militaires le jour où il en prend la décision.

Que dire maintenant des politiques énergétiques qui permettent le développement économique et social tout en réduisant les contraintes de la sécurité énergétique et du réchauffement climatique ? Tout le monde s’accorde aujourd’hui, l’Agence internationale de l’énergie et l’Union européenne les premières, à reconnaître que la priorité des priorités est la mise en oeuvre dans tous les secteurs d’activité d’une politique d’efficacité énergétique beaucoup plus ambitieuse qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les gains potentiels sur la consommation d’énergie sont considérables et c’est là que se situe la plus grande ressource énergétique. Ensuite, et c’est particulièrement vrai pour les pays du pourtour méditerranéen, vient le développement des énergies renouvelables : biomasse (chaleur et biogaz), éolien, solaire.

Quant à la rationalité économique, parlons-en ! Les investissements nucléaires sont très lourds (construction des centrales, gestion des déchets, démantèlement des installations). La sûreté nucléaire (prévention des accidents) demande un effort colossal de contrôle et de surveillance. Les durées de construction sont très longues par rapport à celles des autres technologies et les besoins d’eau de refroidissement considérables. Enfin les puissances unitaires très élevées, de 1.000 à 1.600 mégawatts, ne sont souvent compatibles ni avec les besoins en électricité ni avec le réseau de transport du courant. C’est le cas notamment en Tunisie, au Maroc ou en Lybie, dont les capacités électriques installées sont quatre fois inférieures au seuil considéré comme économiquement raisonnable par des hommes comme Jean Syrota, pourtant favorables au nucléaire.

La technologie serait, de plus - et pour longtemps -, presque totalement importée au prix fort (on ne voit pas pourquoi les "fournisseurs" du nucléaire ne profiteraient pas de la montée des prix de l’énergie). Bref, voilà un marché de dupes, drapé dans les voiles bien commodes du "développement durable".


Benjamin Dessus est coauteur du rapport au Premier ministre « Étude économique de la filière nucléaire » (Commissariat général du Plan, 2000).
Bernard Laponche est docteur ès sciences en physique des réacteurs nucléaires, expert en politiques énergétiques.

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Réussir le passage à la nouvelle ère nucléaire
Bernard Kouchner
Les Échos, mardi 29 avril 2008

Il y a trente ans, la France fit le choix du nucléaire. C’était le prix de son indépendance, celui sa prospérité, celui de sa liberté. Cette décision audacieuse s’accompagna de débats légitimes qu’il convient de poursuivre, mais elle a prouvé sa pertinence. Nous disposons aujourd’hui d’une autonomie énergétique dont chaque Français bénéficie : le coût de notre électricité est le plus faible du monde et notre économie est l’une des plus sobres en émission de carbone. Notre expérience et notre technologie nucléaires font de la France un acteur majeur de ce secteur stratégique.

Alors que le baril de pétrole, qui atteint des sommets, poursuit sa progression et que le réchauffement climatique s’impose comme l’une de nos inquiétudes majeures, le débat sur l’énergie nucléaire retrouve tout son intérêt. Face à ces enjeux planétaires, nous ne pouvons nous contenter de réponses hexagonales. Les demandes de pays qui souhaitent bénéficier de cette énergie propre et peu coûteuse sont légitimes. Pour autant, les interrogations qui entourent l’énergie nucléaire ne peuvent être ignorées. Elles exigent de la France une politique concertée, transparente et irréprochable.

Dans ce domaine capital, le principe de responsabilité ne justifie ni l’immobilisme ni l’égoïsme. Au-delà de considérations commerciales, négligeables au regard des enjeux humains et environnementaux, nous avons la responsabilité de saisir l’opportunité d’un contrôle accru, avec la communauté internationale, sur un domaine dont dépend directement l’avenir de notre planète. C’est en respectant certains impératifs essentiels que nous lutterons efficacement contre les tentatives de détournement de la technologie civile à des fins militaires.

Premier impératif : nous assurer que le développement du nucléaire civil n’aidera jamais un pays qui participe à la prolifération. La France n’exportera donc aucune technologie vers des pays qui ne respectent pas leurs obligations, qu’elles découlent du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) ou des résolutions du Conseil de sécurité. Tous les pays doivent se soumettre aux exigences de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Second impératif : prendre pleinement en compte la nature duale des technologies du cycle du combustible. La maîtrise de ces technologies est nécessaire à tout pays cherchant à se doter de capacités nucléaires militaires. C’est la raison pour laquelle l’exportation des technologies de l’enrichissement et du retraitement doit répondre à des critères beaucoup plus stricts que l’exportation des réacteurs eux-mêmes ou celle du combustible destiné à les alimenter.

Depuis plusieurs années, la France propose que ces critères soient renforcés. En attendant qu’un consensus s’établisse, elle se conforme déjà à cette exigence. Et elle soutient activement la mise en place d’un mécanisme multilatéral de fourniture, qui pourrait prendre la forme d’une banque du combustible. Cette banque garantira à chacun un accès continu à l’uranium pour ses réacteurs sans besoin de développer des capacités autonomes d’enrichissement. D’où une sécurité renforcée.

Troisième impératif : n’exporter que des réacteurs non proliférants, c’est-à-dire à eau légère, technique que nous maîtrisons parfaitement.

Au-delà de ces règles de base, notre sécurité dépend également du respect des conditions de sûreté et de sécurité par les Etats acquéreurs. La France accordera une priorité particulière à la formation des hommes, garantie d’une énergie nucléaire exploitée dans des conditions optimales. Nous souhaitons ainsi créer un centre international de formation à la technologie, à la sûreté et à la sécurité nucléaires.

L’ensemble de ces garanties doit s’inscrire dans une politique de transparence et de concertation. La France ne cache pas ses projets dans le nucléaire civil. Nos accords de coopération font l’objet d’une large information et sont systématiquement transmis à la Commission européenne pour accord préalable, conformément au traité Euratom. Nous profiterons également de la prochaine présidence française de l’Union européenne pour favoriser une implication plus forte de l’Union en faveur du nucléaire civil.

Faciliter les usages pacifiques du nucléaire va de pair avec le renforcement de la transparence et des contrôles. C’est la raison pour laquelle la France souhaite l’universalisation du protocole additionnel, aujourd’hui adopté par plus de quatre-vingts pays, qui donne des pouvoirs renforcés à l’AIEA dans sa mission de vérification des activités nucléaires des Etats. Comme je l’ai récemment affirmé à son directeur, Mohammed El Baradei, nous continuerons de soutenir l’action de cette agence, dont la mission est cruciale.

Le développement de l’énergie nucléaire civile nous impose de décourager ceux qui seraient tentés de la détourner à d’autres fins. C’est tout l’enjeu du dossier iranien. La moindre entorse aux principes de non-prolifération entraînerait, nous le savons, une escalade terrible. Si nous laissions un pays comme l’Iran mener des activités duales sans rationalité économique, alors que des soupçons sérieux pèsent sur la dimension militaire de ses programmes, que l’AIEA elle-même vient de renforcer, nous amènerions ses voisins à vouloir faire de même. C’est pourquoi je me suis particulièrement engagé sur le dossier iranien et continuerai à le faire, en combinant fermeté et volonté farouche de dialogue avec l’Iran.

Nous entrons dans une nouvelle ère nucléaire. Sachons, ensemble, la rendre synonyme de sécurité collective et de prospérité partagée, sachons la fonder sur trois piliers essentiels : promotion responsable du nucléaire pour des usages pacifiques, contrôle du cycle du combustible et banque du combustible. Tout en continuant, évidemment, sur la voie du désarmement nucléaire, en fonction d’un environnement stratégique évolutif, comme le président de la République l’a annoncé dans son discours du 21 mars à Cherbourg. La France a toujours pris ses responsabilités. Les techniques dont elle a une maîtrise reconnue et respectée méritent d’être mises à la disposition des peuples. Avec toutes les garanties de prudence, de sécurité, de transparence nécessaires. Pour que l’énergie bon marché et non polluante ne soit plus l’apanage de quelques-uns mais la richesse de tous.
Bernard Kouchner est ministre des Affaires étrangères et européennes.

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