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Le nucléaire n’est pas une bonne réponse au réchauffement climatique

Après près de vingt ans de déclin continu, l’argument climatique est devenu pour l’industrie nucléaire une question de survie. Rien d’étonnant donc à ce que le ban et l’arrière-ban du lobby nucléaire se mobilisent à l’approche de COP21 au sein de l’initiative Nuclear for Climate, qui propose rien moins que de « doubler la capacité nucléaire dans le monde ». À en croire ses promoteurs, la “vertu climatique” prêtée au nucléaire devrait donc conduire à passer outre sa perte de compétitivité économique, et surtout les risques irréductibles qui lui sont spécifiques – prolifération nucléaire, accident majeur, déchets radioactifs...
Pourtant, une évaluation réaliste des émissions évitées par le nucléaire depuis son développement révèle que cette technologie n’a en fait eu qu’un rôle très marginal sur l’évolution des émissions mondiales. Le nucléaire, loin d’être une alternative aux énergies fossiles, apparaît donc beaucoup plus comme une composante du système énergétique productiviste fondé sur ces énergies dont le développement nous a conduit à la crise actuelle, comme l’illustre tout particulièrement le cas de la France. Par ailleurs, dans le contexte d’urgence qui est celui de la mobilisation internationale contre le risque climat, la priorité est de se concentrer sur les solutions les plus efficaces et de les combiner de la façon la plus cohérente et rapide possible. Or, le doublement préconisé par Nuclear for Climate, outre qu’il représente un objectif hors d’atteinte compte tenu du vieillissement du parc actuel et des capacités industrielles de la filière, impliquerait un investissement sans précédent... au détriment d’options plus performantes, plus compétitives et plus rapides, telles que la maîtrise de l’énergie ou les renouvelables.


Page publiée en ligne le 1er mars 2016
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Le nucléaire n’est pas une bonne réponse au réchauffement climatique (Yves Marignac)
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LE NUCLÉAIRE N’EST PAS UNE BONNE RÉPONSE
AU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

Yves Marignac, Reporterre.net, mardi 24 novembre 2015

Pour contenir le réchauffement climatique sous le seuil des 2 °C, Nuclear for Climate propose de doubler la capacité de l’énergie nucléaire dans le monde. Mais cette solution est inefficace et dangereuse, démontre Yves Marignac.

Comme à chaque conférence internationale sur le climat, l’industrie nucléaire va saisir l’opportunité de la COP 21 pour convaincre qu’elle constitue une solution indispensable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’initiative Nuclear for Climate, plate-forme qui dit réunir 140 organisations professionnelles et sociétés savantes du secteur nucléaire, affirme ainsi que « pour limiter le réchauffement climatique à 2 °C, nous devons doubler la capacité nucléaire dans le monde » (1).

Il ne faut pas s’étonner que le ban et l’arrière-ban du lobby nucléaire se mobilisent pour cette campagne. L’industrie nucléaire a sincèrement cru, à la fin des années 1990, que la lutte contre le climat allait provoquer sa « renaissance ». Sa vertu climatique devait permettre de passer outre les problèmes économiques, et surtout les risques spécifiques à cette énergie – prolifération nucléaire, accident majeur, déchets radioactifs – qui en empêchaient le développement. Après près de vingt ans de déclin continu, qui ont vu sa contribution à la production d’électricité dans le monde passer de près de 17 % à moins de 11 %, l’argument climatique est devenu pour elle une question de survie.

L’idée est pourtant a priori logique : le nucléaire ne brûle pas de combustible fossile, donc n’émet pas directement de CO2, donc il constitue une énergie non-carbonée pouvant se substituer au gaz, au pétrole et au charbon.

Méthode de calcul réaliste

Elle trouve cependant rapidement plusieurs limites, que Wise-Paris vient de rappeler dans un rapport commandé par plusieurs ONG sur le sujet (2). Tout d’abord, le nucléaire émet indirectement, dans son cycle de vie, des gaz à effet de serre. Ces émissions varient fortement selon les conditions et les méthodes de calcul, dans une fourchette considérée par le GIEC entre 4 et 110 grammes de CO2 par kWh. Soit quelques dizaines de grammes en moyenne, une valeur plus faible que les centaines de grammes des énergies fossiles, cependant non négligeable.

Ces émissions indirectes doivent être comparées, pour mesurer les émissions que le nucléaire permet d’éviter, à celles qui auraient été émises, toutes choses égales par ailleurs, sans recours au nucléaire. Il faut évidemment introduire ici une hypothèse. L’industrie nucléaire ne s’embarrasse pas sur ce point et considère, afin de maximiser le bénéfice attribué à ses réacteurs, qu’un kWh nucléaire remplace un kWh de centrale électrique thermique au fioul ou au charbon. On pourrait, à l’inverse, considérer que chaque kWh nucléaire aurait pu être remplacé par une production à base d’énergies renouvelables, voire par des actions d’économie d’énergie permettant de se passer de l’électricité correspondante, ramenant ce bénéfice à zéro.

Wise-Paris propose sur ce point une méthode de calcul réaliste : il s’agit de considérer qu’un kWh nucléaire produit à un moment donné remplace un kWh fourni par le reste du mix électrique réel du moment. Cette méthode fournit une estimation de l’évolution des émissions évitées par le nucléaire depuis son développement, qui peuvent être rapportées à l’ensemble des émissions de CO2 générées par la production et l’utilisation d’énergie dans le monde.

Système énergétique productiviste

Le résultat est édifiant. Il apparaît en effet que le nucléaire n’a eu qu’un rôle très marginal sur l’évolution des émissions. Sa contribution représente aujourd’hui environ 1,5 milliard de tonnes de CO2 évitées, ce qui ne correspond qu’à 4 % des émissions réelles de CO2 liées à l’énergie. Cette contribution n’a jamais représenté plus de 6 % des émissions réelles, pic que le nucléaire a atteint en 2000.

Ainsi, le développement du nucléaire jusqu’à son niveau actuel n’a jamais été en mesure ne serait-ce que d’infléchir significativement la croissance vertigineuse des émissions. Celle-ci a représenté depuis les années cinquante, moment où le nucléaire a été introduit, une augmentation de près de 30 milliards de tonnes par an, soit vingt fois plus que ce que le nucléaire a permis, au mieux, d’éviter.

Le nucléaire n’apparaît donc pas comme une alternative aux énergies fossiles, mais beaucoup plus comme une composante du système énergétique productiviste fondé sur ces énergies dont le développement nous a conduit à la crise actuelle. Ce constat, établi à l’échelle mondiale, s’applique d’ailleurs aussi dans les pays qui ont le plus développé le recours au nucléaire. Les États-Unis, par exemple, qui exploitent un quart du parc nucléaire mondial, sont aussi restés longtemps les premiers émetteurs de gaz à effet de serre de la planète, avant d’être dépassés par la Chine.

L’exemple de la France est encore plus significatif. Avec près de 80 % d’électricité nucléaire, celle-ci a poussé le rôle de cette énergie plus que tout autre pays. Cet effort, qui lui a valu une réduction de 15 % environ de l’ensemble de ses émissions de gaz à effet de serre, lui permet certes de se targuer d’un niveau d’émissions par habitant plus faible que de nombreux pays développés. Mais la France consomme toujours beaucoup d’énergie, dépend toujours à 70 % des énergies fossiles (contre 80 % au niveau mondial), et ses émissions de gaz à effet de serre restent quatre fois supérieures au niveau recommandé par le GIEC.

Contribution mineure

Faut-il, pour autant, rejeter la revendication de l’industrie nucléaire à « faire partie de la solution » au dérèglement climatique ? Il ne s’agit pas ici, comme elle cherche à le faire croire, d’additionner les efforts dans le développement équilibré de toutes les productions bas-carbone. L’urgence commande de se concentrer sur les solutions les plus efficaces et de les combiner de la façon la plus cohérente et rapide possible. L’enjeu est une transformation profonde du système énergétique, s’appuyant d’abord sur des efforts de maîtrise de la consommation d’énergie, et sur le déploiement des énergies renouvelables au plus près des potentiels territoriaux. Ces filières sont désormais matures, et leur capacité à se déployer pour réduire les émissions de CO2 est, en termes de coût, de délais et de performance, sans commune mesure avec le nucléaire. Cette transformation doit intervenir au plus vite.

Le doublement de la capacité nucléaire recommandé par Nuclear for Climate représente, compte tenu du vieillissement du parc actuel, un effort de construction de réacteurs dans le monde sans commune mesure avec les niveaux actuels de construction, très supérieur au rythme moyen observé dans le passé, et difficilement atteignable en l’état des capacités industrielles de la filière. Un tel développement constituerait un investissement majeur pour une contribution qui resterait mineure.

On ne peut investir un euro qu’une fois. L’urgence commande de faire les meilleurs choix. Partout dans le monde, les solutions plus performantes, plus compétitives et plus rapides de la transition énergétique seraient retardées par l’engagement de nouveaux réacteurs. La priorité ne pourra pas être de sauver le nucléaire si elle est de sauver le climat.

Yves Marignac
Directeur de Wise-Paris (World Information Service on Energy)


Notes

(1) Dans une étude rendue publique début novembre.

(2) Marignac, Y. & Besnard, M., L’option nucléaire contre le changement climatique - Risques associés, limites et frein aux alternatives, Wise-Paris, octobre 2015. Voir le rapport, sa synthèse et sa présentation sur le site du Réseau action climat – France. [ ou sur Global-Chance.org ]

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