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La question du nucléaire en Italie, à la lumière de l’expérience française

Bernard Laponche, juillet 2008

(version française d’un article publié sous le titre "Il nucleare in Italia alla luce dell’esperienza francese" dans la revue italienne Italianieuropei, n°4, octobre 2008)

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Introduction

Dans un monde aujourd’hui confronté à l’envolée des prix des produits énergétiques fossiles et aux risques d’un bouleversement climatique à court terme, la production d’électricité d’origine nucléaire connaît un regain d’intérêt, après une stagnation mondiale d’une vingtaine d’années. Le gouvernement français, fort d’une production d’électricité à 80% d’origine nucléaire se fait le champion du "nucléaire dans tous les pays" ; le gouvernement italien vient d’annoncer son intention de relancer le nucléaire qui devrait assurer 25% de la production d’électricité en Italie à un horizon compris entre 2020 et 2030.

Les arguments avancés dans l’un et l’autre cas sont la sécurité énergétique et la lutte contre le changement climatique.

Nous examinons dans cet article ce que valent ces deux arguments, au regard des risques et des obstacles économiques en étudiant l’exemple français et en examinant le projet du gouvernement italien dans son état actuel.

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Table des matières

Introduction

1. Nucléaire et sécurité énergétique
1.1 Le nucléaire et la dépendance pétrolière
1.2 La contribution du nucléaire à la consommation d’énergie finale
1.3 La question du gaz
1.4 La question de l’uranium

2. Nucléaire, environnement et risques
2.1 Nucléaire et climat : les émissions de gaz à effet de serre
2.2 Pollutions et risques liés à la production d’électricité d’origine nucléaire

3. Eléments sur la question économique
3.1 L’ensemble des coûts
3.2 Il n’y a pas de "prix de marché" du nucléaire
3.3 Une comparaison entre nucléaire et efficacité énergétique

Conclusion

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Conclusion

En regard de ses ambitions initiales et des efforts considérables en termes techniques et économiques qu’il a nécessité, le bilan de l’énorme programme nucléaire français développé entre 1975 et 2000 est particulièrement décevant. La proclamation toujours présente de "l’indépendance énergétique de la France" ne résiste pas à l’examen puisque la consommation de pétrole par habitant de la France est en 2007 supérieure à celle de ses grands voisins, que la contribution du nucléaire à la consommation finale n’y est que de 14%, tandis que les produits pétroliers en représentent 49%.
Certes l’apport du nucléaire permet une moindre dépendance par rapport au gaz ou au charbon, mais la dépendance pétrolière est de loin le facteur le plus contraignant pour la sécurité énergétique. De plus, avec une production d’électricité à 80% d’origine nucléaire et basée sur une seule technique, les réacteurs PWR, le système électrique français s’est créé une nouvelle vulnérabilité.
En termes économiques globaux, le "tout électrique – tout nucléaire" qui a été la base de la politique énergétique française des trois dernières décennies et qui continue de l’être contre toute rationalité économique et énergétique avec le programme de construction du réacteur EPR n’a pas apporté un avantage particulier à la France, par rapport à l’Allemagne par exemple. La monoculture nucléaire a entraîné au contraire un retard considérable sur le développement des énergies renouvelables et freiné les efforts d’économies d’énergie, notamment sur l’électricité.
Si l’on examine les questions environnementales, il est exact que la production d’électricité d’origine nucléaire contribue à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais même dans le cas extrême de la France, cette réduction peut être estimée à 15 à 20% maximum des émissions totales, ce qui n’est pas négligeable mais ne compense pas l’ensemble des risques et des pollutions que présente un ensemble d’installations complexes et dangereuses, la production des déchets radioactifs dont on ne sait pas ce que sera le sort à long terme, les difficultés du démantèlement des installations, l’accroissement des risques de prolifération.

L’éclairage apporté par l’analyse du programme nucléaire français, considéré par beaucoup des promoteurs du "nucléaire dans tous les pays" comme un modèle, permet de soumettre quelques réflexions sur le projet mis en avant par le gouvernement italien de "relance du nucléaire".
En termes de dépendance pétrolière, l’Italie se trouve à la même enseigne que la plupart des grands pays européens. Le pétrole est la première énergie consommée, cette consommation se concentre de plus en plus sur les transports et ceux-ci dépendent presque exclusivement du pétrole. Le nucléaire n’apporte rien sur cette question centrale. Il paraît indispensable et urgent de faire de la maîtrise de l’énergie dans les transports le projet prioritaire de la politique énergétique : développement des transports "doux" et des transports collectifs dans les agglomérations, développement du train pour les transports de voyageurs, développement du train et du cabotage maritime pour les transports de marchandise, amélioration des conditions de conduite et d’entretien des véhicules automobiles, réglementations sur les vitesses et les puissances, mise sur le marché de véhicules performants. C’est un chantier considérable, pourvoyeur de nouvelles activités, de très nombreux emplois et une opportunité à saisir pour l’industrie italienne dont l’esprit d’innovation est particulièrement adapté à une telle transformation.
La dépendance gazière, pour réelle qu’elle soit, n’est pas du tout du même ordre que celle du pétrole. Les sources d’approvisionnement son variées, les usages très répartis et l’Italie a un rôle charnière à jouer dans ce domaine car elle est au cœur des échanges méditerranéens. La carte gazière est d’autant plus intéressante à jouer qu’elle peut être avantageusement complétée, ce qui réduit la dépendance, par le développement des techniques efficaces d’utilisation du gaz, le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique dans toute leur diversité : économies d’énergie (isolation, double fenêtres) et architecture bioclimatique dans les bâtiments, économies d’électricité pour les équipements et les appareils électriques, développement du solaire thermique pour le chauffage des logements neufs et pour la production d’eau chaude dans tous les usages, développement de la production d’électricité d’origine renouvelable et tout particulièrement l’éolien (notamment off shore) et le photovoltaïque. Ici encore, le très riche tissu italien de petites et moyennes entreprises et la décentralisation administrative qui donne aux villes, aux provinces et aux régions de grands pouvoirs d’initiative et d’innovation sont très bien adaptés à un tel développement s’il est porté par une volonté politique au niveau du gouvernement.
Efficacité énergétique dans tous les secteurs, politique de transformation du système de transport, utilisation rationnelle et efficace du gaz, développement des énergies renouvelables nous paraissent devoir être les priorités de la politique énergétique italienne : c’est une stratégie "gagnant - gagnant", sur le plan de l’économie et de l’emploi, de la sécurité énergétique, de l’environnement et de la coopération internationale, en particulier dans le cadre méditerranéen. Les potentiels sont considérables et les temps de retour des investissements d’autant plus favorables que les prix de l’énergie augmentent.
En comparaison de cette stratégie cohérente, la relance du nucléaire ne paraît pas présenter un grand intérêt. Alors que le nucléaire s’est développé dans un pays comme la France dans la deuxième moitié du XXième siècle avec un soutien permanent et considérable de l’Etat, il se présenterait aujourd’hui en Italie dans une économie de marché, avec des coûts sur la durée très difficilement prévisibles et certainement supérieurs à ceux qu’avancent ses promoteurs.
L’effet du projet présenté par le gouvernement serait très faible sur la sécurité énergétique comme sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre : le projet nucléaire italien tel que nous le connaissons aujourd’hui n’apporterait qu’une contribution de 4,5% à la consommation d’énergie finale du pays, pour un investissement sur les seules centrales nucléaires estimé aujourd’hui à au moins 30 milliards d’Euros.
D’autre part, les avantages sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre seraient relativement marginaux et loin de compenser les risques et les pollutions qu’apportent un programme nucléaire, même réduit. Enfin, et ce n’est pas le moindre problème, le choix des sites d’implantation des futures centrales nucléaires poserait des problèmes considérables.
Enfin, la réalisation du programme nucléaire envisagé par le gouvernement demanderait un temps très long de mise en route et les premiers résultats – si tout se passait bien – ne se feraient sentir que dans un délai d’au moins une décennie. Alors qu’un programme d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables peut être lancé très rapidement et donner des résultats dès les premières années.

Le bilan coût - avantage, sur la base de l’ensemble des critères de jugement, conduit à notre avis à renoncer au projet nucléaire en Italie.

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