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La planète peut-elle se passer du nucléaire ?

Le Grenelle de l’environnement fait l’impasse sur l’atome. Terra Economica répare cet « oubli » et pose les questions qui fâchent.

Laure Noualhat, mercredi 3 octobre 2007

Faut-il construire des centrales pour répondre à la demande sans cesse croissante en énergie ? Dans son dernier rapport, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a élaboré un scénario prévoyant une augmentation de 53 % de la demande mondiale d’énergie primaire [1] d’ici à 2030. Pour produire les 33 000 térawattheures (TWh) d’électricité nécessaires, sans faire exploser les émissions de gaz à effet de serre, le nucléaire serait appelé à la rescousse. En Chine, aux Etats-Unis, et en France bien sûr. Au-delà des problématiques liées aux déchets et à la dangerosité de la technologie, nous avons demandé à deux experts, Benjamin Dessus [2] et Jean-Marc Jancovici [3], si l’on peut ou non compter sur l’atome pour répondre à la demande d’énergie, sans affoler le climat.

Dans quelle mesure l’énergie nucléaire est-elle une option raisonnable pour produire l’électricité dont la planète a besoin ?

Jean-Marc Jancovici : Ce sont deux questions en une. Il y a d’abord celle sur la dimension « raisonnable ou pas » du nucléaire. Les risques de cette technologie sont inférieurs à ceux que les combustibles fossiles font courir à la planète, comme l’effondrement écologique et économique : le nucléaire permet de les éviter pour partie. La deuxième question aborde le problème de la part maximale de l’atome dans un réseau électrique. Il est aujourd’hui difficile de dépasser 75 % de nucléaire dans l’électricité, comme en France. Le monde, quant à lui, peut-il y parvenir ? La planète compte environ 300 gigawatts (GW) de puissance installée. Dans un scénario « volontariste », nous ne disposerions que de 500 à 1 000 GW en 2030, mais… 2 500 à 3 000 GW en 2050 (essentiellement des surgénérateurs). Si la consommation augmente peu – ce qui suppose des taxes croissantes sur l’électricité –, alors 80 % de la production électrique mondiale en 2050 proviendrait du nucléaire.

Benjamin Dessus : C’est le scénario de l’AIE qui n’est pas raisonnable. Si la demande d’énergie augmente de 53 % d’ici à 2030, nous irons dans le mur en matière d’émissions de gaz à effet de serre. Nous savons tous qu’il faudra être très en-dessous de ce chiffre pour avoir une chance d’éviter la catastrophe climatique.

Si le nucléaire répond à 10 % de la demande d’électricité mondiale, comme le présuppose l’AIE, comment répondre aux 90 % restants ?

Jean-Marc Jancovici : Grâce au charbon et au gaz, dont l’abondance n’est pas un problème d’ici à 2030. Le premier fournit aujourd’hui 40 % de l’électricité mondiale, et le gaz, 20 %. L’éolien, avec 0,2 % de l’électricité sur le globe et trois fois le prix du nucléaire, est totalement hors course pour une production de masse. Aucune technologie de séquestration industrielle du CO2 ne sera disponible avant 2020. Sans compter que ce procédé diminue la production électrique de 25 % et rend l’électricité bien plus onéreuse que celle de l’atome. Conclusion logique : le scénario de l’AIE est à éviter car il implique une explosion des émissions. En outre, il utilise un pétrole qui n’existera plus selon les géologues, mais c’est un autre débat.

Benjamin Dessus : Il est raisonnable d’imaginer, comme le fait d’ailleurs l’AIE, de multiplier par deux le recours à l’hydraulique. Le potentiel de cette technologie en Asie et en Amérique latine est considérable et pourrait atteindre plus de 5 000 TWh dès 2030. L’éolien et la biomasse pourraient de leur côté fournir chacun plus de 1 000 TWh. Quant à la géothermie et au solaire, on estime à 500 TWh leur potentiel dans les vingt-cinq ans à venir. L’AIE, qui se base sur la situation nucléaire actuelle et sur l’inertie d’un redémarrage éventuel de ce secteur, ne prévoit qu’une augmentation de 3 300 TWh en 2030. Soit seulement 20 % de plus qu’aujourd’hui. En résumé, seuls un peu moins de 12 000 TWh pourraient être produits en 2030 sans émission de gaz à effet de serre. Pour le reste, le recours aux énergies fossiles s’imposerait encore.
On voit bien que la priorité des priorités reste les économies d’énergie. Si nous parvenons, par exemple, à stabiliser la consommation d’électricité autour de 24 000 TWh (contre 18 000 aujourd’hui), les émissions de CO2 du système électrique resteront à leur niveau actuel. Mais si nous les laissons déraper vers 33 000 TWh, alors elles seront multipliées par plus de deux. Imaginons que tous les pays en « demande d’énergie électrique de base suffisante » se mettent dès demain à construire des centrales nucléaires pour la satisfaire. Ce, à un rythme maximal compatible avec les réalités industrielles et sans aucune discrimination de nature politique. Nous obtiendrions le résultat suivant : la production nucléaire atteindrait près de 10 000 TWh en 2030 et concernerait 29 nouveaux pays. Bilan : un peu moins de 10 % d’émissions de gaz à effet de serre économisées pour l’année 2030 et 3 % en cumul sur la période 2006- 2030. C’est un résultat pour le moins modeste !

Pour cela, il faudrait que de nouveaux pays accèdent au nucléaire civil. Que penser du risque de prolifération ?

Jean-Marc Jancovici : La prolifération est un souci réel, davantage que les déchets ou le risque d’accident. Quasiment tous les détenteurs de la bombe l’ont mise au point pour des raisons géopolitiques, avant une éventuelle production civile qu’Israël ou l’Afrique du Sud n’ont, par exemple, jamais mise en oeuvre. Cela dit, la question est déjà réglée pour les pays possédant l’arme atomique ou des centrales (soit les trois quarts de la production électrique mondiale). Et je préfèrerais de très loin voir la Chine disposer d’un nouveau réacteur nucléaire par semaine plutôt qu’une nouvelle centrale à charbon par semaine, comme c’est le cas aujourd’hui ! Enfin, la non-prolifération fait partie du cahier des charges des réacteurs de la génération IV, ce qui permettrait de diffuser la technologie à quasiment n’importe qui après 2040.

Benjamin Dessus : On multiplierait les risques de prolifération puisqu’un pays disposant de la technologie nucléaire civile peut facilement passer au militaire. Et ce n’est pas la vente d’un réacteur à la Libye qui risque de nous rassurer à ce sujet.

Quelles seront les conséquences sur les ressources en uranium dans le cas d’une relance du parc nucléaire mondial ?

Jean-Marc Jancovici : Avec les réacteurs actuels n’utilisant que l’uranium 235, un déploiement ambitieux butera sur des problèmes de ressources d’ici à 2050. Avec des surgénérateurs utilisant l’uranium 238 ou le thorium, ce n’est plus un problème jusqu’en 3000, ce qui revient à dire que d’autres facteurs limitants interviendront bien avant.

Benjamin Dessus : Nous assisterons autour de 2080 à un épuisement des ressources d’uranium nécessaires pour alimenter ces centrales jusqu’à la fin de leur vie. Pour y résister, il faudrait impérativement avoir réussi à temps la mise en place massive des réacteurs de la génération IV. Cette technologie fonctionne au plutonium et – au moins sur le papier – permet de multiplier les réserves d’uranium par 50. C’est un pari risqué qui s’accompagne de conséquences majeures, notamment en matière de prolifération. Ces dangers seront bien supérieurs avec le plutonium qu’avec l’uranium.

Les pro-nucléaires martèlent que cette technologie émet peu de gaz à effet de serre. Mais quelles limitations d’émissions de CO2 peut-on attendre d’une relance du nucléaire au niveau mondial ?

Jean-Marc Jancovici : Le débat médiatique oppose souvent deux positions aussi irréalistes l’une que l’autre. D’un côté, nous aurions un péril climatique jugulé en quarante-cinq ans sans récession massive et sans nucléaire, et de l’autre, nous aurions le nucléaire comme antidote suffisant au problème. Prenons les choses dans l’ordre. Avec une tonne de CO2 valant de plus en plus cher – par exemple, 100 à 500 dollars en 2030 –, les acteurs économiques mettront tout un ensemble d’actions en oeuvre afin d’éviter ces émissions. Et parmi ces mesures, nous retrouvons l’énergie nucléaire, capable de jouer une part utile. Mais aussi – et surtout – des économies d’énergie.

Benjamin Dessus : Un rappel. En 2006, le nucléaire mondial n’a permis d’économiser qu’à peine 5 % des émissions totales de gaz carbonique du système énergétique mondial. Il faut donc relativiser le discours selon lequel le nucléaire va sauver la planète du réchauffement climatique.

A quel rythme faut-il construire de nouveaux réacteurs pour lutter efficacement contre des émissions en hausse constante ?

Jean-Marc Jancovici : La croissance des émissions est directement liée à celle de la production de combustibles fossiles ! Donc, faute de réserves infinies, cela s’arrêtera autour de 2020 pour le pétrole, 2030 pour le gaz et 2050 pour le charbon. Ensuite, disons que parvenir à 100 ou 150 nouveaux réacteurs par an en 2030 serait un bon ordre de grandeur. Il faudrait parallèlement engager la fermeture, au même rythme, de centrales à charbon ou à gaz dépourvues de technologie de séquestration du dioxyde de carbone.

Benjamin Dessus : Actuellement, les émissions mondiales de CO2 augmentent de près de 2 % par an. Il faudrait donc mettre en route l’équivalent du parc nucléaire mondial actuel tous les deux ans pour compenser cette augmentation. Cela équivaut à ouvrir 250 centrales par an, soit quasiment une par jour ouvrable, contre moins de 4 par an actuellement. C’est évidemment impossible.

A-t-on les moyens financiers et industriels d’investir dans un accroissement du parc nucléaire mondial ?

Jean-Marc Jancovici : Un réacteur coûte un petit milliard de dollars, soit la moitié du prix d’une raffinerie. Pour construire 100 à 150 réacteurs par an, il faudrait donc faire un chèque de 100 à 150 milliards de dollars, ce qui n’est pas une aberration au vu du Produit national brut mondial (36 000 milliards en 2006). Mais il y a d’autres goulets d’étranglement possibles : pas assez d’emplacements, pas assez d’ingénieurs compétents… Et ces sommes seraient-elles plus facilement trouvées par un opérateur public ou privé ?

Benjamin Dessus : Ce sont d’abord les moyens humains qui manqueraient en cas de relance massive du nucléaire. La culture technique et administrative, indispensable pour accéder au nucléaire dans un pays nouveau, exige la formation d’experts qui seraient mieux employés sur d’autres projets structurants au service du développement de ces pays. Sur le plan financier, le nucléaire se situe parmi les solutions les plus coûteuses en investissement, et en tout cas, bien plus coûteuses que les économies d’énergie et d’électricité.

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Notes

[1L’énergie primaire (par opposition à l’énergie finale) désigne l’ensemble des produits énergétiques avant transformation, tels que le pétrole brut, le gaz naturel, la biomasse, l’énergie du vent et celle de l’eau, etc.

[2Benjamin Dessus, 68 ans, est ingénieur et économiste. Président du comité Global Chance, qui élabore des scénarios pour notre futur énergétique. Retrouvez ses analyses sur le site Agora21. [NdlR de www.global-chance.org : cette notule biographique rédigée par Terra Economica est antérieure à la création du site internet de l’association Global Chance]

[3Jean-Marc Jancovici, 45 ans, est ingénieur conseil, expert en énergie, auteur de Le Plein, s’il vous plaît !, co-écrit avec Alain Grandjean (Seuil, 2006). Retrouvez ses analyses sur le site www.manicore.com

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