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La France du nucléaire... dépendante du pétrole

Sa monomanie nucléaire et son addiction au pétrole enferment la France dans une impasse socialement et économiquement coûteuse. Des milliards d’euros sont gaspillés pour alimenter une fuite en avant éperdue et repousser le choix décisif d’une nouvelle politique énergétique et économique relocalisant investissements et activités sur le territoire. Il est urgent de changer de cap. Une tribune de Hélène Gassin et Christophe Porquier, publiée par le site d’information Médiapart le jeudi 28 janvier 2012.


Hélène Gassin, vice-présidente EELV de la région Ile-de-France, et Christophe Porquier, vice-président EELV de la région Picardie, alertent les candidats à l’élection présidentielle : alors que « nos achats de gaz et de pétrole plombent notre balance commerciale », « la question de la relocalisation de notre économie est aussi un choix de politique énergétique ».

Les chiffres du commerce extérieur sont tombés le 9 janvier pour le mois de novembre, et ils confirment la tendance des trois premiers trimestre de l’année 2011. Ils sont accablants : sur les 12 derniers mois, le déficit se monte à 70,45 milliards d’euros, soit 5,87 milliards d’euros par mois, avec une tendance continue à la hausse de ce déficit depuis 2004 et qui s’est lourdement accentuée depuis 2007.

Ces chiffres traduisent l’évasion des richesses de notre territoire et l’affaiblissement de notre économie dans un contexte de globalisation accrue, bien antérieur à la crise actuelle qui ne fait que l’amplifier et la révéler. Nous en voyons chaque jour les effets désastreux sur l’emploi et sur l’environnement. Il traduit presque à lui seul l’incurie de la politique économique de la présidence Sarkozy.

Mais ce déséquilibre global en cache un autre, qui est un point capital et stratégique pour notre pays.

Au troisième trimestre, les importations d’hydrocarbures ont grevé de 15,6 milliards le solde de la balance commerciale française. La facture énergétique du pays a dépassé les 45 milliards sur les trois premiers trimestres 2011, elle va atteindre un niveau historique et dépasser les 60 milliards sur l’année avec le quatrième trimestre. Au final, la facture énergétique est équivalente au solde négatif de la balance commerciale avec une tendance continue à la hausse. Le résultat de ces importations, c’est une manne financière pour les produits producteurs qui sont tous situés en dehors de la zone euro et de l’Union européenne (bien sûr l’Arabie saoudite, les Emirats, le Kazakhstan ou la Russie, mais aussi la Norvège qui nous vend du gaz) et les grands groupes gaziers et pétroliers.

Pour parler clairement et directement, nos achats de gaz et de pétrole plombent notre balance commerciale, et rendent notre pays et notre économie totalement dépendants des pays pétroliers. Au passage, notons que la France dépense presque l’équivalent d’un plan de rigueur annuel par mois pour acheter des hydrocarbures.

Et ceci n’est pas conjoncturel. Avec la pression des pays émergents sur la demande, et surtout une baisse très inquiétante de la production, la facture énergétique est amenée fatalement à croître dans les années qui viennent.

Le tabou concernant les limites de nos ressources mondiales en pétrole est en train de se lever.

L’AIE (Agence internationale de l’énergie) a reconnu que le « peak oil » avait eu lieu en 2006 et évoque aujourd’hui ouvertement une diminution de la production mondiale, emboitant le pas au dirigeant de Shell faisant le constat que plusieurs « Arabie saoudite » allaient manquer à court terme pour répondre aux besoins pétroliers de la planète.

Le résultat de cette tendance lourde est pourtant sans appel : nos exportations payent les caprices des pétromonarchies (villes artificielles et autres tours géantes…), et privent l’économie française d’une manne financière considérable qui pourrait être réinvestie sur le territoire.

Ce constat renvoie également à un bilan cruel de la politique énergétique française. Malgré 50 ans d’investissement dans l’atome, la France reste lourdement pétrole-addict, et y a même ajouté une dépendance aux approvisionnements en uranium, eux aussi importés et en stock limité. L’énergie nucléaire ne représente au final que 18% de la consommation d’énergie. Et nous consommons autant de pétrole que nos voisins, voire plus, par habitant.

Il faut ajouter à cela que les perspectives d’exportation de la filière nucléaire française sont quasi inexistantes après l’accident de Fukushima, dont l’Europe et le monde tirent les leçons avec des programmes de sortie ou de moratoire sur le nucléaire.

Avec une stratégie que n’aurait pas renié André Maginot, la France du nucléaire se replie pourtant sur une industrie dépassée et dangereuse, sans perspective de développement, et qui ne répond pas aux enjeux énergétiques et économiques du pays – un peu comme si nous faisions reposer notre stratégie de télécommunications sur le minitel ou des machines à écrire « made in France ».

Au croisement de la monomanie nucléaire et de l’addiction au pétrole reste un angle mort : nous nous privons ainsi d’investir des milliards d’euros sur le territoire dans la maîtrise et l’efficacité énergétique, ou dans les renouvelables. Pourtant, chaque euro dépensé pour économiser l’énergie ou la produire localement renforce notre indépendance énergétique et économique, et peut créer des emplois de proximité dans le bâtiment performant, les modes de transport écologiques ou un écodéveloppement industriel.

Chaque euro dépensé dans de nouvelles capacités nucléaires entretient un mythe qui est une impasse industrielle et nourrit une politique désastreuse de surconsommation d’électricité (illustrée par les dégats sociaux du chauffage électrique) qui n’a en rien enrayé le recours aux énergies fossiles. Chaque euro dépensé dans le pétrole et le gaz plombe la balance commerciale et nous lie les mains face aux pays producteurs.

Avec 3,8 millions de ménages en précarité énergétique, il est plus que temps d’arrêter l’hémorragie énergétique.

La donne est donc sur la table : poursuivre dans l’impasse énergétique pétrolière et nucléaire, en continuant à tuer notre tissu économique et social ou faire le choix décisif d’une nouvelle politique énergétique et économique relocalisant les investissements et les activités sur le territoire.

Continuer la même politique, ou en changer, cela ne se résume pas à des slogans faciles pour « produire français ». Il s’agit avant tout de dire « pour quoi faire ». La question de la relocalisation de notre économie est aussi un choix de politique énergétique.

C’est demain, c’est aux citoyens d’en décider. C’est aux candidats à la présidentielle de se prononcer.

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À voir également sur le site :

« Le nucléaire assure l’indépendance énergétique de la France » : vraiment ?
Hélène Gassin et Arnaud Gossement, ecolosphere.net, mercredi 23 mars 2011

Nucléaire : par ici la sortie
(Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. : les propositions de Global Chance et de ses membres pour, enfin, sortir du nucléaire)

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