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« L’accord de Paris sur le climat est une prophétie autoréalisatrice »

Pour Laurence Tubiana, négociatrice française pour le climat, la ratification du texte ne suffit pas : seule une dynamique d’adhésion des peuples et des États peut permettre de tenir les objectifs affichés en décembre 2015.


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Laurence Tubiana : « L’accord de Paris sur le climat est une prophétie autoréalisatrice »
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« L’ACCORD DE PARIS SUR LE CLIMAT EST UNE PROPHÉTIE AUTORÉALISATRICE »

Laurence Tubiana (interview), Le Monde, samedi 19 novembre 2016

Pour la négociatrice française pour le climat, la ratification du texte ne suffit pas. Seule une dynamique d’adhésion des peuples et des États peut permettre de tenir les objectifs affichés en décembre 2015.

Depuis 2014, l’économiste Laurence Tubiana a préparé et construit l’accord international sur le climat adopté à Paris, le 12 décembre 2015, à l’issue de la 21e Conférence des parties (COP21). Désignée « championne » du climat par Laurent Fabius en janvier 2016, l’ambassadrice française des négociations climatiques a suivi la première année de mise en œuvre de l’accord jusqu’à la COP22, qui s’est achevée vendredi 18 novembre à Marrakech, au Maroc.


Votre mission de « championne » pour le climat s’est achevée vendredi. Vous quittez aussi votre fonction d’ambassadrice. Avez-vous le sentiment d’avoir accompli votre tâche ?

J’éprouve une grande satisfaction d’avoir conçu la stratégie pour l’accord de Paris et de l’avoir mis en œuvre. J’avais souhaité continuer à suivre ce processus, en tant que « championne » du climat – ce qui était un rôle nouveau –, pour accompagner la première année du traité. Je finis sur une belle note avec toute cette implication des acteurs non gouvernementaux, des villes, des entreprises, à la COP22 de Marrakech.

Cette volonté de mobiliser les acteurs non étatiques n’était-elle pas l’une des idées maîtresses de l’accord de Paris ?

C’est le fondement de l’accord. Il était très important d’avoir, à Paris, un document le plus précis et le plus ambitieux possible et on a lutté jusqu’à la dernière minute pour cela. Mais j’avais l’intime conviction que ce n’était pas un texte légal qui garantirait la transition vers une économie bas carbone. Il fallait aussi qu’il suscite un mouvement de fond assez fort pour résister aux aléas politiques des différents gouvernements. C’est ce que j’appelle une prophétie autoréalisatrice : parce que tous pensent que l’accord va s’appliquer, qu’il est irréversible, que c’est l’horizon, alors tout le monde se prépare à cet horizon.

L’arrivée à la Maison Blanche d’un président climatosceptique ne risque-t-elle pas de briser cette dynamique ?

Elle va agir comme un test de vérité. On ne peut pas dire que l’accord de Paris est acquis parce qu’il a été ratifié. Il se réalisera si les gens pensent qu’il représente la meilleure solution pour lutter contre le réchauffement. Nous ne sommes pas dans un système de droit domestique avec des sanctions. Le droit international est un système d’adhésion. Et en réalité, la ratification, si elle est un signal politique fort, n’empêche pas l’inaction.

Plus de vingt pays se sont engagés, cette semaine à Marrakech, à adopter une économie décarbonée à l’horizon 2050. Est-ce un bon signal ?

C’est un signal très positif, même si ce n’est qu’un début. Les contributions nationales formalisées début 2015 [pour 2025-2030] ne sont pas cohérentes avec l’objectif de 2 °C retenu à Paris. Nous avons besoin d’une stratégie de plus long terme, qui permette d’orienter dès maintenant les investissements d’infrastructures ou les choix énergétiques.

De nombreuses voix ont insisté durant la COP22 sur l’importance du secteur privé dans la mise en œuvre de l’accord. Le marché va-t-il sauver la planète ?

Croire que les entreprises organiseront, à elles seules, la transition énergétique est une vue de l’esprit. Mais ces prises de position – comme l’appel des entreprises américaines à ne pas quitter le cadre de Paris – sont intéressantes car elles révèlent aussi des motivations intérieures. C’est l’une des réussites de la COP21 que d’avoir compris la nécessité de combiner la perspective internationale et les impératifs domestiques.

Les enjeux de sécurité internationale n’ont-ils pas aussi un effet sur la prise de conscience de l’urgence climatique ?

Les réfugiés climatiques étaient il y a quinze ans une perspective un peu lointaine, c’est aujourd’hui une réalité. L’est de la Méditerranée sera bientôt l’une des régions les plus affectées à la fois par la montée des eaux et par la sécheresse, dans une zone où la situation politique est déjà intenable. Le Pentagone a été le premier à étudier les menaces que fait peser le changement climatique ; désormais tous les ministères de la défense travaillent sur cette question.

Pour autant, la classe politique ne semble pas convaincue de l’importance du problème…

Dans le logiciel politique de la gauche comme de la droite, ce n’est pas un sujet structurant car l’enjeu est de trop long terme. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. Aux États-Unis, par exemple, le secrétaire d’État, John Kerry, qui s’est saisi de ce problème il y a plus de quinze ans, en a fait un élément central de sa parole politique.

Qu’en est-il en France ?

J’ai un très bon souvenir du travail réalisé avec Delphine Batho pour animer le débat sur la loi de transition énergétique, avec Annick Girardin sur les questions de développement, avec Stéphane Le Foll sur ses projets agricoles en lien avec le climat. Cela a été un bonheur de travailler avec Michel Sapin et avec Laurent Fabius, évidemment, sur l’accord de Paris.

Qu’allez-vous faire désormais ?

Je vais continuer à suivre la mise en œuvre de l’accord de Paris et m’investir dans cette plate-forme sur les stratégies 2050 lancée à l’occasion de la COP22. Je compte rejoindre une grande fondation pour le climat.

Propos recueillis par Simon Roger et Rémi Barroux

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