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IED, Pinocchio, le chat, le renard et la pointe

L’Institut Énergie Développement (IED) a publié en septembre 2012 une « Expertise sur les conséquences d’une sortie éventuelle du nucléaire ». Tout à sa défense de cette industrie, l’IED s’emploie à décrédibiliser les scénarios de transition énergétique tels que celui de négaWatt (qui propose une trajectoire de sortie du nucléaire à l’horizon 2050), au motif que ces scénarios ne sauraient répondre à des pointes hivernales massives de consommation électrique. Massives, et pour cause : alors même que les scénarios type négaWatt sont construits sur une stratégie de réduction de la pointe grâce à la mise en œuvre de mesures de maîtrise de la demande électrique, l’IED décrète sans façon que l’augmentation de la pointe à l’image du nez de Pinocchio est une donnée immuable du système électrique français, et qu’il faudra bien, face à cette consommation en hausse continue, développer nos capacités de production, y compris nucléaires. Mais l’IED, comme Pinocchio, ment allègrement : c’est la stratégie du « tout électrique, tout nucléaire » imposée à partir des années 70 qui est responsable de l’ampleur prise aujourd’hui par la pointe hivernale (100 000 MW en décembre 2010 et en février 2012), pointe que l’industrie électronucléaire, qui produit de l’électricité en base, ne sait justement pas fournir !


Page publiée en ligne le 22 août 2013
Dernière MAJ technique : 27 août 2013, 10h40

Sur cette page :
IED, Pinocchio, le chat, le renard et la pointe (André Marquet)
À découvrir également sur le site de Global Chance (dossiers et publications)

IED, PINOCCHIO, LE CHAT, LE RENARD ET LA POINTE

André Marquet, Les Cahiers de Global Chance, n°33 : Des questions qui fâchent : contribution au débat national sur la transition énergétique, mars 2013, pp. 108-109

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C’est peut-être en s’inspirant de l’exemple de Pinocchio que l’Institut Énergie Développement de Montreuil (IED) a cru devoir se livrer en septembre 2012 à l’exercice titré « Expertise sur les conséquences d’une sortie éventuelle du nucléaire ».

Dans les deux cas il est beaucoup question de la pointe.

Chez IED la pointe est électrique et correspond à un besoin de pointe qu’il convient par-dessus tout de préserver et d’allonger.

Chez Pinocchio, la pointe du nez s’allonge fortement quand il ment au grillon-qui-parle pour suivre les conseils de Gédéon le chat aveugle et Grandcoquin le renard boiteux.

Le scénario IED est un scénario électrique qui veut tout remplacer, tout cumuler, même et surtout à la pointe de puissance, et qui a déjà fait ses preuves il y a presque quarante ans. On disait alors tout électrique, tout nucléaire. Et pendant quarante ans on a fabriqué de la pointe, justement ce que le nucléaire ne sait pas faire. Et bien sûr, en même temps, on a fabriqué le plus possible de nucléaire.

IED n’essaye surtout pas d’expliciter ce qu’il y a dans cette pointe électrique. Puisque c’est un besoin qui existe déjà aujourd’hui, il n’y a pas de raison qu’elle ne s’allonge pas à l’avenir, puisque qu’elle s’est toujours allongée, chez nous en tout cas ; et puis comme on dit tout augmente. Comme le nez de Pinocchio quand il essaie de retourner au pays des jouets.

Et tous ceux qui essayent de réduire la pointe électrique sont des méchants puisque c’est un besoin vital. D’ailleurs pour leur apprendre, on va leur corriger leurs scénarios électriques à eux, pour qu’ils fournissent quand même la pointe exigée par IED et même un peu plus pour les punir ! Et puis d’abord tout doit devenir électrique ! Comme cela, la pointe trouvera de quoi s’allonger démesurément, toujours comme le nez de Pinocchio quand il était une marionnette, avant qu’il ne devienne un garçon raisonnable.

Pour montrer que la pointe est un besoin, IED revient aux débuts de l’électricité, dans les années 20 par exemple. Quand les gens rentraient chez eux, ils allumaient la lumière à la tombée de la nuit presque tous ensemble, et ont appelait chaque jour une grosse pointe de puissance : le facteur k (la puissance additionnée de tous les foyers à la tombée de la nuit, divisée par la puissance moyenne des foyers toute la journée) était donc important à l’époque, même si la pointe de puissance ne devait être que de quelques mégawatts (MW). Aujourd’hui le facteur k est toujours aussi important, RIEN N’A DONC CHANGE nous explique IED. N’écoutez pas les méchants qui prétendent que c’est la faute au chauffage électrique. La vérité c’est qu’on a besoin de la pointe ! Il faut savoir fournir le facteur k !

Il y a pourtant un renard sous cette affirmation (beaucoup ont mis trente ans à s’en rendre vraiment compte) : la pointe électrique a changé de camp. Elle continue de se produire tous les soirs, mais elle augmente énormément et longtemps en hiver, quand il fait très froid, pour atteindre et dépasser 100 000 MW (100 GW), comme en décembre 2010 ou en février 2012. Bien sûr on s’éclaire davantage, mais les experts disent que chaque fois que la température baisse d’un degré en hiver la puissance appelée augmente de 2 200 MW et que le chauffage électrique à lui tout seul demande quand il fait très froid une puissance de 35 à 40 Gigawatt (1 GW = 1 000 MW) un gros tiers de la puissance totale que peut fournir le parc français ! Ça, IED n’en parle pas ! Cette pointe-là est trop précieuse, même si elle fait s’allonger le nez démesurément quand on se contente, comme le ferait le chat Gédéon, de suggérer que le facteur k n’ayant pas tellement changé, la pointe n’a guère changé de nature entre quelques MW hier et 100 000 MW aujourd’hui !

Il y a un deuxième renard (toujours ce Grandcoquin !). Tous ces Gigawatt de pointe ne sont pas fournis, loin s’en faut, par le nucléaire qui sait très mal les produire, mais largement par des centrales à fioul, à charbon, à gaz, et par nos barrages hydrauliques que l’on vide vers les vallées au moment où on en a le moins besoin chez les agriculteurs et les autres usagers de l’eau. Mais comme il faut bien la fournir, cette puissance de pointe, on fait croire que c’est une raison pour augmenter le nombre de centrales nucléaires. Ça n’a pas grand-chose à voir, mais un renard boiteux peut bien faire croire cela à Pinocchio comme il lui a fait croire au champ des miracles, et comme tant de gens y ont crû depuis quarante ans !

Mais trêve de discussions, IED se doit de faire un exemple : le scénario Négawatt. Sans perdre son temps à le discuter davantage puisqu’il ne fait pas pousser la pointe et qu’il ose prétendre qu’on saurait stocker de l’électricité en en faisant du gaz, même si ce n’est qu’en 2030, le méprisable scénario Négawatt est exclu du jeu et jeté à la poubelle ! Ah, mais !

Quant aux autres méchants scénarios, les jumeaux RTE qui s’inscrivent dans la poursuite de la crise référence et nucléaire bas et celui de l’arrêt des tranches (nucléaires) à quarante ans tous truffés de maîtrise de l’électricité grenelleuse et inatteignable, une fois qu’IED leur a rallongé la pointe encore plus que la sienne, comme le nez de Pinocchio, ils prennent des airs un peu déglingués et c’est bien fait pour eux ! Reste alors le scénario IED, paré de toutes les vertus et qui promet seul le progrès dans tous les domaines, avec 75 % de nucléaire in aeternum (1), et un facteur de pointe inoxydable k = 1,6.

Cette histoire électrique avait déjà été racontée dans les années 1970 avec un succès inespéré. Certains pensent qu’elle peut encore servir. Il paraît qu’ils voudraient suivre à nouveau les conseils du chat aveugle et du renard boiteux, recommencer l’aventure de Pinocchio et retourner encore au pays des jouets pour y monter des pointes géantes, comme au temps des marionnettes.

Qu’on se rassure cependant, le nez de Pinocchio ne traverse pas les frontières, pas plus que le scénario IED. Il suffit d’aller voir en Allemagne où l’on ne comprend rien au besoin de pointe et où le fameux facteur k, de 1,6 chez nous, se réduit chez eux à 1,25. Ils n’écoutent pas les chats et les renards rencontrés sur les chemins. Pourtant les Allemands aiment bien les bêtes.

Heureusement pour Pinocchio qui se retrouverait avec un nez en zig-zag, et surtout pour IED dont le nez pointu raccourcirait brutalement de 178 GW installés à 139 GW (2). Une catastrophe !

André Marquet, Global Chance

Notes
(1) D’autant que, comme dit IED « tout restera en France » : par exemple, il n’y aura jamais de transfert de technologie vers la Chine, ou d’autres pays émergents, c’est juré...
(2) Tiens, justement, 178 – 139 = 39 GW ; c’est rigolo, ça ressemble à la puissance de pointe du chauffage électrique...

(haut de page)

À DÉCOUVRIR ÉGALEMENT SUR LE SITE DE GLOBAL CHANCE

Publications de membres de l’association
Cahiers et Mémentos de Global Chance
Dossiers de Global-Chance.org

Mais aussi : La pointe électrique en France : zéro pointé !
Association négaWatt, communiqué de presse du 1er décembre 2009, présentation synthétique en 20 diapositives et dossier technique complet, le tout en téléchargement via la page dédiée au 27ème numéro des Cahiers de Global Chance, coédité avec négaWatt :
Du gâchis à l’intelligence. Le bon usage de l’électricité (janvier 2010, 148 pages).

Publications de membres de l’association

(encadré = résumé au survol)

Un scénario alternatif pour le renouvellement des concessions hydroélectriques :
organiser conjointement la complémentarité des énergies renouvelables entre elles
et la maîtrise des consommations
[3 pages, fichier pdf, 130 Ko]
André Marquet, in Des questions qui fâchent : contribution au débat national sur la transition énergétique, Les Cahiers de Global Chance, n°33, mars 2013, pp. 110-112

Pour une relève thermodynamique du chauffage électrique direct :
une stratégie gagnant-gagnant
[7 pages, fichier pdf, 180 ko]
André Marquet, in L’énergie et les présidentielles : décrypter rapports et scénarios, Les Cahiers de Global Chance, n°31, mars 2012, pp. 79-85

« Système électrique : nous ne pouvons pas être à la fois pompiers et pyromanes »
Pierre Radanne, audition par la MIC du Sénat sur la sécurité d’approvisionnement électrique de la France et les moyens de la préserver, jeudi 8 février 2007

« La configuration de son parc électrique rend la France vulnérable »
Bernard Laponche, audition par la MIC du Sénat sur la sécurité d’approvisionnement électrique de la France et les moyens de la préserver, mercredi 28 mars 2007

Cahiers et Mémentos de Global Chance

(encadré = informations complémentaires au survol)

Des questions qui fâchent : contribution au débat national sur la transition énergétique
Les Cahiers de Global Chance, n°33, mars 2013, 116 pages

L’énergie et les présidentielles : décrypter rapports et scénarios
Les Cahiers de Global Chance, n°31, mars 2012, 100 pages

Nucléaire : le déclin de l’empire français
Les Cahiers de Global Chance, n°29, avril 2011, 112 pages

Du gâchis à l’intelligence. Le bon usage de l’électricité
Les Cahiers de Global Chance, n°27, janvier 2010, 148 pages

Nucléaire : la grande illusion - Promesses, déboires et menaces
Les Cahiers de Global Chance, n°25, septembre 2008, 84 pages

Dossiers de Global-Chance.org

(par ordre chronologique de publication en ligne / encadré = plus d’informations au survol)

Fukushima : réactions en chaîne
Tribunes, analyses, interviews, etc. :
Les réactions des membres de Global Chance face à la catastrophe nucléaire de Fukushima

Nucléaire : par ici la sortie !
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les propositions de Global Chance et de ses membres pour, enfin, sortir du nucléaire

Accidents nucléaires : de l’improbable à l’imprévisible
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les contributions de Global Chance et de ses membres au débat sur la sûreté nucléaire

Déchets nucléaires : qu’en faire ?
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Les analyses de Global Chance et de ses membres sur la question des déchets nucléaires

Nucléaire : une indépendance énergétique en trompe-l’œil
Rapports, analyses, tribunes, interviews, etc. :
Global Chance et ses membres dénoncent le mythe d’une « énergie 100% nationale »

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