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Enfouir les déchets nucléaires, un débat éthique

Sûreté, réversibilité, coût, etc. : les dimensions “techniques” et la faisabilité même du projet Cigéo de stockage des déchets hautement radioactifs en couche géologique profonde font débat et suscitent une forte controverse. Mais au-delà des questions techniques, le choix d’enfouir définitivement les déchets ultimes du parc nucléaire français soulève aussi des enjeux éthiques. Alors que le gouvernement français a annoncé la tenue, à l’automne 2018, d’un nouveau « débat national » sur la gestion des déchets nucléaires, Pierre-Marie Abadie (directeur de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs - Andra - en charge de la conception et de la mise en œuvre de Cigéo) et Bernard Laponche (expert indépendant et membre fondateur de Global Chance), confrontent leurs points de vue dans cette interview croisée publiée par le quotidien La Croix.


Page publiée en ligne le 24 avril

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Bernard Laponche (Global Chance) et Pierre-Marie Abadie (Andra) :
. Enfouir les déchets nucléaires, un débat éthique (interview croisée)
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Projet « insensé » – car « personne ne peut [en] garantir [la] fiabilité à long terme » – et décidé « sans que les citoyens n’aient leur mot à dire » face à l’État et à l’Andra, « Cigéo enfermerait les générations futures dans un non-choix, sans retour en arrière possible »
Bernard Laponche, polytechnicien, docteur ès sciences en physique et en économie de l’énergie.

ENFOUIR LES DÉCHETS NUCLÉAIRES, UN DÉBAT ÉTHIQUE

Bernard Laponche et Pierre-Marie Abadie (interview croisée), La Croix, vendredi 20 avril 2018.

À Bure, le futur centre de stockage des déchets hautement radioactifs, Cigéo, suscite une forte controverse. Au-delà des questions techniques, le choix d’enfouir définitivement les déchets ultimes du parc nucléaire français soulève des enjeux éthiques. Deux grands spécialistes de ces questions confrontent leurs points de vue. Pour le directeur de l’Andra (1), Pierre-Marie Abadie, le centre de stockage est la seule réponse raisonnable. Pour l’ingénieur Bernard Laponche, il s’agit d’un choix délétère. Interview croisée.


Un débat aura lieu à l’automne sur Cigéo (2), le centre qui doit accueillir les résidus radioactifs les plus dangereux. À quoi bon, puisque la France a déjà tranché en faveur de l’enfouissement profond ?

Pierre-Marie Abadie : Nous parlons d’un projet amorcé il y a déjà 25 ans, qui va nous mobiliser encore 150 ans – le temps de construction prévu pour Cigéo. À ces échelles de temps, et concernant un enjeu de cette ampleur, il est important de revisiter les raisons pour lesquelles nous avons opté pour l’enfouissement. Certes, le projet a été décidé, il faut avancer mais certains enjeux n’ont pas été suffisamment explicités.

Lesquels ?

Pierre-Marie Abadie : Lors des débats de 2006 et 2013, certaines ambiguïtés n’ont pas été levées. La première concerne l’avenir de la filière : construire Cigéo, est-ce donner un blanc-seing à la poursuite du nucléaire en France ? En réalité, le centre de stockage apporte seulement une réponse technique au problème des déchets actuellement produits.

Deuxième ambiguïté : faut-il trancher rapidement, ou a-t-on assez de temps devant nous pour que la science trouve d’autres solutions ? Depuis 12 ans, le paradigme a changé : en 2006, le nucléaire était perçu comme la filière exclusive de référence ; aujourd’hui, il n’est plus qu’une option parmi d’autres. Qui sait si dans 40 ans, nous disposerons encore d’une recherche assez puissante dans ce secteur ? D’où l’importance de proposer dès maintenant une solution.

Les citoyens ont-ils eu leur mot à dire sur ce choix crucial ?

Bernard Laponche : Clairement, non. Le débat a été faussé dès le départ. À l’origine, la loi de 1991 prévoyait d’explorer trois voies. La recherche, tout d’abord, avec l’espoir de diminuer la radioactivité des déchets, via la « séparation-transmutation ». Mais les scientifiques ont conclu que cela ne fonctionnait qu’en laboratoire.

Ensuite, l’entreposage en « sub-surface », autrement dit, le stockage des déchets à flancs de colline, à sec, en les laissant accessibles. Problème : le CEA, chargé d’étudier cette option, n’en voulait pas !

Enfin, le stockage en profondeur, irréversible celui-là. Seule cette dernière option a fait l’objet d’un travail approfondi, par l’organisme qui allait devenir l’Andra. À partir de là, une logique d’entonnoir s’est mise en place sans que les citoyens n’aient leur mot à dire.

Cela dit, en 2006, c’est bien le Parlement qui a avalisé cette option…

Bernard Laponche : Certes. Mais combien, parmi les parlementaires, ont seulement étudié le problème… En 2013, le débat a tourné court : les gens étaient exaspérés de constater l’impasse de toute discussion sur les alternatives à l’enfouissement. Cet automne, ce sera la même chose… Ce qui est désastreux car la question du stockage irréversible n’est absolument pas réglée.

Quelles sont vos craintes ?

Bernard Laponche : Elles sont de plusieurs ordres. Du point de vue technique, personne ne peut garantir une fiabilité à 100 % de Cigéo à long terme. On nous parle de « sûreté du stockage » sur… un million d’années ! C’est insensé. L’un des risques majeurs concerne la circulation de l’eau dans les couches géologiques. Un incident, une inondation même sans gravité au départ, pourrait avoir de lourdes conséquences si des produits radioactifs gazeux s’échappaient. On s’appuie sur des calculs, des modèles… Mais on ne peut pas avoir de certitudes sur des centaines de milliers d’années.

Pierre-Marie Abadie : Sur l’eau, précisément, nous avons de fortes convictions. Car sur le site choisi, à la frontière de la Meuse et de la Haute-Marne, l’eau est enfermée dans la roche depuis 160 millions d’années. Cette couche d’argile est particulièrement stable. Et il ne s’agit pas de modélisation : on sait que durant des dizaines de millions d’années, elle a très peu évolué et que la vitesse de propagation de l’eau y est extrêmement faible. À long terme, lorsque les contenants des déchets se seront dégradés, les radionucléides vont certes se propager mais très lentement compte tenu des caractéristiques de la roche choisie.

Bernard Laponche : Et comment fera-t-on si un colis défectueux se met à émettre de la radioactivité ?

Pierre-Marie Abadie : De deux choses l’une : soit on se trouve dans la phase d’exploitation, soit on parle du long terme, une fois Cigéo définitivement fermé. Dans la première hypothèse, il est possible d’aller rechercher le colis, du moins si la balance bénéfices-risques l’exige. Le Parlement a prévu une phase de réversibilité pendant 100 ans, ce qui signifie que rien n’est totalement figé. Tout l’enjeu est d’avancer, en résolvant les problèmes au fur et à mesure. C’est ce que nous faisons.

Et une fois le centre de stockage fermé ?

Pierre-Marie Abadie : Alors, soyons clairs : un colis défaillant au fond de son alvéole ne pose aucun problème de sûreté. C’est bien ainsi que le stockage en profondeur a été pensé : il s’agit de sûreté passive ; autrement dit, un stockage qui ne nécessite ni surveillance, ni intervention humaine. Les déchets sont toujours là, on ne les fait pas disparaître – et il peut être intéressant de travailler davantage sur les enjeux de mémoire. Mais on apporte une solution technique aux générations futures. C’est crucial car d’un point de vue éthique, serait-il légitime de laisser ces générations sans solution ? Je ne le crois pas.

Bernard Laponche : Mais pourquoi se précipiter, alors qu’il n’existe aucune solution satisfaisante aujourd’hui ? Plutôt que de donner du temps à la recherche, l’État – car l’Andra n’est que l’opérateur technique dans cette affaire – enferme les générations futures dans un non-choix, sans retour en arrière possible. Voilà qui pose un énorme problème éthique.

Si dans 300 ans, d’autres options devaient émerger, la population serait pied et poings liés. Imaginez : les gens s’aperçoivent que le sous-sol est pollué, qu’une rivière est radioactive… Ils ne pourront rien y faire. Car il sera impossible d’aller récupérer un colis défectueux à 500 mètres sous terre.

Je propose une tout autre approche : entreposer les déchets en sub-surface – ce qui est possible pendant plusieurs siècles, avec une véritable surveillance – jusqu’à ce que la science propose une gestion vraiment satisfaisante.

Pierre-Marie Abadie : Mais qui peut garantir qu’elle y parviendra ? Faire le pari que la recherche trouvera forcément une solution est hasardeux. Et ce serait se défausser sur les générations qui suivent, au lieu d’endosser la responsabilité de nos propres choix de développement. D’autant, je le répète, que Cigéo se construit de manière très progressive, dans un ajustement permanent durant une centaine d’années.

Bernard Laponche : La réversibilité, prévue pendant 100 ans sur le papier, est en réalité très relative, compte tenu de la difficulté à aller rechercher les colis enfouis… Et il est un problème plus grave encore.

À quoi pensez-vous ?

Bernard Laponche : Si la France, championne du nucléaire, prétend avoir trouvé la solution pour ses déchets, d’autres pays vont suivre. Pour se débarrasser de leurs résidus nucléaires mais aussi chimiques. C’est fabuleux ! On fait un trou, quelques galeries, on enfouit et on rebouche. Mais qui ira vérifier la qualité et la sûreté de telles installations ? Personne.

Les États brandiront leur indépendance nationale. Avec quel résultat ? Dans deux ou trois siècles, on se retrouvera avec une pollution à grande échelle de la croûte terrestre. En maints endroits du globe, celle-ci sera contaminée… C’est de la folie. Après avoir pollué les océans puis l’atmosphère, le risque est de léguer un nouvel héritage empoisonné aux générations futures.

Pierre-Marie Abadie : Cet héritage, nous l’avons déjà. La crainte que d’autres pays soient moins rigoureux ne doit pas nous détourner de nos propres responsabilités.

Propos recueillis par Marine Lamoureux et Emmanuelle Réju

REPÈRES
Deux spécialistes des questions nucléaires

Pierre-Marie Abadie est directeur général de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) depuis 2014. Ingénieur général des mines, ancien élève de Polytechnique, il était précédemment directeur de l’énergie à la direction générale énergie et climat du ministère de l’écologie. Il était, à ce titre, commissaire du gouvernement au sein du conseil d’administration de l’Andra et de celui d’EDF. Il fut également vice-président du conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie.

Bernard Laponche est ingénieur, co-fondateur de l’association scientifique Global chance. Polytechnicien, docteur ès sciences en physique et en économie de l’énergie, il a été ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et directeur général de l’Agence française pour la maîtrise de l’Énergie (AFME). Il a également été conseiller pour l’énergie et la sûreté nucléaire auprès de la ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement Dominique Voynet en 1998 et 1999. Il exerce comme consultant international en politiques et en maîtrise de l’énergie.

Notes

(1) Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs

(2) Centre industriel de stockage géologique

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déchets nucléaires & matières radioactives
DOSSIERS THÉMATIQUES & PUBLICATIONS RÉCENTES

Ci-dessous : Dossiers thématiques | Publications récentes

NOS DOSSIERS THÉMATIQUES

Déchets nucléaires : qu’en faire ?
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Bure : ceci n’est pas un débat public
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NOS DERNIÈRES PUBLICATIONS : 2017 & 2018

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« Enfouir les déchets nucléaires est la pire des solutions »
Bernard Laponche (interview), Le Monde daté du jeudi 29 mars 2018

La production de déchets dans les scénarios de RTE
Bernard Laponche, document de travail, mardi 20 février 2018

Plutonium entreposé à La Hague 2010-2016
Jean-Claude Zerbib et André Guillemette, note de travail, 13 février 2018

Belleville sur Loire, la conséquence de la faillite de la doctrine du retraitement
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La poursuite du retraitement des combustibles nucléaires se justifie-t-elle encore aujourd’hui ?
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Nucléaire : jusqu’où iront-ils ?
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Cigéo : « une remise en cause profonde » s’impose !
Benjamin Dessus et Bernard Laponche, Contribution à la consultation publique organisée par l’ASN sur son « Projet d’avis relatif au dossier d’options de sûreté de l’installation de stockage de déchets radioactifs Cigéo », 13 septembre 2017

Cigéo ou la chronique d’un échec annoncé
Benjamin Dessus, Bernard Laponche et Bertrand Thuillier, Le Monde, lundi 7 août 2017

« Le potentiel de danger à La Hague est sans équivalent »
Yves Marignac (interview), Libération, mercredi 29 mars 2017

Retraitement des combustibles belges à La Hague et gestion des combustibles et des déchets radioactifs en Belgique
Jean-Claude Zerbib, Global Chance, note de travail, 15 pages, mars 2017

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À VOIR... ET À MÉDITER

Into Eternity. La cachette nucléaire (film documentaire)
Michael Madsen, Magic Hours Films, 2010, durée 1h15
Une « plongée dans l’abîme du futur nucléaire » (Le Monde, 17 mai 2011)
Onkalo, Finlande. Peut-on construire un site souterrain pour stocker des déchets nucléaires hautement radioactifs et assurer son inviolabilité pendant... 100 000 ans ? Le documentaire de science-fiction est né, fascinant et vertigineux.

Le film dans sa version intégrale est disponible en ligne sur Youtube

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Quand l’Église se mêle de Bure...
Gestion des déchets nucléaires :
Réflexions et questions sur les enjeux éthiques [6.9 Mo, fichier pdf]
Rapport du groupe de travail constitué autour de Marc Stenger, évêque de Troyes et président de Pax Christi France, novembre 2012, 31 pages
Y compris un liminaire de Philippe Gueneley (évêque de Langres), Jean-Paul Mathieu (évêque de Saint-Dié), Marc Stenger (évêque de Troyes) et François Maupu (évêque de Verdun)

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pour aller plus loin...
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Énergie, Environnement, Développement, Démocratie : changer de paradigme pour résoudre la quadrature du cercle (Manifeste publié en ligne le 1er mai 2014)

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