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Énergie et lutte contre la pauvreté de l’Afrique : l’initiative française se trompe de cible

Michel Labrousse, 19 juin 2009


Le ministre de l’écologie, Jean-Louis Borloo, a présenté récemment une initiative intitulée « Energizing Africa : from Dream to Reality » (« Électrifier l’Afrique : du rêve à la réalité ») (1) destinée à développer l’électricité sur le continent noir tout en luttant contre le changement climatique. Cette initiative française [voir encadré plus bas] propose une large panoplie de technologies destinées principalement à renforcer la production d’électricité et aborde aussi les usages de cuisson ; les énergies renouvelables sont privilégiées, les économies d’énergie dans le bâtiment et l’amélioration de l’usage du bois de feu ne sont pas oubliées, bref une initiative a priori satisfaisante.

Pourtant cette démarche ne nous semble pas adaptée à la situation qui est celle de l’Afrique subsaharienne aujourd’hui.

Quels sont en effet les besoins primordiaux des populations africaines ?

Pour sortir de la pauvreté l’Afrique a besoin de tous les services qui contribuent à améliorer la santé, l’éducation, l’approvisionnement en eau potable et la production alimentaire pour le plus grand nombre et les plus pauvres, au premier rang desquels les populations rurales. Cette réponse dictée par le bon sens trouve sa légitimité dans la Déclaration du Millénaire approuvée en 2000 (2) : pour lutter efficacement contre la pauvreté il est indispensable d’atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (les "OMD") en 2015 (3).

Les huit OMD traduisent l’ampleur de la tâche à accomplir dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la production, en particulier alimentaire, de la protection de l’environnement et du partenariat international. Même s’ils ne mentionnent pas la "pauvreté énergétique" la plupart des indicateurs qui leur sont associés font implicitement référence à la disponibilité de "services énergétiques", tels que l’éclairage, la réfrigération, le pompage, la cuisson efficace et propre, la force motrice, les technologies de l’information, etc. dont l’absence freine considérablement le développement économique et social.

Prenons deux exemples : la mortalité des enfants et la mortalité maternelle. Selon l’OMD N°4 la mortalité des enfants de moins de 5 ans devrait baisser des deux tiers entre 1990 et 2015. En Afrique de l’Ouest, la tendance constatée conduit à une baisse de seulement un quart à cette date. Chaque mère verra toujours mourir un à deux de ses enfants en bas âge, rappelons que le taux de fécondité est supérieur à 5 enfants par femme dans la plupart des pays d’Afrique. La mortalité maternelle devrait, quant à elle, être réduite des trois quarts (OMD N° 5), elle n’a pas baissé depuis 20 ans (4). En Afrique de l’Ouest 6 % des femmes meurent en couche.

Pour se donner des chances d’atteindre les OMD 4, 5 et 6 en 2015 il faut améliorer l’efficacité des centres de santé et des maternités, donc accroître le taux de fréquentation de ces infrastructures et la qualité des soins. L’éclairage, la ventilation, les télécommunications, la conservation de vaccins, la disponibilité d’eau potable et d’eau chaude, la présence d’un logement de fonction électrifié y contribuent largement.

Pourquoi l’Initiative française ne se mobilise-t-elle pas en priorité pour relever ce défi en prévoyant d’équiper dès maintenant en services énergétiques modernes les centres de santé mais aussi les écoles, les centres communautaires, les forages hydrauliques, les exploitations agricoles, les ateliers artisanaux, en un mot toutes les infrastructures qui délivrent des services collectifs à vocation sociale et des services productifs ?

Il faudra naturellement développer l’accès aux ménages à l’électricité mais les moyens à mobiliser sont considérables et ce n’est pas la priorité.

Pour favoriser l’accès aux services énergétiques des infrastructures socio-productives il n’est pas nécessaire d’accroître immédiatement les moyens de production, de transport et de distribution électrique ; il faut commencer par équiper et connecter les infrastructures socio-productives qui souvent ne sont pas même électrifiées alors qu’elles sont proches d’un réseau électrique et aménager les autres en les dotant de système de production autonome. Voilà bien la première "pauvreté énergétique" de l’Afrique, celle de l’absence de services énergétiques modernes, même lorsque l’énergie finale est disponible : c’est là que réside l’enjeu prioritaire de l’énergie dans la lutte contre la pauvreté.

Desservir en services énergétiques tous les centres de santé d’un pays et une bonne partie des écoles ; motoriser un nombre conséquent de forages hydrauliques pour que les populations rurales accèdent à l’eau potable ; mettre à disposition de milliers de petites exploitations agricoles et d’artisans villageois un service de force motrice : ces actions ne se chiffrent pas en centaines de milliards mais seulement en dizaines de millions d’euros. Pour équiper correctement en services énergétiques modernes tous les centres de santé ruraux, au nombre de mille environ, dans un pays sahélien comme le Niger, qui compte 13 millions d’habitants dont 10 millions de ruraux, il faut investir 10 millions d’euros pour l’acquisition des lampes, conservateurs de vaccins et autres équipements spécifiques, pour le raccordement à un réseau électrique quand il existe, ou pour créer un système de production autonome, solaire ou autre. Il ne s’agit pas d’une opération pilote de plus : TOUS les centres de santé ruraux du pays peuvent être équipés de services énergétiques modernes en quelques années et favoriser grandement la réalisation des trois OMD concernés par la santé d’ici à 2015.

Au delà de la santé, il est indispensable de contribuer aussi à l’éducation et à l’accès à l’eau en tirant le meilleur profit des synergies techniques et territoriales. Pour ce même pays le coût d’investissement atteindrait 40 millions d’euros, ordre de grandeur de l’investissement annuel d’une société d’électricité d’un pays d’Afrique.

Promouvoir l’accès aux services énergétiques implique des financements mais exige aussi d’adapter le cadre institutionnel. Les exemples abondent d’installations, en particulier énergétiques, non utilisables parce que non entretenues. Il est donc indispensable de mettre en place un mécanisme qui implique l’ensemble des acteurs : partant de la fourniture de services énergétiques aux infrastructures collectives sociales et aux activités productives, les partenaires se tourneront ensuite vers la desserte des ménages. Pour amorcer cette dynamique, la décentralisation mise en œuvre en Afrique, qui favorise la maîtrise d’ouvrage locale, ouvre de bonnes perspectives à l’intervention d’opérateurs de services énergétiques. A condition qu’ils ne limitent plus leur activité à la fourniture d’énergie finale, ce que font aujourd’hui les opérateurs énergétiques qui livrent de l’énergie finale, en particulier l’électricité, mais qu’ils deviennent des prestataires de services énergétiques. Ils garantiront ainsi une consommation réduite d’énergie finale, et donc des économies de gaz carbonique qui ouvriront à l’Afrique des perspectives lui permettant de bénéficier des mécanismes destinés à lutter contre le changement climatique.

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Encadré : l’initiative française “Energizing Africa : from dream to reality”

Préambule : l’Afrique est dépourvue de services énergétiques modernes. Près de 530 millions d’Africains, sur près d’un total de 930 millions, n’ont pas accès à l’électricité et dépendent de la biomasse traditionnelle pour leurs besoins quotidiens. Alors que L’Afrique ne représente que 3,6% des émissions mondiales de CO2 (7% en incluant les changements d’usages des terres), c’est le continent le plus impacté par les changements climatiques.

Déroulement en 2 étapes :
• Un programme d’actions à court terme d’ici à 2012 : déploiement à plus grande échelle des quelques technologies éprouvées.
• Un programme à long terme (pour l’après 2012) dont l’objectif serait l’accès à l’énergie propre de tous les africains.

Objectifs de partenariat UE Afrique :
1. Répondre à l’absence d’accès à des services énergétiques modernes, durables et de qualité pour l’ensemble des populations et des acteurs économiques ;
2. Réduire la consommation croissante des énergies fossiles de l’Afrique, alors que le continent regorge de ressources renouvelables ;
3. Renforcer le soutien à l’Afrique pour qu’elle bénéficie d’offres financières, d’innovations technologiques et de meilleures pratiques institutionnelles.

Propositions de projets :
• L’accès à l’énergie en zone rurale. Dans l’objectif d’aboutir à la constitution de sociétés de services énergétiques locales pour gérer des mini réseaux alimentés par des ressources renouvelables locales, plusieurs projets pilotes pourraient être mis en œuvre : systèmes solaires photovoltaïques utilisant des mini-réseaux dans les pays du Sahel, mini-turbines hydroélectriques au Cameroun, cogénération bagasse au Kenya, cogénération bois dans le bassin du Congo, agrocarburants en Afrique de l’Ouest.
• La lutte contre les coupures électriques. Le plan d’action consisterait à identifier des gisements d’économie d’énergie rapidement accessibles et à financer des mesures associées de réduction de la demande auprès des sociétés d’électricité et acteurs concernés, en priorité en Afrique de l’Ouest.
• L’urbanisme écologique par le développement d’approches programmatiques "Energie climat" avec des municipalités et la mise en place de financements d’investissements globaux d’économies de CO2 sous forme de prêts (10 à 40 M€) pour la construction de "villes sobres en CO2". Des coopérations décentralisées avec des collectivités européennes permettraient d’engager les projets dans la durée.
• Le bois : réduction de la consommation. Le plan d’action consisterait à produire localement et vendre des foyers de cuisson améliorés permettant de réduire la consommation de bois et de charbon de bois dans des pays comme le Burkina-Faso, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Mali, la Mauritanie, le Sénégal, ou le Tchad.
• L’hydraulique : développement de barrages et interconnexions à haute qualité environnementale, le potentiel hydroélectrique de l’Afrique étant encore à exploiter à 80 %. Les grands bassins fluviaux visés pourraient être le Congo et le Zambèze, le Nil, les fleuves du Sénégal et du Niger.
• Les nouvelles technologies de l’énergie. Le programme consisterait à lancer des opérations de démonstration à une échelle préindustrielle dans les bâtiments à énergie positive, la production de biocarburants de 2nde génération, les énergies marines et autres ENR innovantes.
• La géothermie : l’objectif serait une production de 9 GW dans le Rift Africain d’ici 5 ans en mettant en place un fonds de garantie pour pré-financer les coûts d’exploration.

Sources : Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire : Dossier de presse, page 9, et présentation au séminaire "Accès à toutes les énergies en Afrique" (Paris, AIE, 4 juin 2009)

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Notes :
(1) Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire : Dossier de presse, 20 mai 2009, page 9, et Hervé Kempf : Une initiative française contre la pauvreté énergétique de l’Afrique, Le Monde, jeudi 28 mai 2009.
Le coût du chantier est estimé à 400 milliards d’euros, le gouvernement aurait décidé d’injecter seulement 10 millions d’euros, espérant que l’Union Européenne s’associera au projet. Notons que l’UE et plusieurs pays membres sont à l’origine de multiples initiatives énergétiques et de partenariats avec les pays d’Afrique subsaharienne.
(2) Organisation des Nations Unies : Assemblée du Millénaire
(3) Organisation des Nations Unies : Objectifs du Millénaire pour le développement
(4) UNICEF : La situation des enfants dans le monde 2009 – La santé maternelle et néonatale

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