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Énergie : « La solution, c’est la sobriété »

Benjamin Dessus
DeveloppementDurableLeJournal.com, lundi 17 septembre 2007
Propos recueillis par William Bolle

Ancien directeur du programme Ecodev au CNRS, co-auteur en 2000 d’un rapport de prospective sur la filière électrique nucléaire remis au Premier ministre, et président de l’association de scientifiques « Global Chance », Benjamin Dessus considère que la seule voie qui permettrait à la France d’atteindre les objectifs fixés par l’Europe en matière d’énergies renouvelables et d’émissions de gaz à effet de serre, passe par la sobriété énergétique.

Pour enrayer le réchauffement climatique, l’Europe s’est engagée à réduire d’ici à 2020 ses émissions de gaz à effet de serre et sa consommation d’énergie de 20 %, et de porter à 20 % la part des énergies renouvelables. La France pourra-t-elle remplir sa part du contrat ?

Il faut tout d’abord préciser ce que l’on entend par énergie. On a une fâcheuse tendance en France à confondre énergie et électricité. Et, cette dernière étant majoritairement d’origine nucléaire, on finit inévitablement par débattre du nucléaire à chaque fois que l’on aborde la question énergétique. C’est un faux débat.
Si l’on réfléchit en termes d’énergie primaire [1], et non d’électricité, le nucléaire représente 40 % de notre énergie. Et si l’on parle de besoins finaux, c’est-à-dire d’énergie réellement consommée par les chaudières, les usines, les voitures, etc., le nucléaire ne représente plus que 17 % de la consommation.
Il est donc primordial de s’intéresser aux 83 % restants, dans le chauffage et dans les transports notamment.

Il convient également de s’entendre sur la définition d’une énergie renouvelable. Le gouvernement a tendance à présenter l’énergie nucléaire comme une énergie verte et, en quelque sorte, renouvelable, puisque les nouvelles générations de réacteurs pourraient garantir un approvisionnement en combustible pour très longtemps.
Or, non seulement on sait que le nucléaire présente des risques environnementaux préoccupants (accidents majeurs, déchets, prolifération), mais le considérer comme une énergie renouvelable reviendrait à dire à nos partenaires européens : « nous avons déjà atteint notre objectif de 20 % d’énergies renouvelables ». Ce qui impliquerait de la part de nos voisins un effort supplémentaire pour atteindre l’objectif européen, car la France pèse lourd en matière énergétique. Ce n’est pas une démarche très constructive, et je pense que la France doit se fixer 20 % d’énergies renouvelables hors nucléaire, et que d’ailleurs, elle peut le faire.

Comment atteindre cet objectif ?

Il faut placer le renouvelable au bon endroit. On peut bien faire de l’éolien ou du photovoltaïque, mais on ne va pas remplacer le parc nucléaire par des énergies renouvelables, d’autant que l’on produit déjà beaucoup d’électricité en France.
Et puis, nous l’avons vu, l’électricité n’est pas le cœur du problème. Il faut s’intéresser d’abord au chauffage : la biomasse, le solaire thermique, la cogénération, la géothermie... toutes ces technologies nous permettraient d’atteindre les 20 % en 2020, à condition de s’en occuper vraiment, et surtout, de chercher d’abord à réduire de 20 % la consommation énergétique.
C’est cet objectif qui est le nœud du problème. Car 20 % d’énergies renouvelables, c’est 20 % d’une consommation totale : si on réduit celle-ci, on peut atteindre le même objectif en fournissant moins d’effort. Surtout si l’on impose l’idée que ce pourcentage concerne les besoins finaux, et pas l’énergie primaire, ce qu’admet d’ailleurs la Commission européenne.

Quest-ce que cela signifie ?

Le bilan primaire français est de 275 millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) et le bilan final est de 160 Mtep par an. La différence entre les deux est en grande partie due au mauvais rendement du nucléaire : quand on fait 1 kWh dans une centrale, on en perd deux dans la nature. Résultat : pour atteindre 20 % d’énergies renouvelables dans le bilan primaire, il faudrait passer d’ici à 2020 de 18 Mtep – bilan primaire des énergies renouvelables – à 54 Mtep, 20 % des 275 Mtep primaires. Or, comme les énergies renouvelables ont un très bon rendement, il y a peu de différence entre bilan primaire et bilan final. Par conséquent, il suffirait de passer, pour le bilan final, de 16,5 Mtep – bilan final des énergies renouvelables -, à 32 Mtep, qui sont les 20 % de 160 Mtep finales. Donc un doublement de la part du renouvelable, qui est atteignable. Si l’on calcule ainsi, et que l’on commence par faire des économies d’énergie, on atteindra facilement les 20 % de renouvelable, et on réduira mécaniquement les émissions de GES.

Où faut-il faire des économie d’énergie ?

Pas tellement dans l’industrie, qui a déjà pris le problème à bras le corps pour des raisons économiques évidentes. D’abord dans l’habitat, notamment dans l’existant, où un gros travail d’isolation est à faire, ce qui aurait l’avantage de créer de l’emploi. Les transports sont aussi un problème majeur, que les biocarburants de première génération ne peuvent résoudre. Et en attendant l’hydrogène et les biocarburants de deuxième génération, il faut modifier les habitudes de déplacement et réfléchir aux infrastructures. Car quand on pense économie d’énergie, on a tendance à focaliser sur les appareils, alors que le plus important ce sont les infrastructures où l’on place ces appareils. Faire le choix d’une autoroute plutôt qu’une ligne de chemin de fer, c’est décider de consommer plus d’énergie et d’émettre plus de GES sur un temps très long. C’est à ce niveau là que des décisions majeures doivent être prises, et c’est maintenant qu’il faut les prendre : si la France et l’Europe respectent leurs engagements et parviennent à inverser la tendance, on aura de bonnes raisons d’espérer. Mais pour commencer, il faut faire preuve de sobriété énergétique. Ensuite, on pourra bien s’étriper au sujet du nucléaire.

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Notes

[1Energie primaire : ensemble des produits énergétiques non transformés (pétrole brut, gaz naturel, biomasse, hydraulique…)

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