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En bonne compagnie : la transition énergétique allemande vue de France

En matière de politique énergétique, le débat franco-allemand s’apparente à un dialogue de sourds, dénué d’écoute et de compréhension. Si tel est le cas, ce n’est pas seulement parce que, dans ce domaine la France et l’Allemagne ont des traditions très différentes, qui sont donc parfois difficiles à comprendre dans le pays voisin, mais aussi parce que la perception de l’autre abonde de clichés qui souvent empêchent de voir ce qu’il y a de nouveau de chaque côté du Rhin. Pourtant, la voie choisie par la France – le maintien de deux tiers d’énergie nucléaire – n’est incompatible qu’en apparence avec la conception allemande d’Energiewende, et les défis auxquels sont confrontés les deux pays tout comme les objectifs qu’ils poursuivent se ressemblent étrangement, rappelant que l’on peut atteindre un même but en empruntant des chemins très différents...


Page publiée en ligne le 20 juin 2018

Sur cette page :
Kathrin Glastra et Andreas Rüdiger : En bonne compagnie : la transition énergétique allemande vue de France
Pour aller plus loin : Changer de paradigme | Les Dossiers de Global-Chance.org

EN BONNE COMPAGNIE :
LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE ALLEMANDE VUE DE FRANCE

Kathrin Glastra & Andreas Rüdinger, note de synthèse pour l’antenne française de la Fondation Heinrich-Böll (*), mardi 8 novembre 2016, 10 pages

Sommaire :
• La politique énergétique : des divergences de fond
• Des traditions historiques différentes
• Une France peu concernée par Fukushima
• La transition énergétique, un « retour au Moyen Age »…
• … ou un saut dans la modernité ?
• Objectifs communs, tâches partagées

(*) L’association Heinrich-Böll-Stiftung France « entend informer et organiser le dialogue autour de la transition énergétique allemande, qui fait l’objet, en France, de beaucoup de mythes et dont l’analyse mérite d’être approfondie ». À ce titre, elle a, entre autres activités et publications, mis en place un blog consacrée à la transition énergétique allemande (Energiewende en allemand).


La voie choisie par la France – le maintien de deux tiers d’énergie nucléaire – n’est incompatible qu’en apparence avec la conception allemande d’Energiewende. En réalité, les objectifs se ressemblent étrangement, rappelant que l’on peut atteindre un même but en empruntant des chemins très différents.

« Ce n’est pas compliqué, résume un bon connaisseur de la politique énergétique
de France et d’Allemagne : les Français ne comprennent pas les Allemands et les Allemands ne comprennent pas d’avantage les Français. Et d’ajouter : mais les Allemands sont dingues.
 »

La politique énergétique : des divergences de fond

En matière de politique énergétique, le débat franco-allemand s’apparente à un dialogue de sourds, dénué d’écoute et de compréhension. Si tel est le cas, ce n’est pas seulement parce que, dans ce domaine la France et l’Allemagne ont des traditions très différentes, qui sont donc parfois difficiles à comprendre dans le pays voisin, mais aussi parce que la perception de l’autre abonde de clichés qui souvent empêchent de voir ce qu’il y a de nouveau de chaque côté du Rhin. L’image d’une France qui se définit par la puissance nucléaire est aussi solidement ancrée dans les esprits en Allemagne que l’est dans l’Hexagone celle d’une République fédérale attachée à l’écologie et hostile au nucléaire.

Rares sont les domaines dans lesquels les visions des deux pays sont aussi éloignées l’une de l’autre. Alors qu’avec la sortie du nucléaire, l’Allemagne a rendu mondialement célèbres le terme Energiewende (transition énergétique) et la loi sur les énergies renouvelables (Erneuerbare Energien Gesetz, EEG), l’identité française ne saurait se penser sans le symbole de l’industrie nucléaire. Désignant tout à la fois une technologie nucléaire omniprésente, des structures de pouvoir centralisées et une économie de l’énergie contrôlée par l’Etat, le concept de « nucléocratie » semble avoir été créé sur mesure pour ce pays.

Dans le domaine de la politique étrangère, la puissance atomique a vite atteint le statut de symbole. A l’époque où la France perdait ses colonies, la bombe atomique devait lui permettre de conserver sur la scène internationale la « grandeur », telle que l’avait conçue le général de Gaulle. Avec un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, la force de frappe constitue jusqu’à aujourd’hui un symbole du prestige international de la nation française. En matière de politique nucléaire, l’Allemagne a une histoire tout à fait différente. Ce n’est qu’en 1955, après avoir recouvré sa souveraineté, que la République fédérale a pu accéder à la puissance atomique – et encore, à la condition stricte que son usage resterait purement civil. Quoi qu’il en soit, les Allemands ont, dès le départ, fait preuve de scepticisme à l’égard du nucléaire.

Sur ce point, les antagonismes franco-allemands sont flagrants : décentralisation vs centralisation, énergies renouvelables vs puissance nucléaire, marché vs planification, puissance militaire comme arme diplomatique vs softpower du miracle économique. Or, comme le dit un dicton, les opposés s’attirent. Ainsi, la société française regarde l’Energiewende avec un mélange de curiosité, de fascination et de méfiance. À l’inverse, la transition énergétique lancée par la France il y a quelques années (1) est restée largement inaperçue de l’opinion publique outre-Rhin. Pourtant, elle ressemble fortement à la politique énergétique allemande, qui a manifestement servi de modèle. Ce rapprochement entre ces deux pays promet d’ouvrir la voie à une coopération plus étroite en Europe.

Des traditions historiques différentes

Alors que tout au long de l’intégration européenne, la France et l’Allemagne n’ont cessé de se rapprocher, notamment dans les secteurs de l’agriculture, du commerce et de la monnaie, elles ont longtemps suivi des voies très différentes en matière énergétique. Le choc pétrolier de 1973, puis la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en avril 1986, ont joué un rôle clé dans la (re)définition de leurs politiques énergétiques respectives.

A la suite du premier choc pétrolier, la France a voulu regagner sa « souveraineté nationale » dans le domaine énergétique, alors qu’elle était jusqu’alors dépendante. Tel est l’objectif premier du plan Messmer, qui prévoyait la construction rapide du parc nucléaire français. La population elle aussi s’est laissé convaincre par la formule du « tout électrique, tout nucléaire ». Les 37 réacteurs construits entre 1980 à 1986 ont permis à la France de prendre un « premier tournant énergétique ». Aucun autre parc en Europe ne comptait autant de réacteurs à l’époque – ils seront bientôt 58. L’électricité d’origine nucléaire était abondante et bon marché, il convenait donc de l’utiliser (par exemple pour les chauffages électriques) plutôt que de l’économiser – comme le voulait alors la formule consacrée. A l’inverse, l’Allemagne s’est avant tout concentrée sur la houille et le lignite nationaux. Après le choc pétrolier, l’ouverture au nucléaire était hésitante et beaucoup plus limitée que dans l’Hexagone. Dès le début, elle a fait l’objet de contestation dans la société.

La manière dont Français et Allemands ont réagi à l’accident de Tchernobyl, le 26 avril 1986 – accident dont les radiations ont pourtant touché les deux pays dans des proportions similaires –, est révélatrice de cette différence d’attitude. En France, l’opinion publique est restée quasiment indifférente, comme si les nuages radioactifs s’étaient « arrêtés à la frontière ». Tchernobyl n’est pas devenu un objet politique, qui aurait pu conduire à remettre en question le tout nucléaire, à la différence de l’Allemagne. Là, au contraire, le revirement de l’opinion publique a eu des conséquences politiques immédiates, qu’il s’agisse de la montée en puissance des Verts hostiles au nucléaire ou de l’apparition des premiers doutes sur cette énergie au sein des partis traditionnels.

Depuis, le nucléaire est resté impopulaire en Allemagne : en 2006, 50 % des personnes interrogées s’y prononçaient en faveur d’une réduction de la part de cette énergie. Il est intéressant de voir que le résultat français était alors comparable (49 %). Or, même si la société est devenue plus critique à l’égard du nucléaire, il n’existe pas en France de mouvement antinucléaire organisé comparable à celui existant en Allemagne. Avec les premières marches de protestation de Wyhl, Brokdorf et Wackersdorf, « le débat sur le nucléaire est passé de choix technologique de la politique ou de l’économie énergétique à une question de conscience politique » (2). C’est ainsi que le Bundestag a voté en 1990 la loi sur l’approvisionnement en électricité, sous-estimée à l’époque, puis en 2000 la loi sur les énergies renouvelables – un projet de la coalition rouge-verte. Nombre d’observateurs français y ont vu un Sonderweg (une « voie particulière »), qui aurait atteint son paroxysme avec la décision de sortir du nucléaire. La plupart d’entre eux ont toujours trouvé étrange que la République fédérale, malgré sa longue expérience industrielle, soit « l’un des pays européens les plus réservés en matière de technologie nucléaire » (3).

Une France peu concernée par Fukushima

Côté allemand, l’attention s’est concentrée sur la fusion du cœur des réacteurs de Fukushima et les émissions radioactives, davantage que sur les conséquences de la catastrophe naturelle, qui pourtant étaient beaucoup plus évidentes au départ. Le gouvernement conservateur-libéral, qui s’était prononcé pour une sortie de la sortie du nucléaire prévue par le gouvernement précédent, a pris un nouveau tournant en décidant de fermer l’ensemble des centrales nucléaires d’ici 2022. A l’opposé, l’accident de Fukushima, le 11 mars 2011, a été perçu en France avec un certain détachement, comme l’avait déjà été Tchernobyl en 1986. Il n’a pas suscité de véritable débat sur l’état des installations nucléaires. Au lieu de cela, Nicolas Sarkozy, alors président, a proposé l’aide de Paris au Premier ministre japonais, Naoto Kan, lors d’une brève visite officielle, allant jusqu’à proposer pour les zones contaminées les robots spécialisés d’Areva. Il a aussi profité de l’occasion pour souligner le savoir-faire de la France en matière de nucléaire et sa contribution à la réduction des émissions globales de dioxyde de carbone : « Nous avons pris des engagements de réduction des gaz à effet de serre. Pour les remplir, il n’y a pas 150 solutions, il y a le nucléaire. » (4) Ce faisant, il a pris position contre les Verts qui avaient demandé de sortir du nucléaire – et ce encore plus après l’accident au Japon.

En même temps, Nicolas Sarkozy a indirectement commenté l’annonce de la chancelière de fermer certaines centrales vieillissantes, puis l’ensemble du parc nucléaire allemand : « L’heure n’est pas aux choix précipités qui ne marquent qu’une seule chose, le manque de sang-froid. » (5) Il a au contraire assuré que les investissements continueraient en France et qu’il n’y aurait pas de moratoire, car, d’après lui, « décider d’un moratoire est une position incompréhensible, c’est attendre que le ciel nous tombe sur la tête, c’est un choix moyenâgeux » (6). Et d’ajouter, comme pour conjurer une confrontation politique avec Berlin – et Rome, qui avait reporté une discussion sur le nucléaire après Fukushima –, qu’il ne se permettrait pas de porter un jugement sur ce qui se passe en Allemagne et en Italie.

À en croire ses interventions officielles, sur le territoire national et à l’étranger, le président était persuadé de ne pas céder à la précipitation. Ainsi, un bon mois après l’accident nucléaire, Nicolas Sarkozy n’a pas manqué de visiter la centrale de Gravelines, la plus grande des centrales nucléaires d’Europe de l’Ouest, située dans le nord de la France – une visite largement médiatisée. Il se dégageait alors de ses interventions une foi inébranlable dans la souveraineté nationale et l’Etat jacobin, qui prenait ses racines dans l’histoire, et que les catastrophes naturelles ou humaines ne sauraient remettre en question.

Si la réaction française à Fukushima a été relativement hésitante les premiers temps, les partis ont pris plus clairement position sur l’avenir du nucléaire – et plus largement les questions énergétiques – à l’approche de l’élection présidentielle de 2012. L’exemple allemand, dont le caractère radical mettait d’une certaine manière les élites françaises sous pression, était alors omniprésent. Il n’est donc guère surprenant que François Hollande, alors candidat à la présidentielle, s’y soit référé pour définir sa position sur le nucléaire : « […] la France doit faire le même effort que l’Allemagne en 15 ans, soit réduire de 75 à 50 % notre dépendance au nucléaire d’ici à 2025. » (7) Au cours des années précédentes, les socialistes avaient déjà commencé à se détourner de l’énergie nucléaire. La campagne de 2012 était donc propice à de telles annonces – laissant également ouverte l’hypothèse d’une alliance des socialistes avec les écologistes.

Bien que l’Allemagne ait choisi une tout autre voie avec l’Energiewende, l’opinion publique française considérait avec intérêt les effets positifs de la loi sur les énergies renouvelables de 2000 sur l’industrie allemande – un autre avantage de la République fédérale : « [leur succès à l’international] fait même pâlir d’envie les entreprises françaises centrées sur un nucléaire plus difficile à vendre en pleine crise financière et après Fukushima » (8). Mais les critiques se sont faites elles aussi plus nombreuses. Elles voyaient, dans l’ascension puis la chute de l’industrie photovoltaïque allemande, la preuve qu’il était impossible de survivre seul sur le marché des énergies renouvelables, pourtant autrefois si prometteur. À l’annonce en 2012 de l’insolvabilité de Q-Cells, leader du photovoltaïque en Allemagne, il a ainsi été question en France « de la débâcle de toute une industrie, passée en quelques années du boom à la faillite généralisée » (9).

C’est à distance et avec un certain scepticisme que les Français, les premiers temps, ont observé le « tournant énergétique » allemand. Ils se sont étonnés de l’approche « en solitaire » de la République fédérale. Au-delà, ils ont surtout relevé les émissions accrues de dioxyde de carbone, la dépendance plus marquée à l’égard des importations d’électricité, ainsi que l’augmentation des prix pour les usagers. Le journal Le Monde expliquait ainsi au début de l’hiver 2011, dans un article intitulé « Allemagne : la fin de l’énergie nucléaire passe par le charbon » : « Huit des dix-huit réacteurs nucléaires étant arrêtés depuis le printemps, l’Allemagne pourrait être menacée de black-out ou être contrainte d’importer massivement de l’électricité. » (10) Il a fallu attendre fin 2012, et le débat sur la transition énergétique française, pour que ces considérations, souvent très superficielles, cèdent la place à une vaste discussion, de plus en plus clivée, sur les avantages et les risques du « tournant » allemand.

La transition énergétique, un « retour au Moyen Age » …

Comme l’a illustré le débat national sur la transition énergétique, en amont de la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte » adoptée en août 2015, l’Allemagne a servi d’exemple. Conformément à une promesse de campagne, François Hollande a lancé dès novembre 2012 un débat national d’envergure sur la question, dont il a confié la direction à Laurence Tubiana, écologiste renommée, spécialiste des questions d’environnement global, notamment dans le domaine du changement climatique et de la biodiversité. En intégrant des représentants de la société civile au débat, le gouvernement souhaitait définir pour la première fois une « vision » d’ensemble pour la transition énergétique de la France, et donner ainsi une plus grande légitimité aux objectifs qu’il avait lui-même définis.

La discussion concernait à la fois les principes et la mise en œuvre de la transition énergétique. Un large spectre de questions a été abordé : est-il écologiquement nécessaire et socialement acceptable de renoncer à la croissance économique ? Remettre en question la puissance nucléaire revient-il à critiquer le passé de la France et son prestige ? Une transition énergétique française calquée sur le modèle allemand n’incarnerait-elle pas en définitive l’hégémonie de l’Allemagne en Europe ? Rétrospectivement, deux éléments se dégagent de ces débats très idéologiques : d’une part, les références à la République fédérale et à sa transition énergétique sont omniprésentes ; de l’autre, l’exemple allemand suscite une très forte polarisation. Preuve en est le millier d’articles dans les médias français, pour la seule année 2013, sur le thème de l’Energiewende. Sur le principe « bad news sell », ces articles ont une tonalité plutôt critique : « Quand l’Allemagne retourne au charbon », ou encore « Allemagne : la rançon du succès des énergies renouvelables », « Énergie : une bien difficile transition », « Le grand (trop grand) défi de la Energie-Wende » (11).

Dans les cercles politiques et scientifiques, on se réfère également à la transition allemande pour justifier la crédibilité des arguments avancés. Il est frappant de constater à quel point la perception s’est clivée, allant jusqu’à se transformer en véritable guerre idéologique. À droite, on est avide de pointer les risques et les erreurs du « contre-modèle de l’Energiewende », de manière à éviter la moindre velléité d’imitation. L’argument le plus important est d’ordre économique : la baisse de la consommation énergétique, procédant du renchérissement de son coût (en raison d’une baisse de la proportion de l’énergie nucléaire bon marché), signifierait une croissance plus faible, si ce n’est un retour au Moyen Age ou « à la bougie ». Tel est par exemple le discours du sénateur Jean Bizet. Dans un pamphlet de 70 pages au titre anodin, « La coopération énergétique franco-allemande : naissance d’une Europe de l’énergie ? », publié par la Commission des affaires européennes du Sénat en mai 2014 (12), il veut montrer que le plan allemand n’est ni crédible, ni rationnel – et que l’industrie nucléaire française reste un impératif. Dans une interview à Public Sénat, il soulignait : « Il ne faut pas tout faire comme nos amis allemands […], la sortie du nucléaire à l’allemande est aussi coûteuse que polluante et inefficace. » (13) La position de Delphine Batho, alors ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, est plus surprenante. Réputée progressiste et entretenant par ailleurs de bonnes relations avec son homologue allemand Peter Altmaier, la ministre a déclaré dans un entretien, durant la phase critique du débat français sur la transition énergétique : « L’Allemagne n’est pas mon modèle. » (14)

… ou un saut dans la modernité ?

À gauche, d’autres font au contraire l’éloge de la transition énergétique allemande tout autant qu’ils critiquent le retard français. Guillaume Duval, rédacteur en chef du magazine économique Alternatives économiques, réputé pour ses approches non conventionnelles, écrit ainsi dans le numéro de juin 2013 : « S’il est bien un domaine où nous devons apprendre de nos voisins allemands, c’est sans aucun doute celui du tournant énergétique. » (15) De nombreux acteurs évoquent le « miracle de l’emploi » provoqué par la transition énergétique. C’est cet argument qu’a utilisé François Hollande dès 2011 pour attaquer Nicolas Sarkozy, son concurrent dans la course à la présidentielle : « Si nous continuons à ne rien faire, nous allons prendre encore davantage de retard dans les énergies renouvelables. À cause de la politique chaotique conduite par le gouvernement depuis cinq ans, nous accusons un déficit d’emplois toujours plus grand par rapport aux pays voisins, particulièrement l’Allemagne, qui a créé 230 000 emplois contre 40 000 en France. » Sans s’arrêter sur la question du charbon, les associations françaises de protection de l’environnement se sont elles aussi efforcées à de nombreuses reprises de valoriser l’exemple allemand pour lutter contre les critiques et tordre le cou à des préjugés tenaces.

Au fil d’un débat de plus en plus clivé, les observateurs ont été contraints de choisir leur camp, comme adversaires ou comme avocats du modèle allemand. Dans ce contexte, les positions plus neutres ou nuancées se sont faites rares. Paradoxalement, les divergences ont brouillé les lignes traditionnelles des partis politiques. Ainsi, la droite française continuait à critiquer la politique énergétique de la chancelière Angela Merkel, pourtant du même bord, tandis que les Verts et les associations écologistes lui apportaient leur soutien. Sous l’effet des divergences idéologiques, des coalitions parfois inattendues se sont formées : face à la menace que représentait pour eux l’Energiewende, le Medef et les syndicats de salariés, traditionnellement ennemis, se sont unis pour défendre le modèle français de l’énergie nucléaire bon marché.

Sur le plan politique, la confrontation avec le voisin allemand a connu son apogée en février 2013, lorsque Peter Altmaier s’est rendu à Paris pour une séance de questions-réponses avec les responsables français, dans le contexte du Débat national sur la transition énergétique (DNTE). Le ministre fédéral de l’Environnement est parvenu à impressionner un public loin d’être acquis à sa cause, non seulement grâce à son très bon niveau de français, mais aussi parce qu’il a accepté de répondre de manière constructive aux critiques. Combien coûte la transition énergétique ? Qu’en sera-t-il du charbon et des émissions de CO2 lorsque l’Allemagne sera sortie du nucléaire ? La production issue des énergies renouvelables est fluctuante : que fera-t-on pour réduire l’impact de ces variations sur les réseaux électriques que la République fédérale partage avec ses voisins européens ? La franchise du ministre n’a certes pas suffi à convaincre tous les acteurs, mais cette rencontre a au moins montré que les deux pays avaient tout intérêt à mener une discussion approfondie, et qu’en parallèle aux débats d’ordre général sur la transition énergétique, souvent conflictuels, il était utile d’évoquer des questions concrètes.

Quant aux experts, tous n’ont pas adopté une position nuancée. A plusieurs reprises, le think tank public France Stratégie, qui dépend de Matignon, a ainsi publié des études excessivement critiques. Parmi celles-ci, l’une au titre explicite : « Trois ans après : l’Energiewende sur le point d’échouer ? » (16) (31 décembre 2014). En 2013, la Cour des comptes avait elle aussi fait de l’Allemagne un contre-exemple, s’attaquant aux subventions allouées à la production d’électricité issue des énergies renouvelables – alors que l’année précédente, lorsqu’elle avait relevé les engagements insuffisants de Paris en matière de démantèlement des centrales et de stockage définitif des déchets radioactifs, elle avait au contraire pris la République fédérale comme modèle.

Indépendamment du jugement qu’ils portent sur le modèle allemand, les experts ont en tout cas montré un intérêt accru pour la dimension pratique de l’Energiewende. Ainsi, lorsqu’il est question de financer la transition énergétique dans l’Hexagone, les regards se tournent du côté de l’Etablissement de crédit pour la reconstruction (Kreditanstalt für Wiederaufbau, KfW), qui a en Europe une réputation de best practice. À plusieurs reprises, des représentants de la KfW sont invités en France, et Delphine Batho, alors ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, s’est elle-même rendue au siège de l’établissement en 2013. Il est même précisé, dans le rapport final du DNTE, que la France a besoin de « disposer rapidement d’un ‘KfW à la française’ ». (17)

L’énergie citoyenne (Bürgerenergie), qui renvoie à des modèles économiques fondés sur des fonds participatifs, des coopératives ou des associations de propriétaires accessibles aux personnes privées, est elle aussi source d’inspiration. Publiés outre-Rhin en 2011, les premiers rapports approfondis sur la question montrent que la moitié des investissements dans les énergies renouvelables venaient des citoyens allemands. En dépit d’une économie de l’énergie centralisée et contrôlée par l’Etat, ou peut-être au contraire pour cette raison même, l’exemple allemand a permis d’élargir le débat énergétique à la question de la bonne gouvernance. Partant du succès de la République fédérale en matière d’énergie citoyenne, un consensus dépassant les clivages politiques a émergé sur la nécessité d’impliquer les citoyens en tant qu’acteurs, et pas uniquement en tant que consommateurs. Celui-ci se traduit, dans le rapport final du DNTE, par l’idée de « transition énergétique par tous et pour tous » (18). Dans ce contexte, les médias puis les responsables politiques ont commencé à s’intéresser à la dynamique des projets d’énergie citoyenne. Son essor est certes moindre qu’en Allemagne, mais, au cours des dernières années, des centaines de projets locaux d’énergie « citoyenne » ont tout de même vu le jour en France, bénéficiant souvent d’un important soutien des communes et des régions. Et la loi relative à la transition énergétique de 2015, elle-même, introduit des dispositions pour encourager les citoyens et les communes à participer financièrement à des projets dans les énergies renouvelables, et pour réduire les obstacles administratifs et juridiques.

Objectifs communs, tâches partagées

Si l’Energiewende a d’abord fait, en France, l’objet d’une certaine incompréhension, elle a ensuite suscité un intérêt croissant. Non seulement on l’a mieux comprise, mais on s’est aussi inspiré de certaines de ses réussites.

L’énergie nucléaire continue certes à jouir d’une meilleure réputation dans l’Hexagone, mais les deux stratégies nationales se rejoignent plus que jamais sur des objectifs de long terme, comme la protection du climat, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Bien qu’en matière d’énergie nucléaire, leurs finalités politiques soient fondamentalement différentes, les deux pays auront à relever des défis similaires au cours des prochaines décennies. Si elle veut réussir sa sortie du nucléaire, l’Allemagne devra remplacer environ 140 térawatts-heure (TWh) d’électricité nucléaire grâce aux énergies renouvelables et à une plus grande efficacité énergétique. La quantité est la même pour la France, dès lors qu’elle vise à réduire à 50 % la part du nucléaire dans la consommation d’énergie primaire.

En adoptant un projet de transition énergétique, Paris a pris le chemin d’un avenir à faibles émissions carbonées et a ainsi conquis sa légitimité pour organiser en 2015 la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, dite COP 21. La presse allemande commence elle aussi à relater les objectifs ambitieux de Paris. De ce point de vue, les articles et reportages sur la loi relative à la transition énergétique française, publiés à l’été 2015, témoignent d’un changement surprenant : « La France devient le pays de la transition énergétique », rapporte le Handelsblatt, tandis que l’Agence allemande pour les énergies renouvelables (Agentur für Erneuerbare Energien, une agence d’information (19)) annonce que « la France veut lancer sa propre transition énergétique ».

La voie choisie par la France – le maintien de deux tiers d’énergie nucléaire – n’est incompatible qu’en apparence avec la conception allemande d’Energiewende. En réalité, les objectifs se ressemblent étrangement, rappelant que l’on peut atteindre un même but en empruntant des chemins très différents. Le concept allemand, ainsi que sa version française, d’une transition énergétique pour un avenir bas carbone, sûr et accessible rencontrent un terrain fertile en Europe et ailleurs. Dans un avenir proche, le succès de ces deux projets dépendra étroitement de leur intégration dans l’environnement européen. À l’encontre de l’idée selon laquelle l’Allemagne pourrait se passer de son voisin français, la coopération du couple franco-allemand en matière de politique énergétique est un signal fort pour l’Europe.

Notes

(1) Avec la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte », Paris a défini à l’été 2015 une stratégie nationale ambitieuse qui devait montrer, en avant-première de la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, dite COP 21, que l’« excellence française » existe aussi en matière de protection du climat et de transition énergétique.

(2) Severin Fischer, « Außenseiter oder Spitzenreiter ? Das ‹Modell Deutschland› und die europäische Energiepolitik », in Aus Politik und Zeitgeschichte, « Ende des Atomzeitalters ? », 10 novembre 2011, Bundeszentrale für Politische Bildung. http://www.bpb.de/apuz/59682/aussenseiter-oder-spitzenreiter-das-modell-deutschland-und-die-europaeische-energiepolitik?p=all

(3) Ministère de l’Ecologie et du Développement durable, Annexe « Acceptabilité » du Rapport Energies 2050, http://www.developpementdurable.gouv.fr/IMG/pdf/annexe_10.pdf

(4) Yves Bourdillon, « Le chef de l’Etat plaide pour l’énergie nucléaire au Japon », Les Échos, 1er avril 2011, p. 7.

(5) Idem.

(6) Grégoire Biseau, « À Gravelines, Sarkozy défend l’atome », Libération, 4 mai 2011, p. 18.

(7) Propos recueillis par Cécile Amar, Le Journal du Dimanche, 4 juin 2011.

(8) Thibault Madelin, « Nucléaire : le dialogue de sourds franco-allemand », Les Échos, 26 octobre 2011, p. 14.

(9)« Débâcle de l’industrie solaire en Allemagne : Q-Cells, leader du photovoltaïque, en dépôt de bilan », Ladepeche.fr, 2 février 2012.

(10) Frédéric Lemaître, « Allemagne : la fin de l’énergie nucléaire passe par le charbon », Le Monde, 24 octobre 2011.

(11) Les Échos, « Quand l’Allemagne retourne au charbon », 24 mai 2013 ; Sud-Ouest, « Allemagne : la rançon du succès des énergies renouvelables », 5 septembre 2013 ; La Tribune (édition hebdomadaire), « Énergie : une bien difficile transition », 22 mars 2013 ; La Tribune, « Le grand (trop grand ?) défi de la Energie Wende », 10 avril 2013.

(12) Sénat, « La coopération énergétique franco-allemande : naissance d’une Europe de l’énergie ? », Rapport d’information de M. Jean Bizet, fait au nom de la commission des affaires européennes, n° 534 (2013-2014), 14 mai 2014, http://www.senat.fr/rap/r13-534/r13-5341.pdf

(13) Public Sénat, « Nucléaire : l’UMP Jean Bizet démonte le modèle allemand », 21 mai 2014.

(14) Interview avec Delphine Batho, « L’Allemagne n’est pas mon modèle », Libération, 1er avril 2013.

(15) Alternatives économiques, « Transition énergétique, va-t-on combler le retard français ? », 13 juin 2013.

(16) http://www.strategie.gouv.fr/publications/trois-ans-apres-lenergiewende-point-dechouer

(17) « Synthèse des travaux du débat national sur la transition énergétique de la France » présentée par le Conseil national du débat, juillet 2013, p. 22, http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/dnte_synthese_web_bat_28-8.pdf

(18) DNTE 2013, « Synthèse des travaux du débat national sur la transition énergétique de la France », 18 juillet 2013, p. 9.

(19) www.unendlich-viel-energie.de, 23 juillet 2015.

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pour aller plus loin...
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Énergie, Environnement, Développement, Démocratie : changer de paradigme pour résoudre la quadrature du cercle (Manifeste publié en ligne le 1er mai 2014)

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