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Climat : alerte au méthane

À force de se polariser sur le CO2, on oublie ce gaz redoutable

Benjamin Dessus, ingénieur et économiste

Le Monde, samedi 6 décembre 2008, pages « Débats »

Depuis quelques mois, pas un jour sans tribunes de scientifiques renommés sur l’urgence d’engager au plus vite une véritable guerre aux émissions de gaz à effet de serre, de stopper, mieux d’inverser leur croissance actuelle. Pourtant, en termes d’action, rien n’a vraiment changé. Tout le monde parle du gaz carbonique (CO2). Des autres gaz, en particulier du méthane, il n’est guère question, sauf pour faire écho aux inquiétudes des chercheurs devant la fonte du permafrost, qui pourrait libérer des quantités de méthane importantes et déclencher la dérive du climat.

Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) le considère pourtant comme l’un des principaux gaz à effet de serre. Il proposait dès 1994 la notion « d’équivalent CO2 » pour comptabiliser avec une seule unité de mesure les émissions des différents gaz dont les effets sur le climat sont d’ampleur et de longévité très différentes.

Ce coefficient de chacun des gaz avec le CO2 varie au cours du temps. C’est ainsi que le GIEC propose aujourd’hui un coefficient 7 pour caractériser les effets sur le climat de l’émission d’un kilo de méthane par rapport à celle d’un kilo de CO2 sur une période de cinq cents ans, de 25 sur une période de cent ans et de 72 sur une période de vingt ans.

Très vite c’est le coefficient du méthane à cent ans qui est devenu la règle pour la plupart des décideurs, ignorants de sa variation rapide avec le temps. Ce gaz est alors apparu comme marginal par rapport au CO2, puisqu’il ne compte dans ces conditions que pour 15 % du total des émissions, loin derrière le CO2 crédité de 76 %. Le débat s’est donc focalisé sur le gaz carbonique.

Mais, si l’échéance 2030 devient primordiale, l’analyse change du tout au tout : sur la base du coefficient d’équivalence à vingt ans, les 360 millions de tonnes de méthane émises chaque année au niveau mondial ont un effet intégré d’ici à 2030 équivalent à 26 milliards de tonnes de CO2, autant que le CO2 émis par l’ensemble des énergies fossiles.

Pourquoi le mot même de méthane n’est-il même pas présent dans la loi post-Grenelle en discussion au Parlement ? Pourquoi le « paquet énergie climat » européen est-il si muet sur la question du méthane ? Pourquoi, à de rares exceptions près, la communauté scientifique reste-t-elle silencieuse ? Outre l’inertie propre à tous les systèmes lourds, du GIEC aux administrations nationales et internationales, on peut trouver quelques raisons à cette apathie dangereuse.

D’abord, la crainte de la communauté scientifique de brouiller le message qu’elle martèle depuis longtemps non sans difficulté et de voir l’action basculer vers la réduction des émissions de méthane au détriment de l’effort indispensable sur le CO2. Ensuite l’hostilité des tenants de la bourse internationale du carbone, qui mêle tous les gaz à effet de serre sur la base des coefficients d’équivalence à cent ans, de voir contester la pertinence du produit nouveau « la tonne équivalent CO2 » qui promet aux financiers d’intéressantes spéculations.

Enfin, la résistance passive de tous ceux que cela arrange de limiter la lutte contre le changement climatique aux questions énergétiques, les promoteurs du nucléaire en tête et, inversement, la crainte du monde agricole, au Sud comme au Nord, de se voir soudain accusé de tous les maux... Sans compter qu’il est facile de culpabiliser le consommateur sur ses émissions de CO2 (sa voiture, son chauffage, etc.) mais plus difficile pour celles de méthane, dont la réduction suppose des actions collectives et engage donc la responsabilité politique...

Le pet des vaches

Est-il possible de réduire significativement les émissions de méthane ? La question reçoit en général une réponse facile : « Le méthane, c’est le pet des vaches et la culture du riz ; si vous y touchez, vous allez affamer le monde en développement. » Alors que la rumination des animaux domestiques et la culture du riz ne comptent chacun que pour 15% des émissions mondiales de méthane, moins que celles des décharges d’ordures ménagères (23%) ou que les émissions fugitives du système énergétique (33%).

En fait, le potentiel de réduction des émissions de méthane à horizon de vingt ans est de l’ordre de 30%, dont plus des deux tiers dans le secteur énergétique et la gestion des déchets. Il est donc parfaitement possible d’engager à court terme des programmes ambitieux de réduction des émissions de méthane, la plupart du temps peu onéreux, en complément de l’action indispensable sur le CO2.

Il est crucial que l’Europe se mobilise rapidement sur cette question et la porte au niveau de la Convention climat en proposant de définir des objectifs séparés pour le gaz carbonique et le méthane. La présidence française de l’Europe tient une occasion unique, à la conférence de Poznan, de faire des propositions et d’engager le débat sur cette question majeure pour notre avenir proche.


(voir également sur ce site notre « dossier méthane »)

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