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Changement climatique – développement : même combat !

Youba Sokona, swissinfo.ch, dimanche 23 août 2009
Propos recueillis par Pierre-François Besson

Une bonne stratégie de développement est une bonne stratégie d’adaptation au changement climatique, estime Youba Sokona. Secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel, dont fait partie la Suisse, le Malien participait à la journée annuelle de la DDC1.

Comment se traduit le changement climatique sur les régions sahariennes et sahéliennes ?

Il se traduit par une amplification d’un ensemble de problèmes que ces pays connaissent. Il s’agit d’économies fragiles. Elles sont situées en zone arides, semi-arides et sub-humides sèches. Des zones très sensibles à toute variabilité climatique, notamment aux problèmes de sécheresse. La conséquence : de fortes implications sur le recul des terres agricoles, sur l’élevage, sur les ressources en eau, sur les problèmes de santé.

Le changement climatique est également à la base de tensions liées aux mouvements de population, à l’intérieur des pays, dans la sous-région, et sur le plan international.

On articule parfois le chiffre de 20% de baisse des rendements agricoles dans la zone d’ici 2020. Une prévision que vous faites vôtre ?

Ces chiffres sont sous-estimés. Le système de production dans les zones sahéliennes doit être totalement révisé. Certains experts parlent déjà de 20 à 30% de perte dans les récoltes. La productivité du système agricole entier pose problème.

Avec la dégradation des terres, les superficies cultivables se réduisent. Or, la population augmente, et pour l’alimenter, on est contraints d’étendre ces surfaces. Les limites de ce qui est faisable sont presque atteintes.

Renverser le système agricole passe par sa rationalisation. Il faut une dose d’intensification, avec une amélioration de l’intrant agricole [engrais, semences]. Ceci permet de réduire les tensions entre agriculteurs et éleveurs, et de fixer les populations, dans la mesure où elles peuvent augmenter leur revenu.

Autre élément fondamental : la gestion des ressources en eau. Dans ces régions, moins de 5% des terres agricoles sont irriguées. Le problème de fond, c’est beaucoup plus la gestion des ressources en eau que la pénurie d’eau. Il est possible dans ces domaines d’apporter des éléments de solution assez rapides.

Concrètement...

Concrètement, il faut décloisonner ce qui relève du développement et ce qui relève du changement climatique. Les deux aspects sont fortement imbriqués dans ces régions. Malheureusement, sur la scène internationale, la tendance consiste à les isoler. Une bonne stratégie de développement est une bonne stratégie d’adaptation au changement climatique.

Comment se présente la situation des populations sur place, et quelles sont leur manières de réagir ?

Elles se sont de tout temps adaptées aux variabilités climatiques, par les modes de production, par les mouvements de population, par une certaine symbiose entre éleveurs et agriculteurs, dans un espace considéré comme infini.

Mais les sociétés et les structures sociales ont été totalement déstructurées par l’amplification de l’aridité et la croissance des populations, conjuguées au fait que les modes de production n’ont pas changé. On constate aujourd’hui l’amplification de ces phénomènes dans tout l’espace circum-saharien, et en particulier dans l’Ouest africain.

La région est-elle promise à une crise alimentaire prochaine ?

La crise alimentaire dans la région n’est plus un phénomène conjoncturel, il est devenu structurel. Tant qu’on ne repense pas les politiques agricoles de ces zones, il est impossible de bien et mieux nourrir les populations.

Un exemple. Dans les agro-écosystèmes très fragiles de l’Afrique sub-saharienne, essentiellement les pays sahéliens, on n’utilise que 7 kg de fertilisants à l’hectare. En Afrique du Nord, c’est 63 kg, en Afrique du Sud 60 kg, et en Asie du sud-est 110 kg...

Pour que nos pays puissent se mettre sur une trajectoire de développement beaucoup plus durable, il est essentiel et fondamental d’investir dans le développement rural, l’agriculture, les systèmes de gestion des ressources en eau, dans le domaine de l’énergie, de l’éducation.

Les moyens techniques et financiers, c’est la question cruciale ?

A l’heure actuelle, sur le plan global et même régional, je ne pense pas qu’on manque réellement de moyens financiers. Pour autant qu’il y ait la volonté politique, mais aussi une opinion publique suffisamment forte pour pousser le politique à agir, on trouve toujours les moyens financiers.

Face à la crise financière, personne n’aurait pensé il y a un an qu’on puisse débloquer de tels moyens, aussi rapidement et aussi massivement. Dans les discussions sur le changement climatique, on hésitait à évoquer des milliards de dollars. Aujourd’hui, c’est devenu banal. Ce ne sont donc ni les moyens financiers ni les solutions technologiques qui font défaut.

C’est donc la volonté politique...

C’est d’une part la volonté politique, mais aussi la nécessité d’une réorganisation de nos sociétés, d’une vision différente de nos manières de faire. Globalement, nous disposons de suffisamment de ressources et de nourriture sur terre. Mais une large majorité de la population n’en profite pas. Ceci est également vrai dans chacun des pays, y compris dans les pays africains.

Quel doit être le rôle de la Suisse dans cette vaste problématique ?

Sur la question du changement climatique, il n’existe qu’une seule solution : la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre. La Suisse, compte tenu de son poids, de son histoire et de sa place, doit influencer les pays occidentaux, industrialisés, émergeants, en vue de cette réduction drastique.

Dans la mesure où les réductions projetées ou espérées ne sont pas réalisées actuellement, il est essentiel de développer les stratégies d’adaptation les plus adéquates. En particulier dans les pays les plus pauvres, démunis et désarmés face au changement climatique. Dans ce contexte également, la Suisse et sa coopération doivent jouer un rôle fondamental.

La Suisse fait partie de l’Observatoire que vous dirigez, y joue-t-elle un rôle visible ?

Oui, à plusieurs égards. Nous avons un réseau d’observatoires écologiques à long terme, qui suit les variations, les changements et leur caractérisation, dans le circum-Sahara. Il est soutenu par la Suisse.

Nous travaillons également sur les grands aquifères – les grandes nappes phréatiques sous-terraines transfrontalières, en Afrique du Nord et de l’Ouest et en Afrique australe. Ce programme est également soutenu par la coopération suisse [la DDC, qui est une agence gouvernementale].

Articuler développement et changement climatique, n’est-ce pas un casse-tête insoluble ?

On n’a pas le choix. Qu’on le veuille ou non, il faut vivre avec les changements climatiques. Nous sommes contraints de les intégrer. Et de toute manière, les populations le font d’une manière ou d’une autre. Elles développent des stratégies à leur portée. On parle actuellement de vagues de migration des pays africains vers l’Europe. C’est une stratégie d’adaptation.


1 La Direction du développement et de la coopération (DDC) consacrait ce traditionnel rendez-vous au changement climatique, vendredi à Zurich. Avec, parmi les intervenants, Youba Sokona, ingénieur en sciences de la terre actif depuis plusieurs décennies dans le domaine du développement et des questions environnementales.

[Complément www.global-chance.org : l’intervention de Youba Sokona dans le cadre de cet évènement peut être visualisée sur le site de la DDC, de même que celles des autres personnes invitées.]

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