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Agriculture en Afrique : les nouvelles technologies d’un secteur pauvre

Entretien avec Youba Sokona, secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel
Falila Gbadamassi, Afrik.com, mardi 26 février 2008

Les nouvelles technologies participent à l’amélioration des performances de l’agriculture africaine qui reste handicapée par le peu de ressources dont elle dispose. Youba Sokona, le secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), l’a rappelé ce mardi matin alors qu’il participait au forum Tech for food 2008 qui promeut le développement des nouvelles technologies appliquées au secteur agricole des pays en voie de développement.


Tech for food 2008, la deuxième édition du Forum international pour le développement des nouvelles technologies au service de l’agriculture et de la sécurité alimentaire dans le Sud s’est tenu ce mardi 26 février à Paris, en marge du Salon de l’Agriculture. Youba Sokona, le secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS) était l’un des intervenants de la table ronde organisée autour de l’utilisation des techniques spatiales. L’OSS regroupe 23 pays du circum-Sahara constitué par les Etats de l’Afrique du Nord, du Sahel Occidental et oriental. L’observation de la dégradation des terres dans cette région et la gestion concertée des aquifères [1] sont les missions principales de l’OSS qui est engagé dans la lutte contre la désertification.

Afrik.com : En quoi les satellites vous sont-ils utiles dans la lutte contre la désertification ?

Youba Sokona : L’OSS essaie d’amener les pays de circum-Sahara à appréhender le phénomène de la dégradation des terres et de la désertification de façon scientifique et technique parce qu’on a passé beaucoup de temps à décrire le phénomène. Il faut maintenant aller au-delà de ces descriptions, aller vers une analyse profonde pour pouvoir définir les mesures qui nous permettront de circonscrire le phénomène. La dégradation des terres est liée à l’interaction des actions climatiques, biophysiques et socio-économiques. L’OSS ne dispose pas de satellites mais de sites d’observation écologique à long terme sur le terrain. Nous focalisons nos efforts sur l’observation locale. Nous n’utilisons les imageries satellitaires que pour extrapoler les données collectées sur le terrain. Dans le domaine des ressources en eau, nous avons très peu de mesures de la présence d’aquifères dans le sud du Sahara. Les images satellitaires permettent d’aider à suppléer à l’insuffisance des réseaux de mesure, ils facilitent l’accès à l’information, notamment aux déterminants de la demande de l’eau pour en assurer une meilleure gestion, de même que celle des terres. Nous disposons de la même information sur la dégradation des sols depuis 30 ou 40 ans. Il faudrait démultiplier les sources d’observation locale mais nous n’avons pas suffisamment de ressources financières et humaines pour le faire. Les données émanant des satellites nous permettent de limiter les sites d’observation locale. L’imagerie satellitaire ne dédouane pas de l’observation locale. Elle permet de rationaliser l’utilisation des ressources.

Afrik.com : Quels sont les objectifs de l’OSS aujourd’hui ?

Youba Sokona : Nous souhaitons que chaque pays membre africain se dote d’un système national d’observation et de suivi environnemental qui lui permettra de disposer des outils nécessaires à une meilleure gestion de ses ressources naturelles. Il faut entendre par là terre, faune, flore et eau. Aujourd’hui, nous n’avons pas d’éléments pertinents susceptibles de nous aider à assurer une gestion rationnelle de l’ensemble de ces ressources. Seul un système adéquat permet de le faire. En France par exemple, il y a eu beaucoup de morts après la vague de chaleur de l’été 2005. Un système observationnel a été mis en place depuis ce drame. Cela permettra d’éviter qu’un tel drame se reproduise si les mêmes conditions sont réunies parce que les décideurs disposent d’une série d’indicateurs pour intervenir à temps. C’est ce qu’on essaie de faire avec l’OSS.

Afrik.com : Les technologies, qui pourraient profiter à l’agriculture, bien qu’accessibles restent hors de portée des pays africains pour des raisons pécuniaires. Comment gérez-vous cette situation ?

Youba Sokona : Ce sont ceux qui investissent dans ces technologies qui décident. Quand on sait que les pays africains n’ont déjà pas les moyens de financer leurs budgets de fonctionnement, on peut comprendre qu’investir dans une jeune institution, qui s’attaque à un problème qui se pose dans le long terme et qui demande d’importants financements, soit délicat.

Afrik.com : Vous n’avez pas de partenaires ?

Youba Sokona : On a des partenariats avec des pays industrialisés mais leurs ressources restent très limitées par rapport aux besoins.

Afrik.com : Cette technologie-là, l’utilisation d’intrants, existe déjà mais les sols africains sont pauvres et s’appauvrissent. Pourquoi ?

Youba Sokona : Nous nous situons dans des régions où les sols, les écosystèmes sont très fragiles, la partie des sols qui contient des nutriments est relativement mince. L’Afrique est le continent au monde qui enregistre la plus faible utilisation d’intrants agricoles. Prenons l’exemple des fertilisants. L’Afrique sub-saharienne est la seule région du monde où on utilise 7kg de fertilisants à l’hectare pendant que l’Afrique du Nord en utilise 63kg, l’Afrique du Sud, 60kg. En Asie, on utilise au minimum 70kg de fertilisants par hectare. Cette situation renforce la dégradation des terres. Toute augmentation de la superficie cultivée est liée à une augmentation des surfaces défrichées, non pas à un accroissement de la productivité. Un autre exemple avec l’irrigation. Dans mon pays, le Mali comme la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest, le taux de maîtrise de l’eau totale est de moins de 7%. L’essentiel de l’agriculture est liée à la pluviométrie et les agriculteurs ont très peu recours à l’irrigation. Le goutte-à-goutte est la technique la plus efficace qui est utilisée. Les technologies les plus performantes sont très peu disponibles dans nos régions parce que nous manquons de ressources financières.

Afrik.com : La performance de l’agriculture en Afrique n’est donc pas liée à des questions démographiques ?

Youba Sokona : L’Afrique est le seul continent où l’on dispose de suffisamment de terres, de ressources pour non seulement satisfaire les besoins de l’Afrique, mais aussi ceux du monde. Face à l’augmentation du prix du pétrole, les yeux se braquent sur notre continent. On y recherche de sources d’énergie liées à la biomasse parce que c’est le seul continent où l’on dispose de terres pour cultiver du biocarburant. Encore une fois, les problèmes de performance de l’agriculture africaine ne sont pas liés à la population mais au manque de moyens financiers.

Notes

[1Un aquifère est une formation hydrogéologique perméable permettant l’écoulement significatif d’une nappe d’eau souterraine et le captage de quantités d’eau appréciables. Source : site de l’Université du Havre.

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